Châtiments, 1853· Livre IV La religion est glorifiée
XIII. On loge à la nuit
Aventurier conduit‖ par le louche destin,Pour y passer la nuit,‖ jusqu'à demain matin,Entre à l'auberge Louvre‖ avec ta rosse Empire.
Molière te regarde‖ et fait signe à Shakspeare ;L'un te prend pour Scapin,‖ l'autre pour Richard trois.Entre en jurant et fais‖ le signe de la croix.L'antique hôtellerie‖ est tout illuminée.L'enseigne, par le temps‖ salie et charbonnée,Sur le vieux fleuve Seine,‖ à deux pas du Pont-Neuf,Crie et grince au balcon‖ rouillé de Charles-Neuf ;On y déchiffre encor‖ ces quelques lettres : — Sacre ;Texte obscur et tronqué,‖ reste du mot Massacre.
Un fourmillement sombre‖ emplit ce noir logis.Parmi les chants d'ivresse‖ et les refrains mugis,On rit, on boit, on mange,‖ et le vin sort des outres.Toute une boucherie‖ est accrochée aux poutres.Ces êtres triomphants‖ ont fait quelque bon coup.L'un crie : assommons tout !‖ et l'autre : empochons tout !L'autre agite une torche‖ aux clartés aveuglantes.Par places sur les murs‖ on voit des mains sanglantes.Les mets fument ; la braise‖ aux fourneaux empourprésFlamboie ; on voit aller‖ et venir affairés,Des taches à leurs mains,‖ des taches à leurs chausses,Les Rianceys marmitons,‖ les Nisards gâte-sauces ;Et, — derrière la table‖ où sont assis Fortoul,Persil, Piétri, Carlier,‖ Chapuys le capitoul,Ducos et Magne au meurtre‖ ajoutant leur paraphe,Forey dont à Bondy‖ l'on change l'orthographe,Rouher et Radetzky,‖ Haynau près de Drouyn,Le porc Sénat fouillant‖ l'ordure du grouin.Ces gueux ont commis plus‖ de crimes qu'un évêqueN'en bénirait. Explore,‖ analyse, dissèque,Dans leur âme où de Dieu‖ le germe est étouffé,Tu ne trouveras rien.‖ — Sus donc, entre coifféComme Napoléon,‖ botté comme Macaire.Le général Bertrand‖ te précède ; tonnerreDe bravos. Cris de joie‖ aux hurlements mêlés.Les spectres qui gisaient‖ dans l'ombre échevelésTe regardent entrer‖ et rouvrent leurs yeux mornes ;Autour de toi s'émeut‖ l'essaim des maritornes,À beaucoup de jargon‖ mêlant un peu d'argot ;La marquise Toinon,‖ la duchesse Margot,Houris au cœur de verre,‖ aux regards d'escarboucles.Maître ; es-tu la régence ?‖ on poudrera ses boucles ;Es-tu le directoire ?‖ on mettra des madras.Fais, ô bel étranger,‖ tout ce que tu voudras,Ton nom est Million,‖ entre ! — Autour de ces belles,Colombes de l'orgie,‖ ayant toutes des ailes,Folâtrent Suin, Mongis,‖ Turgot et d'Aguesseau,Et Saint-Arnaud qui vole‖ autrement que l'oiseau.Aux trois-quarts gris déjà,‖ Reybell le traboucairePrend Fould pour un curé‖ dont Sibour est vicaire.
Regarde : tout est prêt‖ pour te fêter, bandit.
L'immense cheminée‖ au centre resplendit.Ton aigle, une chouette,‖ en blasonne le plâtre.Le bœuf Peuple rôtit‖ tout entier devant l'âtre ;La lèchefrite chante en recevant le sang ;À côté sont assis,‖ souriant et causant,Magnan qui l'a tué,‖ Troplong qui le fait cuire.On entend cette chair‖ pétiller et bruire,Et sur son tablier‖ de cuir, joyeux et las,Le boucher Carrelet‖ fourbit son coutelas.La marmite Budget‖ pend à la crémaillère.Viens, toi qu'aiment les juifs‖ et que l'église éclaire,Espoir des fils d'Ignace‖ et des fils d'Abraham,Qui t'en vas vers Toulon‖ et qui t'en viens de Ham,Viens, la journée est faite‖ et c'est l'heure de paître.Prends devant ce bon feu‖ ce bon fauteuil, ô maître.Tout ici te vénère‖ et te proclame roi ;Viens ; rayonne, assieds-toi,‖ chauffe-toi, sèche-toi,Sois bon prince, ô brigand !‖ ô fils de la créole,Dépouille ta grandeur,‖ quitte ton auréole ;Ce qu'on appelle ainsi‖ dans ce nid de félonsC'est la boue et le sang‖ collés à tes talons,C'est la fange rouillant‖ ton éperon sordide ;Les héros, les penseurs‖ portent, groupe splendide,Leur immortalité‖ sur leur radieux front ;Toi, tu traînes ta gloire‖ à tes pieds. Entre donc,Ôte ta renommée‖ avec un tire-bottes.Vois, les grands hommes nains‖ et les gloires nabotesT'entourent en chantant,‖ ô Tom-Pouce Attila !Ce bœuf rôtit pour toi ;‖ Maupas, ton nègre, est là ;Et, jappant dans sa niche‖ au coin du feu, BarocheVient te lécher les pieds,‖ tout en tournant la broche.
Pendant que dans l'auberge‖ ils trinquent à grand bruit,Dehors, par un chemin‖ qui se perd dans la nuit,Hâtant son lourd cheval‖ dont le pas se rapproche,Muet, pensif, avec‖ des ordres dans sa poche,Sous ce ciel noir qui doit‖ redevenir ciel bleu,Arrive l'avenir,‖ le gendarme de Dieu.
Jersey. Novembre 1852.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 45((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a destin / matin masculine, classiqueb Empire / Shakspeare féminine, classiqueb trois / croix masculine, classiquec illuminée / charbonnée féminine, classiqued Pont-Neuf / Charles-Neuf masculine, classiquee Sacre / Massacre féminine, classiquea logis / mugis masculine, classiqueb outres / poutres féminine, classiquec coup / tout masculine, non classiqued aveuglantes / sanglantes féminine, classiquee empourprés / affairés masculine, classiquef chausses / gâte-sauces féminine, classiqueg Fortoul / capitoul masculine, classiqueh paraphe / l'orthographe féminine, classiquei Drouyn / grouin masculine, classiquej évêque / dissèque féminine, classiquek étouffé / coiffé masculine, classiquel Macaire / tonnerre féminine, classiquem mêlés / échevelés masculine, classiquen mornes / maritornes féminine, classiqueo d'argot / Margot masculine, classiquep d'escarboucles / boucles féminine, classiqueq madras / voudras masculine, classiquer belles / ailes féminine, classiques d'Aguesseau / l'oiseau masculine, classiquet traboucaire / vicaire féminine, classiquea bandit / resplendit masculine, classiqueb plâtre / l'âtre féminine, classiquec sang / causant masculine, non classiqued cuire / bruire féminine, classiquee las / coutelas masculine, classiquef crémaillère / éclaire féminine, classiqueg d'Abraham / Ham masculine, classiqueh paître / maître féminine, classiquei roi / sèche-toi masculine, classiquej créole / auréole féminine, classiquek félons / talons masculine, classiquel sordide / splendide féminine, classiquem front / donc masculine, classiquen tire-bottes / nabotes féminine, classiqueo Attila / là masculine, classiquep Baroche / broche féminine, classiquea bruit / nuit masculine, classiqueb rapproche / poche féminine, classiquec bleu / Dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources