Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Châtiments, 1853· Livre Ii L’ordre est rétabli

III. Souvenir de la nuit du 4

Victor Hugo· 2 distiquess, alexandrins, 60 vers

L'enfant avait reçu‖ deux balles dans la tête.Le logis était propre,‖ humble, paisible, honnête ;On voyait un rameau‖ bénit sur un portrait.Une vieille grand-mère‖ était là qui pleurait.Nous le déshabillions‖ en silence. Sa bouche,Pâle, s'ouvrait ; la mort‖ noyait son œil farouche ;Ses bras pendants semblaient‖ demander des appuis.Il avait dans sa poche‖ une toupie en buis.On pouvait mettre un doigt‖ dans les trous de ses plaies.Avez-vous vu saigner‖ la mûre dans les haies ?Son crâne était ouvert‖ comme un bois qui se fend.L'aïeule regarda‖ déshabiller l'enfant,Disant : « Comme il est blanc !‖ approchez donc la lampe !Dieu ! ses pauvres cheveux‖ sont collés sur sa tempe ! »Et quand ce fut fini,‖ le prit sur ses genoux.La nuit était lugubre ;‖ on entendait des coupsDe fusil dans la rue‖ où l'on en tuait d'autres.— Il faut ensevelir‖ l'enfant, dirent les nôtres.Et l'on prit un drap blanc‖ dans l'armoire en noyer.L'aïeule cependant‖ l'approchait du foyer,Comme pour réchauffer‖ ses membres déjà roides.Hélas ! ce que la mort‖ touche de ses mains froidesNe se réchauffe plus‖ aux foyers d'ici-bas !Elle pencha la tête‖ et lui tira ses bas,Et dans ses vieilles mains‖ prit les pieds du cadavre.« Est-ce que ce n'est pas‖ une chose qui navre !Cria-t-elle ! monsieur,‖ il n'avait pas huit ans !Ses maîtres, il allait‖ en classe, étaient contents.Monsieur, quand il fallait‖ que je fisse une lettre,C'est lui qui l'écrivait.‖ Est-ce qu'on va se mettreÀ tuer les enfants‖ maintenant ? Ah ! mon Dieu !On est donc des brigands ?‖ Je vous demande un peu,Il jouait ce matin,‖ là, devant la fenêtre !Dire qu'ils m'ont tué‖ ce pauvre petit être !Il passait dans la rue,‖ ils ont tiré dessus.Monsieur, il était bon‖ et doux comme un Jésus.Moi je suis vieille, il est‖ tout simple que je parte ;Cela n'aurait rien fait‖ à monsieur BonaparteDe me tuer au lieu‖ de tuer mon enfant ! »Elle s'interrompit,‖ les sanglots l'étouffant,Puis elle dit, et tous‖ pleuraient près de l'aïeule :« Que vais-je devenir‖ à présent, toute seule ?Expliquez-moi cela,‖ vous autres, aujourd'hui.Hélas ! je n'avais plus‖ de sa mère que lui.Pourquoi l'a-t-on tué ?‖ Je veux qu'on me l'explique.L'enfant n'a pas crié‖ vive la République. »Nous nous taisions, debout‖ et graves, chapeau bas,Tremblant devant ce deuil‖ qu'on ne console pas.

Vous ne compreniez point,‖ mère, la politique.Monsieur Napoléon,‖ c'est son nom authentique,Est pauvre, et même prince ;‖ il aime les palais ;Il lui convient d'avoir‖ des chevaux, des valets,De l'argent pour son jeu,‖ sa table, son alcôve,Ses chasses ; par la même‖ occasion, il sauveLa famille, l'église‖ et la société ;Il veut avoir Saint-Cloud,‖ plein de roses l'été,Où viendront l'adorer‖ les préfets et les maires,C'est pour cela qu'il faut‖ que les vieilles grand-mères,De leurs pauvres doigts gris‖ que fait trembler le temps,Cousent dans le linceul‖ des enfants de sept ans.

Jersey. 2 décembre 1852.

Versification

Forme
2 distiquess (distiques)
Rimes
30((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
2 distiquess
Mots à la rime
a tête / honnête féminine, classiqueb portrait / pleurait masculine, classiquec bouche / farouche féminine, classiqued appuis / buis masculine, classiquee plaies / haies féminine, classiquef fend / l'enfant masculine, classiqueg lampe / tempe féminine, classiqueh genoux / coups masculine, classiquei d'autres / nôtres féminine, classiquej noyer / foyer masculine, classiquek roides / froides féminine, classiquel d'ici-bas / bas masculine, classiquem cadavre / navre féminine, classiquen ans / contents masculine, classiqueo lettre / mettre féminine, classiquep Dieu / peu masculine, classiqueq fenêtre / être féminine, classiquer dessus / Jésus masculine, classiques parte / Bonaparte féminine, classiquet enfant / l'étouffant masculine, classiqueu l'aïeule / seule féminine, classiquev aujourd'hui / lui masculine, classiquew l'explique / République féminine, classiquex bas / pas masculine, classiquea politique / authentique féminine, classiqueb palais / valets masculine, classiquec alcôve / sauve féminine, classiqued société / l'été masculine, classiquee maires / grand-mères féminine, classiquef temps / ans masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, La Pléiade — Éditions Gallimard, 1967· numérisation poesies.net· Sources