Dernière gerbe, 1902
LXX. « C'était la première soirée »
I
C'était la première soiréeDu mois d'avril.Je m'en souviens, mon adorée.T'en souvient-il ?
Nous errions dans la ville immense,Tous deux, sans bruit,À l'heure où le repos commenceAvec la nuit !
Heure calme, charmante, austère,Où le soir naît !Dans cet ineffable mystèreTout rayonnait,
Tout ! l'amour dans tes yeux sans voile,Fiers, ingénus !Aux vitres mainte pauvre étoile,Au ciel Vénus !
Notre-Dame, parmi les dômesDes vieux faubourgs,Dressait comme deux grands fantômesSes grandes tours.
La Seine, découpant les ombresEn angles noirs,Faisait luire sous les ponts sombresDe clairs miroirs.
L'œil voyait sur la plage amieBriller ses eauxComme une couleuvre endormieDans les roseaux.
Et les passants, le long des grèvesOù l’onde fuit,Étaient vagues comme les rêvesQu'on a la nuit !
Je te disais : — « Clartés bénies,Bruits lents et doux,Dieu met toutes les harmoniesAutour de nous !
Aube qui luit, soir qui flamboie,Tout a son tour ;Et j'ai l'âme pleine de joie,O mon amour !
Que m'importe que la nuit tombe,Et rende, ô Dieu !Semblable au plafond d'une tombeLe beau ciel bleu !
Que m'importe que Paris dorme,Ivre d'oubli,Dans la brume épaisse et sans formeEnseveli !
Que m'importe, aux heures nocturnesOù nous errons,Les ombres qui versent leurs urnesSur tous les fronts,
Et, noyant de leurs plis funèbresL’âme et le corps,Font les vivants dans les ténèbresPareils aux morts !
Moi, lorsque tout subit l'empireDu noir sommeil,J'ai ton regard, j'ai ton sourire,J'ai le soleil ! »
Je te parlais, ma bien-aimée ;O doux instants !Ta main pressait ma main charmée.Puis, bien longtemps,
Nous nous regardions pleins de flamme,Silencieux,Et l'âme répondait à l'âme,Les yeux aux yeux !
Sous tes cils une larme obscureBrillait parfois ;Puis ta voix parlait, tendre et pure,Après ma voix,
Comme on entend dans la coupoleUn double écho ;Comme après un oiseau s’envoleUn autre oiseau.
Tu disais : « Je suis calme et fière,Je t'aime ! oui ! »Et je rêvais à ta lumièreTout ébloui !
Oh ! ce fut une heure sacrée,T'en souvient-il ?Que cette première soiréeDu mois d'avril !
Tout en disant toutes les choses,Tous les discoursQu’on dit dans la saison des rosesEt des amours,
Nous allions, contemplant dans l'ondeEt dans l'azurCette lune qui jette au mondeSon rayon pur,
Et qui, d'en haut, sereine commeUn front dormant,Regarde le bonheur de l'hommeSi doucement !
II
Tu disais : « Ô soleils sans nombre !Nuit ! ciel en feu !Dans vos clartés et dans votre ombre,Tout monte à Dieu.
Rien ne se perd ! Cendre, étincelle,Ramier, vautour,Le moindre battement d'une aileOu d'un amour,
Le chant du nid qui sous la feuilleVa s'assoupir,Du cœur pensif qui se recueilleChaque soupir,
Les rêves de l'âme enivrée,Du front qui bout ;La nature immense et sacréeRetrouve tout !
Car tout suit sa loi grave et douce !Tout à la fois !L'herbe verdit, la branche pousseAu fond des bois,
La nuit endort les champs, la foule,Les mers, les monts,Le vent fuit, l'astre luit, l'eau coule,Et nous aimons !
Nous aimons parce que nous sommes !C'est notre vœu !Aimer, c'est vivre loin des hommesEt près de Dieu !
C'est s'ouvrir à la clarté pure,Comme la fleur !C'est sentir toute la natureVivre en son cœur !
C'est accomplir le code augusteD'Éden naissantQue suivait devant le ciel justeL'homme innocent !
Soyons heureux, ô toi que j'aime !Bravons le sort !Car seuls à cette heure suprême,Seuls quand tout dort ;
Dédaignant d'un monde où tout trembleLes bonheurs vains,Sûrs d'être en paix avec l'ensembleDes faits divins,
Comme en un temple où l'ombre rampeDevant nos pas,On suit la lueur d'une lampeQu'on ne voit pas,
Nous sentons sur notre âme fière,Tout en rêvant,L'œil sans sommeil, l'œil sans paupièreDu Dieu vivant !
Va, dans mon cœur rien ne chancelle.Sois mon époux.La conscience universelleEst avec nous !
Donnons-nous à l'amour ! — Écoute,Soupirs, concerts,Pervenche du bord de la route,Perle des mers,
La mousse en avril épaissieDes bois dormants,Les sourires, la poésie,Les pleurs charmants,
Le bleu du ciel, le vert de l'onde,L'éclat du jour,Les belles choses de ce mondeSont à l'amour !
C'est l'amour qui tient toute chose,Et fait d'un motÉpanouir ici la rose,L'astre là-haut.
C'est lui qui veut qu'on ne commandeQu'à deux genoux !C'est lui qui fait la femme grandeEt l'homme doux ! »
Ainsi tu parlais, et sans doute,Dieu t'inspirait ;Car j'écoutais comme on écouteDans la forêt,
Quand Dieu se mêle à la nature,Au bruit des vents,Quand il parle dans le murmureDes bois vivants !
Août 1844
Versification
- Forme
- 45 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 45(abab)
- Mètre
- Tétrasyllabes et octosyllabes (90 de 4, 90 de 8)· profil 4, 8
- Strophes
- 45 quatrains
- Mots à la rime
- a soirée / adorée féminine, classiqueb d'avril / souvient-il masculine, classiquea immense / commence féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea austère / mystère féminine, classiqueb naît / rayonnait masculine, classiquea voile / étoile féminine, classiqueb ingénus / Vénus masculine, classiquea dômes / fantômes féminine, classiqueb faubourgs / tours masculine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb noirs / miroirs masculine, classiquea amie / endormie féminine, classiqueb eaux / roseaux masculine, classiquea grèves / rêves féminine, classiqueb fuit / nuit masculine, classiquea bénies / harmonies féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea flamboie / joie féminine, classiqueb tour / amour masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb Dieu / bleu masculine, classiquea dorme / forme féminine, classiqueb d'oubli / Enseveli masculine, classiquea nocturnes / urnes féminine, classiqueb errons / fronts masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb corps / morts masculine, classiquea l'empire / sourire féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea bien-aimée / charmée féminine, classiqueb instants / longtemps masculine, classiquea flamme / l'âme féminine, classiqueb Silencieux / yeux masculine, classiquea obscure / pure féminine, classiqueb parfois / voix masculine, classiquea coupole / s’envole féminine, classiqueb écho / oiseau masculine, classiquea fière / lumière féminine, classiqueb oui / ébloui masculine, classiquea sacrée / soirée féminine, classiqueb souvient-il / d'avril masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb discours / amours masculine, classiquea l'onde / monde féminine, classiqueb l'azur / pur masculine, classiquea comme / l'homme féminine, classiqueb dormant / doucement masculine, classiquea nombre / ombre féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea étincelle / aile féminine, classiqueb vautour / amour masculine, classiquea feuille / recueille féminine, classiqueb s'assoupir / soupir masculine, classiquea enivrée / sacrée féminine, classiqueb bout / tout masculine, classiquea douce / pousse féminine, classiqueb fois / bois masculine, classiquea foule / coule féminine, classiqueb monts / aimons masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb vœu / Dieu masculine, classiquea pure / nature féminine, classiqueb fleur / cœur masculine, classiquea auguste / juste féminine, classiqueb naissant / innocent masculine, classiquea j'aime / suprême féminine, classiqueb sort / dort masculine, classiquea tremble / l'ensemble féminine, classiqueb vains / divins masculine, classiquea rampe / lampe féminine, classiqueb pas masculine, classiquea fière / paupière féminine, classiqueb rêvant / vivant masculine, classiquea chancelle / universelle féminine, classiqueb époux / nous masculine, classiquea Écoute / route féminine, classiqueb concerts / mers masculine, classiquea épaissie / poésie féminine, classiqueb dormants / charmants masculine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquea chose / rose féminine, classiqueb mot / là-haut masculine, classiquea commande / grande féminine, classiqueb genoux / doux masculine, classiquea doute / écoute féminine, classiqueb t'inspirait / forêt masculine, classiquea nature / murmure féminine, classiqueb vents / vivants masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources