Dernière gerbe, 1902
CXI. « Céda. Je tâtonnai du bout de mon bâton »
........................................................................Céda. Je tâtonnai‖ du bout de mon bâton ;J'entrai ; tout était noir ;‖ à peine pouvait-onDistinguer, à travers‖ les ombres étouffantes,Le jour qui des volets‖ rayait les blêmes fentes.Tout sembla s'éveiller‖ quand la porte bâilla.Nul depuis soixante ans‖ n'avait pénétré là.Les meubles de santal, de citronnier, d’érable,Dormaient sous la poussière‖ épaisse et vénérable ;Les miroirs détamés‖ semblaient sur les dressoirsDes morceaux de ciels blancs‖ tout piqués de trous noirs,Et me multipliaient‖ en faces fantastiquesA travers des essaims‖ d'immobiles moustiques ;Au tremblement d'un pas‖ dans cette ombre perdu,Le lustre, avec un bruit‖ de squelette pendu,Au-dessus de ma tête‖ entre-choquait ses prismes ;Les vieux gonds de la porte‖ avaient des rhumatismes,Les lampas décloués,‖ aux angles du plafond,S'éploraient et flottaient‖ tels que les vers les font ;Les murs étaient tendus‖ de toiles d'araignées ;Les portraits noirs avaient‖ des mines indignées ;Tous ces objets tremblaient‖ dans un vague rayon,Et prenaient par degrés‖ un air de visionComme si l'on eût vu‖ bouger et parler presqueDes personnages peints‖ sur quelque sombre fresque ;Une espèce de vieux,‖ en habit d'Apollon,Trônait, encadré d'or,‖ au milieu du salon ;C'était Louis, portant‖ l'auréole qu'agrafeAu front de tout césar‖ tout historiographe,Peint à l'âge, où prenant‖ l'ennui pour compagnon,Le grand roi, devenu‖ Monsieur de MaintenonGagnant de la perruque‖ et perdant du panache,Étant encor soleil,‖ était déjà ganache.
Toute la salle avait‖ gardé ce dernier pli,Lugubre et froid, que fait‖ en s'en allant l'oubli ;La cheminée était‖ comme un tas de décombres ;On ne sait quelle horreur‖ sortait des fauteuils sombresOù des spectres semblaient‖ avoir passé la nuit.Au fond de ce silence‖ on entendait un bruitFaible comme le pas‖ des larves sur les cendres :Des médaillons de dieux, d’Hercules, d’Alexandres,Luisaient parmi des sphinx‖ étrangement groupés ;Sculptée au dossier d'or‖ des larges canapés,Cléopâtre montrait‖ dans leur rondeur princièreDeux seins que modelait‖ vaguement la poussière ;Et sur la devanture‖ informe des bahutsTityrus devisait‖ avec Melibœus.
J'eus peur, et je sentis‖ comme une sombre lutte ;Car ces vieilles splendeurs‖ étonnent dans leur chute,Les figures de l'ombre‖ ont de sinistres yeux,La ruine est terrible,‖ et les mornes aïeuxSemblent jeter des cris‖ avec leurs pâles bouchesDans le délabrement‖ de leurs luxes farouches.
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 26((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a bâton / pouvait-on masculine, classiqueb étouffantes / fentes féminine, classiquec bâilla / là masculine, classiqued d’érable / vénérable féminine, classiquee dressoirs / noirs masculine, classiquef fantastiques / moustiques féminine, classiqueg perdu / pendu masculine, classiqueh prismes / rhumatismes féminine, classiquei plafond / font masculine, classiquej d'araignées / indignées féminine, classiquek rayon / vision masculine, classiquel presque / fresque féminine, classiquem d'Apollon / salon masculine, classiquen qu'agrafe / historiographe féminine, classiqueo compagnon / Maintenon masculine, classiquep panache / ganache féminine, classiquea pli / l'oubli masculine, classiqueb décombres / sombres féminine, classiquec nuit / bruit masculine, classiqued cendres / d’Alexandres féminine, classiquee groupés / canapés masculine, classiquef princière / poussière féminine, classiqueg bahuts / Melibœus masculine, classiquea lutte / chute féminine, classiqueb yeux / aïeux masculine, classiquec bouches / farouches féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
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53 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources