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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’année terrible, 1872· Novembre

IX. À l’évêque qui m’appelle athée

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 98 vers

Athée ? entendons-nous,‖ prêtre, une fois pour toutes.M'espionner, guetter‖ mon âme, être aux écoutes,Regarder par le trou‖ de la serrure au fondDe mon esprit, chercher‖ jusqu'où mes doutes vont,Questionner l'enfer,‖ consulter son registreDe police, à travers‖ son soupirail sinistre,Pour voir ce que je nie‖ ou bien ce que je croi,Ne prends pas cette peine‖ inutile. Ma foiEst simple, et je la dis.‖ J'aime la clarté franche :

S'il s'agit d'un bonhomme‖ à longue barbe blanche,D'une espèce de pape‖ ou d'empereur, assisSur un trône qu'on nomme‖ au théâtre un châssis,Dans la nuée, ayant‖ un oiseau sur sa tête,A sa droite un archange,‖ à sa gauche un prophète,Entre ses bras son fils‖ pâle et percé de clous,Un et triple, écoutant‖ des harpes, Dieu jaloux,Dieu vengeur, que Garasse‖ enregistre, qu'annoteL'abbé Pluche en Sorbonne‖ et qu'approuve Nonotte ;S'il s'agit de ce Dieu‖ que constate Trublet,Dieu foulant aux pieds ceux‖ que Moïse accablait,Sacrant tous les bandits‖ royaux dans leurs repaires,Punissant les enfants‖ pour la faute des pères,Arrêtant le soleil‖ à l'heure où le soir naît,Au risque de casser‖ le grand ressort tout net,Dieu mauvais géographe‖ et mauvais astronome,Contrefaçon immense‖ et petite de l'homme,En colère, et faisant‖ la moue au genre humain,Comme un Père Duchêne‖ un grand sabre à la main ;Dieu qui volontiers damne‖ et rarement pardonne,Qui sur un passe-droit‖ consulte une madone,Dieu qui dans son ciel bleu‖ se donne le devoirD'imiter nos défauts‖ et le luxe d'avoirDes fléaux, comme on a‖ des chiens ; qui trouble l'ordre,Lâche sur nous Nemrod‖ et Cyrus, nous fait mordrePar Cambyse, et nous jette‖ aux jambes Attila,Prêtre, oui, je suis athée‖ à ce vieux bon Dieu-là.

Mais s'il s'agit de l'être‖ absolu qui condenseLà-haut tout l'idéal‖ dans toute l'évidence,Par qui, manifestant‖ l'unité de la loi,L'univers peut, ainsi‖ que l'homme, dire : Moi ;De l'être dont je sens‖ l'âme au fond de mon âme,De l'être qui me parle‖ à voix basse, et réclameSans cesse pour le vrai‖ contre le faux, parmiLes instincts dont le flot‖ nous submerge à demi ;S'il s'agit du témoin‖ dont ma pensée obscureA parfois la caresse‖ et parfois la piqûreSelon qu'en moi, montant‖ au bien, tombant au mal,Je sens l'esprit grandir‖ ou croître l'animal ;S'il s'agit du prodige‖ immanent qu'on sent vivrePlus que nous ne vivons,‖ et dont notre âme est ivreToutes les fois qu'elle est‖ sublime, et qu'elle va,Où s'envola Socrate,‖ où Jésus arriva,Pour le juste, le vrai,‖ le beau, droit au martyre,Toutes les fois qu'au gouffre‖ un grand devoir l'attire,Toutes les fois qu'elle est‖ dans l'orage alcyon,Toutes les fois qu'elle a‖ l'auguste ambitionD'aller, à travers l'ombre‖ infâme qu'elle abhorreEt de l'autre côté‖ des nuits, trouver l'aurore ;O prêtre, s'il s'agit‖ de ce quelqu'un profondQue les religions‖ ne font ni ne défont,Que nous devinons bon‖ et que nous sentons sage,Qui n'a pas de contour,‖ qui n'a pas de visage,Et pas de fils, ayant‖ plus de paternitéEt plus d'amour que n'a‖ de lumière l'été ;S'il s'agit de ce vaste‖ inconnu que ne nomme,N'explique et ne commente‖ aucun Deutéronome,Qu'aucun Calmet ne peut‖ lire en aucun Esdras,Que l'enfant dans sa crèche‖ et les morts dans leurs draps,Distinguent vaguement‖ d'en bas comme une cime,Très-Haut qui n'est mangeable‖ en aucun pain azime,Qui parce que deux cœurs‖ s'aiment, n'est point fâché,Et qui voit la nature‖ où tu vois le péché ;S'il s'agit de ce Tout‖ vertigineux des êtresQui parle par là voix‖ des éléments, sans prêtres,Sans bibles, point charnel‖ et point officiel,Qui pour livre a l'abîme‖ et pour temple le ciel,Loi, Vie, Âme, invisible‖ à force d'être énorme,Impalpable à ce point‖ qu'en dehors de la formeDes choses que dissipe‖ un souffle aérien,On l'aperçoit dans tout‖ sans le saisir dans rien ;S'il s'agit du suprême‖ Immuable, solsticeDe la raison, du droit,‖ du bien, de la justice,En équilibre avec‖ l'infini, maintenant,Autrefois, aujourd'hui,‖ demain, toujours, donnantAux soleils la durée,‖ aux cœurs la patience,Qui, clarté hors de nous,‖ est en nous conscience ;Si c'est de ce Dieu-là‖ qu'il s'agit, de celuiQui toujours dans l'aurore‖ et dans la tombe a lui,Étant ce qui commence‖ et ce qui recommence ;S'il s'agit du principe‖ éternel, simple, immense,Qui pense puisqu'il est,‖ qui de tout est le lieu,Et que, faute d'un nom‖ plus grand, j'appelle Dieu,Alors tout change, alors‖ nos esprits se retournent,Le tien vers la nuit, gouffre‖ et cloaque où séjournentLes rires, les néants,‖ sinistre vision,Et le mien vers le jour,‖ sainte affirmation,Hymne, éblouissement‖ de mon âme enchantée ;Et c'est moi le croyant,‖ prêtre, et c'est toi l'athée.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
49((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a toutes / écoutes féminine, classiqueb fond / vont masculine, classiquec registre / sinistre féminine, classiqued croi / foi masculine, classiquee franche / blanche féminine, classiqueb assis / châssis masculine, classiquec tête / prophète féminine, classiqued clous / jaloux masculine, classiquee qu'annote / Nonotte féminine, classiquef Trublet / accablait masculine, classiqueg repaires / pères féminine, classiqueh naît / net masculine, classiquei astronome / l'homme féminine, classiquej humain / main masculine, classiquek pardonne / madone féminine, classiquel devoir / d'avoir masculine, classiquem l'ordre / mordre féminine, classiquen Attila / Dieu-là masculine, classiquea condense / l'évidence féminine, classiqueb loi / Moi masculine, classiquec âme / réclame féminine, classiqued parmi / demi masculine, classiquee obscure / piqûre féminine, classiquef mal / l'animal masculine, classiqueg vivre / ivre féminine, classiqueh va / arriva masculine, classiquei martyre / l'attire féminine, classiquej alcyon / ambition masculine, classiquek abhorre / l'aurore féminine, classiquel profond / défont masculine, classiquem sage / visage féminine, classiquen paternité / l'été masculine, classiqueo nomme / Deutéronome féminine, classiquep Esdras / draps masculine, équivalenteq cime / azime féminine, classiquer fâché / péché masculine, classiques êtres / prêtres féminine, classiquet officiel / ciel masculine, classiqueu énorme / forme féminine, classiquev aérien / rien masculine, classiquew solstice / justice féminine, classiquex maintenant / donnant masculine, classiquey patience / conscience féminine, classiquez celui / lui masculine, classiquea recommence / immense féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec retournent / séjournent féminine, classiqued vision / affirmation masculine, classiquee enchantée / l'athée féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources