L’année terrible, 1872· Décembre
IX. À qui la victoire définitive ?
Sachez-le, puisqu'il faut,‖ Teutons, qu'on vous l'apprenne,Non, vous ne prendrez pas‖ l'Alsace et la Lorraine,Et c'est nous qui prendrons‖ l'Allemagne. Écoutez :Franchir notre frontière,‖ entrer dans nos cités,Voir chez nous les esprits‖ marcher, lire nos livres,Respirer l'air profond‖ dont nos penseurs sont ivres,C'est rendre à son insu‖ son épée au progrès ;C'est boire à notre coupe,‖ accepter nos regrets,Nos deuils, nos maux féconds,‖ nos vœux, nos espérances ;C'est pleurer nos pleurs ; c'est‖ envier nos souffrances ;C'est vouloir ce grand vent,‖ la révolution ;C'est comprendre, ô Germains !‖ ce que sait l'alcyon,Que l'orage farouche‖ est pour l'onde une fête,Et que nous allons droit‖ au but dans la tempête,En lui laissant briser‖ nos mâts et nos agrès.
Les rois donnent aux champs‖ les peuples pour engrais,Et ce meurtre s'appelle‖ ensuite la victoire ;Ils jettent Austerlitz‖ ou Rosbach à l'histoire,Et disent : c'est fini.‖ — Laissons le temps passer.Ce qui vient de finir,‖ ô rois, va commencer.Oui, les peuples sont morts,‖ mais le peuple va naître,A travers les rois l'aube‖ invincible pénètre ;L'aube c'est la Justice‖ et c'est la Liberté.Le conquérant se sent‖ conquis. Dompteur dompté,Il s'étonne ; en son cœur‖ plein d'une vague honteUne construction‖ mystérieuse monte ;Belluaire imbécile‖ entré chez un esprit,Il est la bête. Il voit‖ l'idéal qui sourit,Il tremble, et n'ayant pu‖ le tuer, il l'adore.Le glacier fond devant‖ le rayon qui le dore.Un jour, comme en chantant‖ Linus lui remuaitSa montagne, Titan,‖ roi du granit muet,Cria : ne bouge pas,‖ roche glacée et lourde !La roche répondit :‖ crois-tu que je sois sourde ?Ainsi la masse écoute‖ et songe ; ainsi s'émeut,Quand mai des rameaux noirs‖ vient desserrer le nœud,Quand la sève entre et court‖ dans les branches nouvelles,L'arbre qu'emplissait l'ombre‖ et qu'empliront les ailes.L'homme a d'informes blocs‖ dans l'esprit, préjugés,Vice, erreur, dogmes faux‖ d'égoïsme rongés ;Mais que devant lui passe‖ une voix, un exemple,Toutes ces pierres vont‖ faire en son âme un temple.Homme ! Thèbe éternelle‖ en proie aux Amphions !
Ah ! délivrez-vous donc,‖ nous vous en défions,Allemands, de Pascal,‖ de Danton, de Voltaire !Teutons, délivrez-vous‖ de l'effrayant mystèreDu progrès qui se fait‖ sa part à tout moment,De la création‖ maîtresse obscurément,Du vrai démuselant‖ l'ignorance sauvage,Et du jour qui réduit‖ toute âme en esclavage !Esclavage superbe !‖ obéissance au droitPar qui l'erreur s'écroule‖ et la raison s'accroît !Délivrez-vous des monts‖ qui vous offrent leur cime.Délivrez-vous de l'aile‖ inconnue et sublimeQue vous ne voyez pas‖ et que vous avez tous !Délivrez-vous du vent‖ que nous soufflons sur vous !Délivrez-vous du monde‖ ignoré qui commence,Du devoir, du printemps‖ et de l'espace immense !Délivrez-vous de l'eau,‖ de la terre, de l'air,Et de notre Corneille‖ et de votre Schiller,De vos poumons voulant‖ respirer, des prunellesQui vous montrent là-haut‖ les clartés éternelles,De la vérité, vraie‖ à toute heure, en tout lieu,D'aujourd'hui, de demain…‖ — Délivrez-vous de Dieu !Ah ! vous êtes en France,‖ Allemands ! prenez garde !Ah ! barbarie ! ah ! foule‖ imprudente et hagarde,Vous accourez avec‖ des glaives ! ah ! vos camps,Tels que l'ardent limon‖ vomi par les volcans,Roulent jusqu'à Paris‖ hors de votre cratère !Ah ! vous venez chez nous‖ nous prendre un peu de terre !Eh bien, nous vous prendrons tout votre cœur !
Demain,Demain, le but français‖ étant le but humain,Vous y courrez. Oui, vous,‖ grande nation noire,Vous irez à l'émeute,‖ à la lutte, à la gloire,A l'épreuve, aux grands chocs,‖ aux sublimes malheurs,Aux révolutions,‖ comme l'abeille aux fleurs !Hélas ! vous tuez ceux‖ par qui vous devez vivre.Qu'importe la fanfare‖ enflant ses voix de cuivre,Ces guerres, ces fracas‖ furieux, ces blocus !Vous semblez nos vainqueurs,‖ vous êtes nos vaincus.Comme l'océan filtre‖ au fond des madrépores,Notre pensée en vous‖ entre par tous les pores ;Demain vous maudirez‖ ce que nous détestons ;Et vous ne pourrez pas‖ vous en aller, Teutons,Sans avoir fait ici‖ provision de haineContre Pierre et César,‖ contre l'omble et la chaîne ;Car nos regards de deuil,‖ de colère et d'effroi,Passent par-dessus vous,‖ peuple, et frappent le roi !Vous qui fûtes longtemps‖ la pauvre tourbe aveugleGémissant au hasard‖ comme le taureau beugle,Vous puiserez chez nous‖ l'altière volontéD'exister, et d'avoir‖ au front une clarté ;Et le ferme dessein‖ n'aura rien de vulgaireQue vous emporterez‖ dans votre sac de guerre ;Ce sera l'âpre ardeur‖ de faire comme nous,Et d'être tous égaux‖ et d'être libres tous ;Allemands, ce sera‖ l'intention formelleDe foudroyer ce tas‖ de trônes pêle-mêle,De tendre aux nations‖ la main, et de n'avoirPour maître que le droit,‖ pour chef que le devoir ;Afin que l'univers‖ sache, s'il le demande,Que l'Allemagne est forte‖ et que la France est grande ;Que le Germain candide‖ est enfin triomphant,Et qu'il est l'homme peuple‖ et non le peuple enfant !
Vos hordes aux yeux bleus‖ se mettront à nous suivreAvec la joie étrange‖ et superbe de vivre,Et le contentement‖ profond de n'avoir plusD'enclumes pour forger‖ des glaives superflus.Le plus poignant motif‖ que sur terre on rencontreD'être pour la raison,‖ c'est d'avoir été contre ;On sert le droit avec‖ d'autant plus de vertuQu'on a le repentir‖ de l'avoir combattu.L'Allemagne, de tant‖ de meurtres inondée,Sera la prisonnière‖ auguste de l'idée ;Car on est d'autant plus‖ captif qu'on fut vainqueur ;Elle ne pourra pas‖ rendre à la nuit son cœur ;L'Allemand ne pourra‖ s'évader de son âmeDont nous aurons changé‖ la lumière et la flamme,Et se reconnaîtra‖ Français, en frémissantDe baiser nos pieds, lui‖ qui buvait notre sang !
Non, vous ne prendrez pas‖ la Lorraine et l'Alsace,Et, je vous le redis,‖ Allemands, quoi qu'on fasse,C'est vous qui serez pris‖ par la France. Comment ?Comme le fer est pris‖ dans l'ombre par l'aimant ;Comme la vaste nuit‖ est prise par l'aurore ;Comme avec ses rochers,‖ où dort l'écho sonore,Ses cavernes, ses trous‖ de bêtes, ses halliers,Et son horreur sacrée‖ et ses loups familiers,Et toute sa feuillée‖ informe qui chancelle,Le bois lugubre est pris‖ par la claire étincelle.Quand nos éclairs auront‖ traversé vos massifs ;Quand vous aurez subi,‖ puis savouré, pensifs,Cet air de France où l'âme‖ est d'autant plus à l'aiseQu'elle y sent vaguement‖ flotter la Marseillaise ;Quand vous aurez assez‖ donné vos biens, vos droits,Votre honneur, vos enfants,‖ à dévorer aux rois ;Quand vous verrez César‖ envahir vos provinces ;Quand vous aurez pesé‖ de deux façons vos princes,Quand vous vous serez dit :‖ ces maîtres des humainsSont lourds à notre épaule‖ et légers dans nos mains ;Quand, tout ceci passé,‖ vous verrez les entaillesQu'auront faites sur nous‖ et sur vous les batailles ;Quand ces charbons ardents‖ dont en France les plisDes drapeaux, des linceuls,‖ des âmes, sont remplis,Auront ensemencé‖ vos profondeurs funèbres,Quand ils auront creusé‖ lentement vos ténèbres,Quand ils auront en vous‖ couvé le temps voulu,Un jour, soudain, devant‖ l'affreux sceptre absolu,Devant les rois, devant‖ les antiques SodomesDevant le mal, devant‖ le joug, vous, forêt d'hommes,Vous aurez la colère‖ énorme qui prend feu ;Vous vous ouvrirez, gouffre,‖ à l'ouragan de Dieu ;Gloire au Nord ! ce sera‖ l'aurore boréaleDes peuples, éclairant‖ une Europe idéale !Vous crierez : — Quoi ! des rois !‖ quoi donc ! un empereur !Quel éblouissement,‖ l'Allemagne en fureur !Va, peuple ! O vision !‖ combustion sinistreDe tout le noir passé,‖ prêtre, autel, roi, ministre,Dans un brasier de foi,‖ de vie et de raison,Faisant une lueur‖ immense à l'horizon !Frères, vous nous rendrez‖ notre flamme agrandie.Nous sommes le flambeau,‖ vous serez l'incendie.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 81((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a l'apprenne / Lorraine féminine, classiqueb Écoutez / cités masculine, classiquec livres / ivres féminine, classiqued progrès / regrets masculine, classiquee espérances / souffrances féminine, classiquef révolution / l'alcyon masculine, classiqueg fête / tempête féminine, classiqueh agrès / engrais masculine, classiqueb victoire / l'histoire féminine, classiquec passer / commencer masculine, classiqued naître / pénètre féminine, classiquee Liberté / dompté masculine, classiquef honte / monte féminine, classiqueg esprit / sourit masculine, classiqueh l'adore / dore féminine, classiquei remuait / muet masculine, classiquej lourde / sourde féminine, classiquek s'émeut / nœud masculine, classiquel nouvelles / ailes féminine, classiquem préjugés / rongés masculine, classiquen exemple / temple féminine, classiqueo Amphions / défions masculine, classiqueb Voltaire / mystère féminine, classiquec moment / obscurément masculine, classiqued sauvage / esclavage féminine, classiquee droit / s'accroît masculine, classiquef cime / sublime féminine, classiqueg tous / vous masculine, classiqueh commence / immense féminine, classiquei l'air / Schiller masculine, classiquej prunelles / éternelles féminine, classiquek lieu / Dieu masculine, classiquel garde / hagarde féminine, classiquem camps / volcans masculine, classiquen cratère / terre féminine, classiquea cœur / Demain / humain masculine, classiqueb noire / gloire féminine, classiquec malheurs / fleurs masculine, classiqued vivre / cuivre féminine, classiquee blocus / vaincus masculine, classiquef madrépores / pores féminine, classiqueg détestons / Teutons masculine, classiqueh haine / chaîne féminine, classiquei d'effroi / roi masculine, classiquej aveugle / beugle féminine, classiquek volonté / clarté masculine, équivalentel vulgaire / guerre féminine, classiquem nous / tous masculine, classiquen formelle / pêle-mêle féminine, classiqueo n'avoir / devoir masculine, classiquep demande / grande féminine, classiqueq triomphant / enfant masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb plus / superflus masculine, classiquec rencontre / contre féminine, classiqued vertu / combattu masculine, classiquee inondée / l'idée féminine, classiquef vainqueur / cœur masculine, classiqueg âme / flamme féminine, classiqueh frémissant / sang masculine, classiquea l'Alsace / fasse féminine, non classiqueb Comment / l'aimant masculine, classiquec l'aurore / sonore féminine, classiqued halliers / familiers masculine, classiquee chancelle / étincelle féminine, classiquef massifs / pensifs masculine, classiqueg l'aise / Marseillaise féminine, classiqueh droits / rois masculine, classiquei provinces / princes féminine, classiquej humains / mains masculine, classiquek entailles / batailles féminine, classiquel plis / remplis masculine, classiquem funèbres / ténèbres féminine, classiquen voulu / absolu masculine, classiqueo Sodomes / d'hommes féminine, classiquep feu / Dieu masculine, classiqueq boréale / idéale féminine, classiquer empereur / fureur masculine, classiques sinistre / ministre féminine, classiquet raison / l'horizon masculine, classiqueu agrandie / l'incendie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
163 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources