L’année terrible, 1872· Novembre
III. À tous ces princes
Rois teutons, vous avez‖ mal copié vos pères.Ils se précipitaient‖ hors de leurs grands repaires,Le glaive au poing, tâchant‖ d'avoir ceci pour euxD'être les plus vaillants‖ et non les plus nombreux.Vous, vous faites la guerre autrement.
On se glisseSans bruit, dans l'ombre, avec‖ le hasard pour complice,Jusque dans le pays‖ d'à côté, doucement,Un peu comme un larron,‖ presque comme un amant ;Baissant la voix, courbant‖ le front, cachant sa lampe,On se fait invisible‖ au fond des bois, on rampe ;Puis brusquement, criant‖ vivat, hourrah, haro,On tire un million‖ de sabres du fourreau,On se rue, et l'on frappe‖ et d'estoc et de tailleSur le voisin, lequel‖ a, dans cette bataille,Rien pour armée avec‖ zéro pour général.Vos aïeux, que Luther‖ berçait de son choral,N'eussent point accepté‖ de vaincre de la sorte ;Car la soif conquérante‖ était en eux moins forteQue la pudeur guerrière,‖ et tous avaient au cœurLe désir d'être grand‖ plus que d'être vainqueur.Vous, princes, vous semez,‖ de Sedan à Versailles,Dans votre route obscure‖ à travers les broussailles,Toutes sortes d'exploits‖ louches et singuliersDont se fût indignée‖ au temps des chevaliersLa magnanimité‖ farouche de l'épée.
Rois, la guerre n'est pas‖ digne de l'épopéeLorsqu'elle est espionne‖ et traître, et qu'elle metUne cocarde au vol,‖ à la fraude un plumet !Guillaume est empereur,‖ Bismarck est trabucaire ;Charlemagne à sa droite‖ assoit Robert-Macaire ;On livre aux mameloucks,‖ aux pandours, aux strélitz,Aux reîtres, aux hulans,‖ la France d'Austerlitz ;On en fait son butin,‖ sa proie et sa prébende.Où fut la grande armée‖ on est l'énorme bande.
Ivres, ils vont au gouffre‖ obscur qui les attend.Ainsi l'ours, à vau-l'eau‖ sur le glacier flottant,Ne sent pas sous lui fondre‖ et crouler la banquise.
Soit, princes. Vautrez-vous‖ sur la France conquise.De l'Alsace aux abois,‖ de la Lorraine en sang,De Metz qu'on vous vendit,‖ de Strasbourg frémissantDont vous n'éteindrez pas‖ la tragique auréole,Vous aurez ce qu'on a‖ des femmes qu'on viole,La nudité, le lit,‖ et la haine à jamais.
Oui, le corps souillé, froid,‖ sinistre désormais,Quand on les prend de force‖ en des étreintes viles,C'est tout ce qu'on obtient‖ des vierges et des villes.
Moissonnez les vivants‖ comme un champ de blé mûr,Cernez Paris, jetez‖ la flamme à ce grand mur,Tuez à Châteaudun,‖ tuez à Gravelotte,O rois, désespérez‖ la mère qui sanglote,Poussez l'effrayant cri‖ de l'ombre : Exterminons !Secouez vos drapeaux‖ et roulez vos canons ;A ce bruit triomphal‖ il manque quelque chose.La porte de rayons‖ dans les cieux reste close ;Et sur la terre en deuil‖ pas un laurier ne sentLa sève lui venir‖ de tous ces flots de sang.Là-haut au loin, le groupe‖ altier des Renommées,Immobile, indigné,‖ les ailes refermées,Tourne le dos, se tait,‖ refuse de rien voir,Et l'on distingue, au fond‖ de ce firmament noir,Le morne abaissement‖ de leurs trompettes sombres.
Dire que pas un nom‖ ne sort de ces décombres !O gloire, ces héros‖ comment s'appellent-ils ?Quoi ! ces triomphateurs‖ hautains, sanglants, subtils,Quoi ! ces envahisseurs‖ que tant de rage animeNe peuvent même pas‖ sortir de l'anonyme,Et ce comble d'affront‖ sur nous s'appesantitQue la victoire est grande‖ et le vainqueur petit !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 34((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a pères / repaires féminine, classiqueb eux / nombreux masculine, classiquea autrement / glisse / complice féminine, classiqueb doucement / amant masculine, classiquec lampe / rampe féminine, classiqued haro / fourreau masculine, classiquee taille / bataille féminine, classiquef général / choral masculine, classiqueg sorte / forte féminine, classiqueh cœur / vainqueur masculine, classiquei Versailles / broussailles féminine, classiquej singuliers / chevaliers masculine, classiquek l'épée / l'épopée féminine, classiqueb met / plumet masculine, classiquec trabucaire / Robert-Macaire féminine, classiqued strélitz / d'Austerlitz masculine, classiquee prébende / bande féminine, classiquea attend / flottant masculine, classiqueb banquise / conquise féminine, classiqueb sang / frémissant masculine, non classiquec auréole / viole féminine, classiqued jamais / désormais masculine, classiqueb viles / villes féminine, classiquea mûr / mur masculine, classiqueb Gravelotte / sanglote féminine, classiquec Exterminons / canons masculine, classiqued chose / close féminine, classiquee sent / sang masculine, non classiquef Renommées / refermées féminine, classiqueg voir / noir masculine, classiqueh sombres / décombres féminine, classiqueb s'appellent-ils / subtils masculine, classiquec anime / l'anonyme féminine, classiqued s'appesantit / petit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
69 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources