L’année terrible, 1872· Février
I. Avant la conclusion du traité
Si nous terminions cette guerreComme la Prusse le voudrait,La France serait comme un verreSur la table d'un cabaret ;
On le vide, puis on le brise.Notre fier pays disparaît.O deuil ! il est ce qu'on méprise,Lui qui fut ce qu'on admirait.
Noir lendemain ! l'effroi pour règle ;Toute lie est bue à son tour ;Et le vautour vient après l'aigle,Et l'orfraie après le vautour ;
Deux provinces écartelées ;Strasbourg en croix, Metz au cachot ;Sedan, déserteur des mêlées,Marquant la France d'un fer chaud ;
Partout, dans toute âme captive,Le goût abject d'un vil bonheurRemplace l'orgueil ; on cultiveLa croissance du déshonneur ;
Notre antique splendeur flétrie ;L'opprobre sur nos grands combats ;L'étonnement de la patriePoint accoutumée aux fronts bas ;
L'ennemi dans nos citadelles,Sur nos tours l'ombre d'Attila,De sorte que les hirondellesDisent : la France n'est plus là !
La bouche pleine de Bazaine,La Renommée au vol briséSalit de sa bave malsaineSon vieux clairon vertdegrisé ;
Si l'on se bat, c'est contre un frère ;On ne sait plus ton nom, Bayard !On est un assassin pour faireOublier qu'on fut un fuyard ;
Une âpre nuit sur les fronts monte ;Nulle âme n'ose s'envoler ;Le ciel constate notre hontePar le refus de s'étoiler ;
Froid sombre ! on voit, à plis funèbres,Entre les peuples se fermerUne profondeur de ténèbresTelle qu'on ne peut plus s'aimer ;
Entre France et Prusse on s'abhorre ;Tout ce troupeau d'hommes nous hait ;Et notre éclipse est leur aurore,Et notre tombe est leur souhait ;
Naufrage ! Adieu les grandes tâches !Tout est trompé ; tout est trompeur ;On dit de nos drapeaux : Ces lâches !Et de nos canons : Ils ont peur !
Plus de fierté ; plus d'espérance ;Sur l'histoire un suaire épais… —Dieu, ne fais pas tomber la FranceDans l'abîme de cette paix !
Bordeaux,14 février.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a guerre / verre féminine, classiqueb voudrait / cabaret masculine, classiquea brise / méprise féminine, classiqueb disparaît / admirait masculine, classiquea règle / l'aigle féminine, classiqueb tour / vautour masculine, classiquea écartelées / mêlées féminine, classiqueb cachot / chaud masculine, classiquea captive / cultive féminine, classiqueb bonheur / déshonneur masculine, classiquea flétrie / patrie féminine, classiqueb combats / bas masculine, classiquea citadelles / hirondelles féminine, classiqueb d'Attila / là masculine, classiquea Bazaine / malsaine féminine, classiqueb brisé / vertdegrisé masculine, classiquea frère / faire féminine, classiqueb Bayard / fuyard masculine, classiquea monte / honte féminine, classiqueb s'envoler / s'étoiler masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb fermer / s'aimer masculine, classiquea s'abhorre / aurore féminine, classiqueb hait / souhait masculine, classiquea tâches / lâches féminine, classiqueb trompeur / peur masculine, classiquea d'espérance / France féminine, classiqueb épais / paix masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources