L’année terrible, 1872· Novembre
VII. « Je ne sais si je vais sembler étrange à ceux »
Je ne sais si je vais‖ sembler étrange à ceuxQui pensent que devant‖ le sort trouble et chanceux,Devant Sedan, devant‖ le flamboiement du glaive,Il faut brûler un cierge‖ à Sainte-Geneviève,Qu'on serait sûr d'avoir‖ le secours le plus vraiEn redorant à neuf‖ Notre-Dame d'Auray,Et qu'on arrête court‖ l'obus, le plomb qui tonne,Et la mitraille, avec‖ une oraison bretonne ;Je paraîtrai sauvage‖ et fort mal élevéAux gens qui dans des coins‖ chuchotent des AvePendant que le sang coule‖ à flots de notre veine,Et qui contre un canon‖ braquent une neuvaine ;Mais je dis qu'il est temps‖ d'agir et de songerA la levée en masse,‖ à l'abîme, au dangerQui, lorsqu'autour de nous‖ son cercle se resserre,A ce mérite, étant‖ hideux, d'être sincère,D'être franchement fauve‖ et sombre, et de t'offrir,France, une occasion‖ sublime de mourir ;J'affirme que le camp‖ monstrueux des barbares,Que les ours de leur cage‖ ayant brisé les barres,Approchent, que d'horreur‖ les peuples sont émus,Que nous ne sommes plus‖ au temps des oremus,Que les hordes sont là,‖ que Paris est leur cible,Et que nous devons tous‖ pousser un cri terrible !Aux armes, citoyens !‖ aux fourches, paysans !Jette là ton psautier‖ pour les agonisants,Général, et faisons‖ en hâte une trouée !La Marseillaise n'est‖ pas encore enrouée,Le cheval que montait‖ Kléber n'est pas fourbu.Tout le vin de l'audace‖ immense n'est pas bu,Et Danton nous en laisse‖ assez au fond du verrePour donner à la Prusse‖ une chasse sévère,Et pour épouvanter‖ le vieux monde aux aboisDe la réception‖ que nous faisons aux rois !Dussions-nous succomber‖ d'ailleurs, la mort est grande.Quand un trop bon chrétien‖ dans la cité commande,Quand je crois qu'on a peur,‖ quand je vois qu'on attend,Qu'est-ce que vous voulez,‖ je ne suis pas content.Ce chef vers son curé‖ tourne un œil trop humide ;Je le vois soldat brave‖ et général timide ;Comme le vieil Entelle‖ et le vieux d'Aubigné,J'ai des frémissements,‖ je frissonne indigné ;Nous sommes dans Paris,‖ volcan, fournaise d'âmes,Près de deux millions‖ d'hommes, d'enfants, de femmes,Pas un n'entend céder,‖ pas une ; et nous voulonsLa colère plus prompte‖ et les discours moins longs ;Et je l'irais demain‖ dire à l'hôtel de villeSi je ne sentais poindre‖ une guerre civile,O patrie accablée,‖ et si je ne craignaisD'ajouter cette corde‖ affreuse à tes poignets,Et de te voir traînée‖ autour du mur en flamme,Dans la fange et le sang,‖ derrière un char infâme,D'abord par tes vainqueurs,‖ ensuite par tes fils !Ces fiers Parisiens‖ bravent tous les défis ;Ils acceptent le froid,‖ la faim, rien ne les dompte,Ne trouvant d'impossible‖ à porter que la honte ;On mange du pain noir‖ n'ayant plus de pain bis ;Soit ; mais se laisser prendre‖ ainsi que des brebis,Ce n'est pas leur humeur,‖ et tous veulent qu'on sorte,Et nous voulons nous-même‖ enfoncer notre porte,Et, s'il le faut, le front‖ levé vers l'orient,Nous mettre en liberté‖ dans la tombe, en criant :Concorde ! en attestant‖ l'avenir, l'espérance,L'aurore ; et c'est ainsi‖ qu'agonise la France !
C'est pourquoi je déclare‖ en cette extrémitéQue l'homme a pour bien faire‖ un cœur illimité,Qu'il faut copier Sparte‖ et Rome notre aïeule,Et qu'un peuple est borné‖ par sa lâcheté seule ;J'écarte le mauvais‖ exemple, ce lépreux ;A cette heure il nous faut‖ mieux que les anciens preuxQui souvent s'attardaient‖ trop longtemps aux chapelles ;Je dis qu'à ton secours,‖ France, tu nous appelles ;Qu'un courage qui chante‖ au lutrin est bâtard,Qu'il sied de tout risquer,‖ et qu'il est déjà tard !C'est mon avis, devant‖ les trompettes farouches,Devant les ouragans‖ gonflant leurs noires bouches,Devant le Nord féroce‖ attaquant le Midi,Que nous avons besoin‖ de quelqu'un de hardi ;Et que, lorsqu'il s'agit‖ de chasser les Vandales,De refouler le flot‖ des bandes féodales,De délivrer l'Europe‖ en délivrant Paris,Et d'en finir avec‖ ceux qui nous ont surpris,Avec tant d'épouvante,‖ avec tant de misère,Il nous faut une épée‖ et non pas un rosaire.
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 42((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a ceux / chanceux masculine, classiqueb glaive / Sainte-Geneviève féminine, classiquec vrai / d'Auray masculine, classiqued tonne / bretonne féminine, classiquee élevé / Ave masculine, classiquef veine / neuvaine féminine, classiqueg songer / danger masculine, classiqueh resserre / sincère féminine, classiquei t'offrir / mourir masculine, classiquej barbares / barres féminine, classiquek émus / oremus masculine, classiquel cible / terrible féminine, classiquem paysans / agonisants masculine, classiquen trouée / enrouée féminine, classiqueo fourbu / bu masculine, classiquep verre / sévère féminine, classiqueq abois / rois masculine, classiquer grande / commande féminine, classiques attend / content masculine, classiquet humide / timide féminine, classiqueu d'Aubigné / indigné masculine, classiquev d'âmes / femmes féminine, classiquew voulons / longs masculine, classiquex ville / civile féminine, classiquey craignais / poignets masculine, classiquez flamme / infâme féminine, classiquea fils / défis masculine, classiqueb dompte / honte féminine, classiquec bis / brebis masculine, classiqued sorte / porte féminine, classiquee l'orient / criant masculine, classiquef l'espérance / France féminine, classiquea extrémité / illimité masculine, classiqueb aïeule / seule féminine, classiquec lépreux / preux masculine, classiqued chapelles / appelles féminine, classiquee bâtard / tard masculine, classiquef farouches / bouches féminine, classiqueg Midi / hardi masculine, classiqueh Vandales / féodales féminine, classiquei Paris / surpris masculine, classiquej misère / rosaire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources