Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’année terrible, 1872· Juillet

III. L’avenir

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 64 vers

Polynice, Étéocle,‖ Abel, Caïn ! ô frères !Vieille querelle humaine !‖ échafauds ! lois agraires !Batailles ! ô drapeaux,‖ ô linceuls ! noirs lambeaux !Ouverture hâtive‖ et sombre des tombeaux !Dieu puissant ! quand la mort‖ sera-t-elle tuée ?O sainte paix !

La guerre est la prostituée ;Elle est la concubine‖ infâme du hasard.Attila sans génie‖ et Tamerlan sans artSont ses amants ; elle a‖ pour eux des préférences ;Elle traîne au charnier‖ toutes nos espérances,Égorge nos printemps,‖ foule aux pieds nos souhaits,Et comme elle est la haine,‖ ô ciel bleu, je la hais !J'espère en toi, marcheur‖ qui viens dans les ténèbres,Avenir !

Nos travaux sont d’étranges algèbres ;Le labyrinthe vague‖ et triste où nous rôdonsEst plein d'effrois subits,‖ de pièges, d'abandons ;Mais toujours dans la main‖ le fil obscur nous reste.Malgré le noir duel‖ d'Atrée et de Thyeste,Malgré Léviathan‖ combattant Béhémoth,J'aime et je crois. L'énigme‖ enfin dira son mot.L'ombre n'est pas sur l'homme‖ à jamais acharnée.Non ! Non ! l'humanité‖ n'a point pour destinéeD'être assise immobile‖ au seuil froid des tombeaux,Comme Jérôme, morne‖ et blême, dans Ombos,Ou comme dans Argos‖ la douloureuse Électre.

Un jour, moi qui ne crains‖ l'approche d'aucun spectre,J'allai voir le lion‖ de Waterloo. Je vinsJusqu'à la sombre plaine‖ à travers les ravins ;C'était l'heure où le jour‖ chasse le crépuscule ;J'arrivai ; je marchai‖ droit au noir monticule.Indigné, j'y montai ;‖ car la gloire du sang,Du glaive et de la mort‖ me laisse frémissant.Le lion se dressait‖ sur la plaine muette ;Je regardais d'en bas‖ sa haute silhouette ;Son immobilité‖ défiait l'infini ;On sentait que ce fauve,‖ au fond des cieux banni,Relégué dans l'azur,‖ fier de sa solitude,Portait un souvenir‖ affreux sans lassitude ;Farouche, il était là,‖ ce témoin de l'affront.Je montais, et son ombre‖ augmentait sur mon front.Et tout en gravissant‖ vers l'âpre plate-forme,Je disais : Il attend‖ que la terre s'endorme ;Mais il est implacable ;‖ et, la nuit, par momentCe bronze doit jeter‖ un sourd rugissement ;Et les hommes, fuyant‖ ce champ visionnaire,Doutent si c'est le monstre‖ ou si c'est le tonnerre.J'arrivai jusqu'à lui,‖ pas à pas m'approchant…

J'attendais une foudre‖ et j'entendis un chant.

Une humble voix sortait‖ de cette bouche énorme.Dans cette espèce d'antre‖ effroyable et difformeUn rouge-gorge était‖ venu faire son nid ;Le doux passant ailé‖ que le printemps bénit,Sans peur de la mâchoire‖ affreusement levée,Entre ces dents d'airain‖ avait mis sa couvée ;Et l'oiseau gazouillait‖ dans le lion pensif.Le mont tragique était‖ debout comme un récifDans la plaine jadis‖ de tant de sang vermeille ;Et comme je songeais,‖ pâle et prêtant l'oreille,Je sentis un esprit‖ profond me visiter,Et, peuples, je compris‖ que j'entendais chanterL'espoir dans ce qui fut‖ le désespoir naguère,Et la paix dans la gueule‖ horrible de la guerre.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
31((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a frères / agraires féminine, classiqueb lambeaux / tombeaux masculine, classiquec tuée / paix / prostituée féminine, classiqueb hasard / art masculine, classiquec préférences / espérances féminine, classiqued souhaits / hais masculine, classiquee ténèbres / Avenir / algèbres féminine, classiqueb rôdons / d'abandons masculine, classiquec reste / Thyeste féminine, classiqued Béhémoth / mot masculine, classiquee acharnée / destinée féminine, classiquef tombeaux / Ombos masculine, classiqueg Électre / spectre féminine, classiqueb vins / ravins masculine, classiquec crépuscule / monticule féminine, classiqued sang / frémissant masculine, non classiquee muette / silhouette féminine, classiquef l'infini / banni masculine, classiqueg solitude / lassitude féminine, classiqueh l'affront / front masculine, classiquei plate-forme / s'endorme féminine, classiquej moment / rugissement masculine, classiquek visionnaire / tonnerre féminine, classiquel m'approchant / chant masculine, classiquea énorme / difforme féminine, classiqueb nid / bénit masculine, classiquec levée / couvée féminine, classiqued pensif / récif masculine, classiquee vermeille / l'oreille féminine, classiquef visiter / chanter masculine, classiqueg naguère / guerre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources