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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’année terrible, 1872· Juillet

I. Les deux voix

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 205 vers

La voix sage

Toute la politique‖ est un expédient.Que fais-tu ? Quoi ! tu vas,‖ niant, répudiant,Blâmant toute action‖ en dehors des principes.Prends garde. En efforts vains‖ et nuls tu te dissipes.C'est moi qui guide l'homme‖ errant dans la forêt.J'ai pour nom la Raison,‖ pour prénom l'Intérêt,Et je suis la Sagesse.‖ Ami, je parle, écoute.Caton qui m'a bravée‖ a su ce qu'il en coûte.O poëte, chercheur‖ du mieux, tu perds le bien.Il t'échappe. Tu fais‖ échouer Tout sur Rien.Laisse donc succomber‖ les choses qui succombent !Ta pente est de toujours‖ aller vers ceux qui tombent,Ce qui fait que jamais‖ tu ne seras vainqueur.N'a pas assez d'esprit‖ qui montre trop de cœur.La vérité trop vraie‖ est presque le mensonge.En cherchant l'idéal,‖ on rencontre le songe,Si l'on plonge au-delà‖ de l'exacte épaisseur ;Et l'on devient rêveur‖ pour être trop penseur.Le sage ne veut pas‖ être injuste, mais, ferme,Craint d'être aussi trop juste,‖ et cherche un moyen terme ;Premier écueil, le faux ;‖ deuxième écueil, le vrai.Le droit brut, pris en bloc,‖ n'est que le minerai ;La loi, c'est l'or. Du droit‖ il faut savoir l'extraire.Quelquefois on a l'air‖ de faire le contraireDe ce qu'on devrait faire,‖ et c'est là le grand art.Tu n'arrives jamais,‖ et moi j'arrive tard ;Mieux vaut arriver tard‖ que pas du tout. En somme,Tu fais de l'homme un dieu,‖ de dieu je fais un homme ;Voilà la différence‖ entre nous. Réfléchis.Tu braves le chaos,‖ moi je crains le gâchis.Es-tu sûr de finir‖ par tirer de ton gouffreAutre chose qu'un être‖ imbécile qui souffre ?Crois-tu refaire à neuf‖ l'homme et tripler ses sens ?Prends-moi donc tels qu'ils sont‖ les vivants, ces passants !Foin du déclamateur‖ qui s'essouffle et qui beugle !Trop de lumière autant‖ que trop de nuit, aveugle.On n'ouvre qu'à demi‖ le volet, s'il le faut.On n'aime pas la guerre‖ et l'on hait l'échafaudEn théorie ; eh bien,‖ on s'en sert en pratique.Mon cher, il faut au temple‖ adosser la boutique ;Je sais qu'on a chassé‖ les vendeurs du saint lieu,Mais le tort de Jésus‖ est d'être un peu trop dieu.Il me faudrait de fiers‖ garants pour que je crusseQu'il eût payé les cinq‖ milliards à la Prusse.Le sage se modère‖ en tout. Calme en mon coin,Je blâme l'infini,‖ mon cher, qui va trop loin ;Sur la création,‖ beaucoup trop large sphère,Les bons esprits ont bien‖ des critiques à faire ;L'excès est le défaut‖ de ce monde, entre nous ;Le soleil est superbe‖ et le printemps est doux,L'un a trop de rayons‖ et l'autre a trop de roses ;C'est l'inconvénient‖ de ces sortes de choses,Et Dieu n'est pas exempt‖ d'exagération.L'imiter, c'est tomber‖ dans la perfection,Grand danger ; tout va mieux‖ sur un patron moins ample,Et Dieu ne donne pas‖ toujours le bon exemple.A quoi sert d'être à pic ?‖ Jésus passe le butEn n'examinant point‖ l'offre de Belzébuth ;Je ne dis pas qu'il dût‖ accepter ; mais c'est bêteQue Dieu soit impoli‖ quand le diable est honnête.Il eût mieux valu dire :‖ On verra, mon ami.Le sage ne fait pas‖ le fier. Une fourmiTravaille plus avec‖ sa routine ordinaireEt son bon sens, qu'avec‖ son vacarme un tonnerre.L'homme est l'homme ; il n'est pas‖ méchant, il n'est pas bon.Blanc comme neige, point ;‖ noir comme le charbon,Non. Blanc et noir, mêlé,‖ tigré, douteux, sceptique.Tout homme médiocre‖ est homme politique.Cherchons, non la grandeur,‖ mais la proportion.Agir comme Aristide‖ et comme Phocion,Être héroïque, épique‖ et beau, mauvaise affaire.Le sage au Parthénon‖ en ruine préfèreLa hutte confortable‖ et chaude du castor.Je fréquente Rothschild‖ et fuis Adamastor.Le titan d'aujourd'hui‖ c'est le millionnaire.L'homme d'État ne veut‖ rien d'excessif ; vénèreLe vote universel,‖ mais travaille au scrutin ;Il supprime l'esclave‖ et garde le pantin ;Il conserve le fil‖ tout en brisant la chaîne.Les hommes sont petits,‖ leur conscience est naine ;L'homme d'État leur prend‖ mesure avant d'oser ;Il s'ôte une vertu‖ qui peut les dépasser ;Il les étonne, mais‖ sans foudre et sans vertiges ;A leur dimension‖ il leur fait des prodiges.Ami, le médiocre‖ est un très bon endroit,Ni beau, ni laid, ni haut,‖ ni bas, ni chaud, ni froid ;Moi, la raison, j'y fais‖ mon lit, j'y mets ma table,Et j'y vis, le sublime‖ étant inhabitable.Qui donc prend pour logis‖ la cime du Mont-Blanc ?Le sage est médiocre‖ et souple, ou fait semblant.Vois, tu t'es fait jeter‖ des pierres à Bruxelles.Les journaux à sonnette‖ agitent leurs crécelles ;La gazette des fonds‖ secrets de l'empereurDit des choses sur toi‖ qu'on lit avec horreur,Que tu comptes les mots‖ d'un télégramme, et mêmeQu'on boit de mauvais vin‖ chez toi, qu'on fait carêmeA ta table, et que B.‖ n'ira plus dîner là ;Et cætera. Tu t'es‖ attiré tout cela.Monsieur Veuillot t'appelle‖ avec esprit citrouille ;A compter tes forfaits‖ la mémoire s'embrouille :Ivrognerie et vol,‖ képi sans numéro,Avarice. Tu vis‖ sous clameur de haro.C'est ta faute. Pourquoi‖ n'es-tu pas raisonnable ?Renonce à tenir tête‖ au mal. Sois convenable.Tenir tête au mal, certe,‖ est bon ; mais être seulEst mauvais. Tu n'es pas‖ barbon, vieillard, aïeul,Pour avancer alors‖ que ton siècle recule ;Combattre en cheveux blancs‖ et seul, est ridicule ;Un vaillant qui devient‖ prudent grandit encor ;Nestor jeune est Ajax,‖ Ajax vieux est Nestor ;Sois de ton âge ; enseigne‖ aux peuples la sagesse.La Vérité trop nue‖ est une sauvagesse ;Rudoyer le succès‖ est l'acte d'un butor ;Tout vainqueur a raison,‖ tout ce qui brille est or ;Aquilon est le dieu,‖ Girouette est le culte.Bonaparte est tombé,‖ c'est pourquoi je l'insulte.Est-ce ma faute, à moi,‖ si le sort se dément ?Je ne sors pas de là ;‖ réussissez. Comment !Aujourd'hui, l'on est tous,‖ d'une façon oblique,D'accord ; c'est à cela‖ que sert la République ;On sauve, en supprimant‖ quiconque est ennemi,A grands coups de canon,‖ et de compte à demi,L'ordre et la monarchie‖ encor presque inédite ;Tu refuses d'entrer‖ dans cette commandite !C'est absurde. On s'indigne,‖ on a raison. D'ailleursJeunes, vieux, grands, petits,‖ les pires, les meilleurs,Ont tous la même loi,‖ se rendre à l'évidence.Toujours un peu de droit‖ dans le fait se condense ;Le mal contient un peu‖ de bien, qu'il faut chercher.Si Torquemada règne,‖ on se chauffe au bûcher.La Politique est l'art‖ de faire avec la fange,Le fiel, l'abaissement‖ qu'en modestie on change,La bassesse des grands,‖ l'insolence des nains,Les fautes, les erreurs,‖ les crimes, les venins,Le oui, le non, le blanc,‖ le noir, Genève et Rome,Un breuvage que puisse‖ avaler l'honnête homme.Les principes n'ont pas‖ grand'chose à faire là.Ils rayonnent ; c'est bien ;‖ Morus les contempla ;Saluons-les ; tout astre‖ a droit à ce péage ;Et couvrons-les parfois‖ de quelque bon nuage.Ils sont là-haut, pourquoi‖ s'en servir ici-bas ?Laissons-les dans leur sphère ;‖ et nous, pour nos débatsOù se dépense en vain‖ tant de force avortée,Prenons une clarté‖ mieux à notre portée :L'expédient. Turgot‖ a tort ; vive Terray !Je cherche le réel,‖ toi tu cherches le vrai.On vit par le réel,‖ par le vrai l'on se brise ;Le réel craint le vrai.‖ Reconnais ta méprise.Le devoir, c'est l'emploi‖ des faits. Tu l'as mal lu.Au lieu du relatif,‖ tu choisis l'absolu.Un homme qui, voulant‖ y voir clair pour descendreDans la cave, ou fouiller‖ dans quelque tas de cendre,Ou pour trouver, la nuit,‖ dans les bois, son chemin,Enfoncerait au fond‖ du ciel sombre sa main,Et prendrait une étoile‖ en guise de chandelle,C’est toi.

La voix haute

N’écoute pas. Reste une âme fidèle.Un cœur, pas plus qu'un ciel,‖ ne peut être obscurci.Je suis la conscience,‖ une vierge ; et ceciC'est la raison d'État,‖ une fille publique.Elle embrouille le vrai‖ par le faux qu'elle explique.Elle est la sœur bâtarde‖ et louche du bon sens.J'admets que la clarté‖ basse ait des partisans ;Qu'on la trouve excellente‖ et qu'elle soit utilePour éviter un choc,‖ parer un projectile,Marcher à peu près droit‖ dans les carrefours noirs,Et pour s'orienter‖ dans les petits devoirs ;Les publicains en font‖ leur lampe en leurs échoppesElle a pour elle, et c'est‖ tout simple, les myopes,Les habiles, les fins,‖ les prudents, les discrets,Ceux qui ne peuvent voir‖ les choses que de près,Ceux qui d'une araignée‖ examinent les toiles ;Mais il faut bien quelqu'un‖ qui soit pour les étoiles !Il faut quelqu'un qui soit‖ pour la fraternité,La clémence, l'honneur,‖ le droit, la liberté,Et pour la vérité,‖ resplendissement sombre !Les constellations‖ sont sublimes dans l'ombre,Elles reluisent, fleurs‖ de l'éternel été ;Mais elles ont besoin,‖ dans leur sérénité,Que l'univers guidé‖ leur rende témoignage,Et que, renouvelé‖ sur terre d'âge en âge,Un homme, rassurant‖ ses frères condamnés,Crie à travers la nuit :‖ Astres, vous rayonnez !Car rien ne serait plus‖ effrayant que le crime,La vertu, le rayon,‖ l'ombre, égaux dans l'abîme ;Rien n'accuserait Dieu‖ plus que de la clartéPerdue, éparse au fond‖ des cieux sans volonté ;Et rien ne prouverait‖ là-haut plus de démenceQue l'inutilité‖ de la lumière immense.C'est pourquoi la justice‖ est bonne, et l'astre est bon.Dans vingt pays affreux,‖ Soudan, Darfour, Gabon,L'homme fut pris, lié,‖ traîné, vendu de force,Jusqu'au lever d'un astre‖ appelé Wilberforce.Être juste, au hasard,‖ dût-on être martyr,Et laisser hors de soi‖ la justice sortir,C'est le rayonnement‖ véritable de l'homme.En quelque lieu qu'un acte‖ inique se consomme,Quel que soit le moment‖ où le mal se construit,Il faut qu'une voix parle,‖ il faut que dans la nuitOn voie une lueur‖ tout à coup apparaître.Au ciel ce dieu, le Vrai,‖ sur la terre ce prêtre,Le Juste. Ce sont là‖ les deux besoins. Il fautContredire le vent‖ et résister au flot.L'équité monte et plane‖ et n'a pas d'autre règle.Qui donc prend pour logis‖ le haut du mont Blanc ? l'aigle.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
102((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a expédient / répudiant masculine, classiqueb principes / dissipes féminine, classiquec forêt / l'Intérêt masculine, classiqued écoute / coûte féminine, classiquee bien / Rien masculine, classiquef succombent / tombent féminine, classiqueg vainqueur / cœur masculine, classiqueh mensonge / songe féminine, classiquei épaisseur / penseur masculine, classiquej ferme / terme féminine, classiquek vrai / minerai masculine, classiquel l'extraire / contraire féminine, classiquem art / tard masculine, classiquen somme / homme féminine, classiqueo Réfléchis / gâchis masculine, classiquep gouffre / souffre féminine, classiqueq sens / passants masculine, classiquer beugle / aveugle féminine, classiques faut / l'échafaud masculine, équivalentet pratique / boutique féminine, classiqueu lieu / dieu masculine, classiquev crusse / Prusse féminine, classiquew coin / loin masculine, classiquex sphère / faire féminine, classiquey nous / doux masculine, classiquez roses / choses féminine, classiquea d'exagération / perfection masculine, classiqueb ample / exemple féminine, classiquec but / Belzébuth masculine, classiqued bête / honnête féminine, classiquee ami / fourmi masculine, classiquef ordinaire / tonnerre féminine, classiqueg bon / charbon masculine, classiqueh sceptique / politique féminine, classiquei proportion / Phocion masculine, classiquej affaire / préfère féminine, classiquek castor / Adamastor masculine, classiquel millionnaire / vénère féminine, classiquem scrutin / pantin masculine, classiquen chaîne / naine féminine, classiqueo d'oser / dépasser masculine, classiquep vertiges / prodiges féminine, classiqueq endroit / froid masculine, classiquer table / inhabitable féminine, classiques Mont-Blanc / semblant masculine, classiquet Bruxelles / crécelles féminine, classiqueu l'empereur / horreur masculine, classiquev même / carême féminine, classiquew là / cela masculine, classiquex citrouille / s'embrouille féminine, classiquey numéro / haro masculine, classiquez raisonnable / convenable féminine, classiquea seul / aïeul masculine, classiqueb recule / ridicule féminine, classiquec encor / Nestor masculine, classiqued sagesse / sauvagesse féminine, classiquee butor / or masculine, classiquef culte / l'insulte féminine, classiqueg dément / Comment masculine, classiqueh oblique / République féminine, classiquei ennemi / demi masculine, classiquej inédite / commandite féminine, classiquek D'ailleurs / meilleurs masculine, classiquel l'évidence / condense féminine, classiquem chercher / bûcher masculine, classiquen fange / change féminine, classiqueo nains / venins masculine, classiquep Rome / homme féminine, classiqueq là / contempla masculine, classiquer péage / nuage féminine, classiques ici-bas / débats masculine, classiquet avortée / portée féminine, classiqueu Terray / vrai masculine, classiquev brise / méprise féminine, classiquew lu / l'absolu masculine, classiquex descendre / cendre féminine, classiquey chemin / main masculine, classiquez chandelle / toi / fidèle féminine, classiqueb obscurci / ceci masculine, classiquec publique / explique féminine, classiqued sens / partisans masculine, classiquee utile / projectile féminine, classiquef noirs / devoirs masculine, classiqueg échoppes / myopes féminine, classiqueh discrets / près masculine, classiquei toiles / étoiles féminine, classiquej fraternité / liberté masculine, classiquek sombre / l'ombre féminine, classiquel été / sérénité masculine, classiquem témoignage / âge féminine, classiquen condamnés / rayonnez masculine, classiqueo crime / l'abîme féminine, classiquep clarté / volonté masculine, classiqueq démence / immense féminine, classiquer bon / Gabon masculine, classiques force / Wilberforce féminine, classiquet martyr / sortir masculine, classiqueu l'homme / consomme féminine, classiquev construit / nuit masculine, classiquew apparaître / prêtre féminine, classiquex faut / flot masculine, classiquey règle / l'aigle féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

205 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources