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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’année terrible, 1872· Juin

XII. Les fusillés

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 107 vers

Guerre qui veut Tacite‖ et qui repousse Homère !La victoire s'achève‖ en massacre sommaire.Ceux qui sont satisfaits‖ sont furieux ; j'entendsDire : — Il faut en finir‖ avec les mécontents. —Alceste est aujourd'hui‖ fusillé par Philinte.Faites.

Partout la mort. Eh bien, pas une plainte.O blé que le destin‖ fauche avant qu'il soit mûr !O peuple !

On les amène au pied de l’affreux mur.C'est bien. Ils ont été‖ battus du vent contraire.L'homme dit au soldat‖ qui l'ajuste : Adieu, frère.La femme dit : — Mon homme‖ est tué. C'est assez.Je ne sais s'il eut tort‖ ou raison, mais je saisQue nous avons traîné‖ le malheur côte à côte ;Il fut mon compagnon‖ de chaîne ; si l'on m'ôteCet homme, je n'ai plus‖ besoin de vivre. AinsiPuisqu'il est mort, il faut‖ que je meure. Merci. —Et dans les carrefours‖ les cadavres s'entassent.Dans un noir peloton‖ vingt jeunes filles passent ;Elles chantent ; leur grâce‖ et leur calme innocentInquiètent la foule‖ effarée ; un passantTremble. — Où donc allez-vous ?‖ dit-il à la plus belle.Parlez. — Je crois qu'on va‖ nous fusiller, dit-elle.Un bruit lugubre emplit‖ la caserne Lobau ;C'est le tonnerre ouvrant‖ et fermant le tombeau.Là des tas d'hommes sont‖ mitraillés ; nul ne pleure ;Il semble que leur mort‖ à peine les effleure,Qu'ils ont hâte de fuir‖ un monde âpre, incomplet,Triste, et que cette mise‖ en liberté leur plaît.Nul ne bronche. On adosse‖ à la même murailleLe petit-fils avec‖ l'aïeul, et l'aïeul raille,Et l'enfant blond et frais‖ s'écrie en riant : Feu !

Ce rire, ce dédain‖ tragique, est un aveu.Gouffre de glace ! énigme‖ où se perd le prophète !Donc ils ne tiennent pas‖ à la vie ; elle est faiteDe façon qu'il leur est‖ égal de s'en aller.C'est en plein mois de mai ;‖ tout veut vivre et mêlerSon instinct ou son âme‖ à la douceur des choses ;Ces filles-là devraient‖ aller cueillir des roses ;L'enfant devrait jouer‖ dans un rayon vermeil ;L'hiver de ce vieillard‖ devrait fondre au soleil ;Ces âmes devraient être‖ ainsi que des corbeillesS'emplissant de parfums,‖ de murmures d'abeilles,De chants d'oiseaux, de fleurs,‖ d'extase, de printemps !Tous devraient être d'aube‖ et d'amour palpitants.Eh bien, dans ce beau mois‖ de lumière et d'ivresse,O terreur ! c'est la mort‖ qui brusquement se dresse,La grande aveugle, l'ombre‖ implacable et sans yeux ;Oh ! comme ils vont trembler‖ et crier sous les cieux,Sangloter, appeler‖ à leur aide la ville,La nation qui hait‖ l'Euménide civile,Toute la France, nous,‖ nous tous qui détestonsLe meurtre pêle-mêle‖ et la guerre à tâtons !Comme ils vont, l'œil en pleurs,‖ bras tordus, mains crispéesSupplier les canons,‖ les fusils, les épées,Se cramponner aux murs,‖ s'attacher aux passants,Et fuir, et refuser‖ la tombe, frémissants ;Et hurler : On nous tue !‖ au secours ! grâce ! grâce !Non. Ils sont étrangers‖ à tout ce qui se passe ;Ils regardent la mort‖ qui vient les emmener.Soit. Ils ne lui font pas‖ l'honneur de s'étonner.Ils avaient dès longtemps‖ ce spectre en leur pensée.Leur fosse dans leur cœur‖ était toute creusée.Viens, mort !

Être avec nous, cela les étouffait.Ils partent. Qu'est-ce donc‖ que nous leur avions fait ?O révélation !‖ Qu'est-ce donc que nous sommesPour qu'ils laissent ainsi‖ derrière eux tous les hommes,Sans un cri, sans daigner‖ pleurer, sans un regret ?Nous pleurons, nous. Leur cœur‖ au supplice était prêt.Que leur font nos pitiés‖ tardives ? Oh ! quelle ombre !Que fûmes-nous pour eux‖ avant cette heure sombre ?Avons-nous protégé‖ ces femmes ? Avons-nousPris ces enfants tremblants‖ et nus sur nos genoux ?L'un sait-il travailler‖ et l'autre sait-il lire ?L'ignorance finit‖ par être le délire ;Les avons-nous instruits,‖ aimés, guidés enfin,Et n'ont-ils pas eu froid ?‖ et n'ont-ils pas eu faim ?C'est pour cela qu'ils ont‖ brûlé vos Tuileries.Je le déclare au nom‖ de ces âmes meurtries,Moi, l'homme exempt des deuils‖ de parade et d'emprunt,Qu'un enfant mort émeut‖ plus qu'un palais défuntC'est pour cela qu'ils sont‖ les mourants formidables,Qu'ils ne se plaignent pas,‖ qu'ils restent insondables,Souriants, menaçants,‖ indifférents, altiers,Et qu'ils se laissent presque‖ égorger volontiers.Méditons. Ces damnés,‖ qu'aujourd'hui l'on foudroie,N'ont pas de désespoir‖ n'ayant pas eu de joie.Le sort de tous se lie‖ à leur sort. Il le faut.Frères, bonheur en bas,‖ sinon malheur en haut !Hélas ! faisons aimer‖ la vie aux misérables.Sinon, pas d'équilibre.‖ Ordre vrai, lois durables,Fortes mœurs, paix charmante‖ et virile pourtant,Tout, vous trouverez tout‖ dans le pauvre content.La nuit est une énigme‖ ayant pour mot l'étoile.Cherchons. Le fond du cœur‖ des souffrants se dévoile.Le sphinx, resté masqué,‖ montre sa nudité.Ténébreux d'un côté,‖ clair de l'autre côté,Le noir problème entr'ouvre‖ à demi la fenêtrePar où le flamboiement‖ de l'abîme pénètre.Songeons, puisque sur eux‖ le suaire est jeté,Et comprenons. Je dis‖ que la sociétéN'est point à l'aise ayant‖ sur elle ces fantômes ;Que leur rire est terrible‖ entre tous les symptômes,Et qu'il faut trembler, tant‖ qu'on n'aura pu guérirCette facilité‖ sinistre de mourir.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
52((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a Homère / sommaire féminine, classiqueb j'entends / mécontents masculine, classiquec Philinte / Faites / plainte féminine, classiqueb mûr / peuple / mur masculine, classiqueb contraire / frère féminine, classiquec assez / sais masculine, classiqued côte / m'ôte féminine, équivalentee Ainsi / Merci masculine, classiquef s'entassent / passent féminine, classiqueg innocent / passant masculine, classiqueh belle / dit-elle féminine, classiquei Lobau / tombeau masculine, classiquej pleure / effleure féminine, classiquek incomplet / plaît masculine, classiquel muraille / raille féminine, classiquem Feu / aveu masculine, classiqueb prophète / faite féminine, classiquec aller / mêler masculine, classiqued choses / roses féminine, classiquee vermeil / soleil masculine, classiquef corbeilles / d'abeilles féminine, classiqueg printemps / palpitants masculine, classiqueh d'ivresse / dresse féminine, classiquei yeux / cieux masculine, classiquej ville / civile féminine, classiquek détestons / tâtons masculine, classiquel crispées / épées féminine, classiquem passants / frémissants masculine, classiquen grâce / passe féminine, classiqueo emmener / s'étonner masculine, classiquep pensée / creusée féminine, classiquea mort / étouffait / fait masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquec regret / prêt masculine, classiqued ombre / sombre féminine, classiquee Avons-nous / genoux masculine, classiquef lire / délire féminine, classiqueg enfin / faim masculine, classiqueh Tuileries / meurtries féminine, classiquei d'emprunt / défunt masculine, classiquej formidables / insondables féminine, classiquek altiers / volontiers masculine, classiquel foudroie / joie féminine, classiquem faut / haut masculine, classiquen misérables / durables féminine, classiqueo pourtant / content masculine, classiquep l'étoile / dévoile féminine, classiqueq nudité / côté masculine, classiquer fenêtre / pénètre féminine, classiques jeté / société masculine, classiquet fantômes / symptômes féminine, classiqueu guérir / mourir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

107 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources