L’année terrible, 1872· Juillet
IX. Les pamphlétaires d’église
Ils nous apportent Dieu‖ dans une diatribe.Ils sont le prêtre, ils sont‖ le reître, ils sont le scribe.Regardez écumer‖ leur prose de bedeau.Chacun d'eux mêle un cri‖ d'orfraie à son credo,Souligne avec l'estoc‖ sa prière, et ponctueSes oremus avec‖ une balle qui tue.Voyez, leur chair est faible‖ et leur esprit est prompt.Ils jettent au hasard‖ et devant eux l'affrontComme le goupillon‖ jette de l'eau bénite.La faulx sombre à leur gré‖ ne va pas assez vite ;On les entend crier‖ au bourreau : Fainéant !La mort leur semble avoir‖ besoin d'un suppléant.Ne pourrait-on trouver‖ quelqu'un qui ressusciteBesme et fasse sortir‖ Laffemas du Cocyte ?Où donc est Trestaillon,‖ instrumentum regni ?Où sont les bons chrétiens‖ qui hachaient Coligny ?Puisque décidément‖ quatre-vingt-neuf abuseRendez-nous le roi Charle‖ avec son arquebuse,Et Montrevel, le fauve‖ et rude compagnon.Où sont les portefaix‖ utiles d'AvignonQui traînaient Brune mort‖ le long du quai du Rhône ?Où sont ces grands bouchers‖ de l'autel et du trône,Dont le front au soleil‖ des Cévennes suait,Que conduisait Bâville‖ et qu'aimait Bossuet ?Certe, on fait ce qu'on peut‖ avec les mitrailleuses,Mais le bourgeois incline‖ aux douceurs périlleuses,Il en arrive presque‖ à blâmer Galifet,Le sang finit par faire‖ aux crétins de l'effet,Et l'attendrissement‖ a gagné ce bipède.Quel besoin on aurait‖ d'un président d'Oppède !Comme un Laubardemont‖ serait le bienvenu !L'arc-en-ciel de la paix,‖ c'est un grand sabre nu.Sans le glaive, après tout‖ le meilleur somnifère,Nulle société‖ ne se tire d'affaire,Et c'est un dogme auquel‖ on doit s'habituerQue, lorsqu'on sauve, il faut‖ commencer par tuer.
Donc on est écrivain‖ comme on est trabucaire !On se fait lieutenant‖ de l'empereur, vicaireDu pape, et le fondé‖ de pouvoirs de la mort !On est celui qui ment,‖ déchire, aboie et mord !Ils viennent, louches, vils,‖ dévots, frapper à terreRochefort, l'archer fier,‖ le puissant sagittaireDont la flèche est au flanc‖ de l'empire abattu.Tu déterres Flourens,‖ chacal ! qu'en feras-tu ?Ils outragent leurs pleurs,‖ les veuvages, les tombes,Blanchissent les corbeaux,‖ noircissent les colombes,Lapident un berceau‖ que protège un linceul,Blessent Dieu dans le peuple‖ et l'enfant dans l'aïeul,Les pères dans les fils,‖ les hommes dans les femmes,Et pensent qu'ils sont forts‖ parce qu'ils sont infâmes !
Nous les voyons s'ébattre‖ au-dessus de ParisComme un troupeau d'oiseaux‖ jetant au vent des cris,Ou comme ce bon vieux‖ télégraphe de ChappeFaisant un geste obscur‖ dont le sens nous échappe ;Mais nous apercevons‖ distinctement leur but.L'opprobre que la France‖ et que l'Europe but,Ils veulent, meurtriers,‖ nous le faire reboire.Rome infaillible emploie‖ à cela son ciboire.Le sanglant droit divin,‖ l'effrayant bon plaisir,Le vice pour sultan,‖ le crime pour visir,Eux ayant le festin,‖ le pauvre ayant les miettes,L'espoir mort, la rentrée‖ affreuse aux oubliettes,Voilà leur rêve. Il faut‖ pour vaincre jeter basCe Christ, le peuple, et mettre‖ au pavois Barabbas,Il faut faire de tous‖ et de tout table rase,Il faut, si quelque front‖ se dresse, qu'on l'écrase,Il faut que le premier‖ devienne le dernier,Il faut jeter Voltaire‖ et Jean-Jacque au panier !Si Caton souffle un mot,‖ qu'à la barre on le cite.Et qu'on traîne devant‖ monsieur Gaveau, Tacite !Il s'agit du passé‖ qu'on veut galvaniser ;Il faut tant diffamer,‖ insulter, dénoncer,Mentir, calomnier,‖ baver, hurler et mordre,Que le bon goût renaisse‖ à côté du bon ordre !
Et quel rire ! ô ciel noir !‖ railler la France en deuil !Ils lui font de la honte‖ avec son vieil orgueil.Ils l'accusent d'avoir‖ mis en liberté l'homme,D'avoir fait Sparte avec‖ les débris de Sodome,D'avoir au front du peuple‖ essuyé la sueur,D'être le grand orage‖ et la grande lueur,D'être sur l'horizon‖ la haute silhouette,De s'être réveillée‖ au cri de l'alouetteEt d'avoir réparti‖ la tâche aux travailleurs ;De dire à qui voit Dieu‖ dans Rome : il est ailleurs ;De confronter le dogme‖ avec la conscience ;D'avoir on ne sait quelle‖ auguste impatience ;D'épier la blancheur‖ que sur nos horizonsDoivent faire en s'ouvrant‖ les portes des prisons ;De nous avoir crié :‖ Marchez ! quand nous agîmesContre tous les vieux jougs‖ et tous les vieux régimes,Et de tenir là-haut‖ la balance, et d'avoirDans un plateau le droit,‖ dans l'autre le devoir.Ils lui reprochent, quoi ?‖ la fin des servitudes,La chute du mur noir‖ troué par les Latudes,Le fanal allumé‖ dans l'ombre où nous passions,Le lever successif‖ des constellations,Tous ces astres parus‖ au ciel l'un après l'autre,Molière, ce moqueur‖ pensif comme un apôtre,Pascal et Diderot,‖ Danton et Mirabeau ;Ses fautes sont le Vrai,‖ le Bien, le Grand, le Beau ;Son crime, c'est cette œuvre‖ étoilée et profonde,La Révolution,‖ par qui renaît le monde,Cette création‖ deuxième qui refaitL'homme après Christ, après‖ Cécrops, après Japhet.Là-dessus ces gredins‖ font le procès en règleA la patrie, à l'ange‖ immense aux ailes d'aigle ;Elle est vaincue, elle est‖ sanglante ; on crie : A basSa gloire ! à bas ses vœux,‖ ses travaux, ses combats !Le coupable de tous‖ les désastres, c'est elle !Et ces pieds ténébreux‖ marchent sur l'immortelle ;Elle est perverse, absurde‖ et folle ! et chacun d'euxSur ce malheur sacré‖ crache un rire hideux.Or sachez-le, vous tous,‖ toi vil bouffon, toi cuistre,Mal parler de sa mère‖ est un effort sinistre,C'est un crime essayé‖ qui fait frémir le ciel,O monstres, c'est payer‖ son lait avec du fiel,C'est gangrener sa plaie,‖ envenimer ses fièvres,Et c'est le parricide,‖ enfin, du bout des lèvres !Mais quand donc ceux qui font‖ le mal seront-ils las ?Une minute peut‖ blesser un siècle, hélas !Je plains ces hommes d'être‖ attendus par l'histoire.
Comme elle frémira‖ la grande muse noire,Et comme elle sera‖ stupéfaite de voirQu'on cloue au pilori‖ ceux qui font leur devoir,Que le peuple est toujours‖ pâture, proie et cible,Que la tuerie en masse‖ est encore possible,Et qu'en ce siècle, après‖ Locke et Voltaire, ont puReparaître, dans l'air‖ tout à coup corrompu,Les Fréron, les Sanchez,‖ les Montluc, les Tavannes,Plus nombreux que les fleurs‖ dans l'herbe des savanes !
Peuple, tu resteras‖ géant malgré ces nains.France, un jour sur le Rhin‖ et sur les Apennins,Ayant sous le sourcil‖ l'éclair de Prométhée,Tu te redresseras,‖ grande ressuscitée !Tu surgiras ; ton front‖ jettera les frayeurs,L'épouvante et l'aurore‖ à tes noirs fossoyeurs ;Tu crieras : Liberté !‖ Paix ! Clémence ! Espérance !Eschyle dans Athène‖ et Dante dans FlorenceS'accouderont au bord‖ du tombeau, réveillés,Et te regardant, fiers,‖ joyeux, les yeux mouillés,Croiront voir l'un la Grèce‖ et l'autre l'Italie.Tu diras : Me voici !‖ j'apaise et je délie !Tous les hommes sont l'Homme !‖ un seul peuple ! un seul Dieu !Ah ! par toute la terre,‖ ô patrie, en tout lieu,Des mains se dresseront‖ vers toi ; nulle couleuvre,Nulle hydre, nul démon‖ ne peut empêcher l'œuvre ;Nous n'avons pas encor‖ fini d'être Français ;Le monde attend la suite‖ et veut d'autres essais ;Nous entendrons encor‖ des ruptures de chaînes,Et nous verrons encor‖ frissonner les grands chênes !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 75((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a diatribe / scribe féminine, classiqueb bedeau / credo masculine, classiquec ponctue / tue féminine, classiqued prompt / l'affront masculine, classiquee bénite / vite féminine, classiquef Fainéant / suppléant masculine, classiqueg ressuscite / Cocyte féminine, classiqueh regni / Coligny masculine, classiquei abuse / arquebuse féminine, classiquej compagnon / d'Avignon masculine, classiquek Rhône / trône féminine, classiquel suait / Bossuet masculine, classiquem mitrailleuses / périlleuses féminine, classiquen Galifet / l'effet masculine, classiqueo bipède / d'Oppède féminine, classiquep bienvenu / nu masculine, classiqueq somnifère / d'affaire féminine, classiquer s'habituer / tuer masculine, classiquea trabucaire / vicaire féminine, classiqueb mort / mord masculine, classiquec terre / sagittaire féminine, classiqued abattu / feras-tu masculine, classiquee tombes / colombes féminine, classiquef linceul / l'aïeul masculine, classiqueg femmes / infâmes féminine, classiquea Paris / cris masculine, classiqueb Chappe / échappe féminine, classiquec but masculine, classiqued reboire / ciboire féminine, classiquee plaisir / visir masculine, classiquef miettes / oubliettes féminine, classiqueg bas / Barabbas masculine, classiqueh rase / l'écrase féminine, classiquei dernier / panier masculine, classiquej cite / Tacite féminine, classiquek galvaniser / dénoncer masculine, classiquel mordre / ordre féminine, classiquea deuil / orgueil masculine, classiqueb l'homme / Sodome féminine, classiquec sueur / lueur masculine, classiqued silhouette / l'alouette féminine, classiquee travailleurs / ailleurs masculine, classiquef conscience / impatience féminine, classiqueg horizons / prisons masculine, classiqueh agîmes / régimes féminine, classiquei d'avoir / devoir masculine, classiquej servitudes / Latudes féminine, classiquek passions / constellations masculine, classiquel l'autre / apôtre féminine, classiquem Mirabeau / Beau masculine, classiquen profonde / monde féminine, classiqueo refait / Japhet masculine, classiquep règle / d'aigle féminine, classiqueq bas / combats masculine, classiquer elle / l'immortelle féminine, classiques d'eux / hideux masculine, classiquet cuistre / sinistre féminine, classiqueu ciel / fiel masculine, classiquev fièvres / lèvres féminine, classiquew las / hélas masculine, classiquex l'histoire / noire féminine, classiqueb voir / devoir masculine, classiquec cible / possible féminine, classiqued pu / corrompu masculine, classiquee Tavannes / savanes féminine, classiquea nains / Apennins masculine, classiqueb Prométhée / ressuscitée féminine, classiquec frayeurs / fossoyeurs masculine, classiqued Espérance / Florence féminine, classiquee réveillés / mouillés masculine, classiquef l'Italie / délie féminine, classiqueg Dieu / lieu masculine, classiqueh couleuvre / l'œuvre féminine, classiquei Français / essais masculine, classiquej chaînes / chênes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources