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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’année terrible, 1872· Mai

III. Paris incendié

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 397 vers

Mais où donc ira-t-on‖ dans l'horreur ? et jusqu'où ?

Une voix basse dit :‖ Pourquoi pas ? et Moscou ?

Ah ! ce meurtre effrayant‖ est un meurtre imbécile !Supprimer l’Agora, le Forum, le Pœcile,La cité qui résume‖ Athènes, Rome et Tyr,Faire de tout un peuple‖ un immense martyr,Changer le jour en nuit,‖ changer l'Europe en Chine,Parce qu'il fut un ours‖ appelé Rostopschine !Il faut brûler Paris,‖ puisqu'on brûla Moscou !Parce que la Russie‖ adora son licou,Parce qu'elle voulut,‖ broyant sa ville en cendre,Chasser Napoléon‖ pour garder Alexandre,Parce que cela plut‖ au czar en son divan,Parce que, l'œil fixé‖ sur la croix d'or d'Yvan,Un barbare a sauvé‖ son pays par un crime,Il faut jeter la France‖ étoilée à l'abîme !Mais vous par qui les droits‖ du peuple sont trahis,Vous commettez le crime‖ et perdez le pays !Ce Rostopschine est grand‖ de la grandeur sauvage ;La stature qui peut‖ rester à l'esclavage,Il l'a toute, et cet homme,‖ une torche à la main,Rentre dans sa patrie‖ et sort du genre humain ;C'est le vieux Scythe noir,‖ c'est l'antique Gépide ;Il est féroce, il est‖ sublime, il est stupide ;On sait ce qu'il a fait,‖ on ne sait s'il comprit ;Il serait un héros‖ s'il était un esprit.Les siècles sur leur cime‖ ont quatre sombres flammes ;L'une où brille altier, vil,‖ roi des gloires infâmes,Le meurtrier d’Éphèse embouchant son clairon,L'autre où se dresse Omar,‖ l'autre où chante Néron ;Rostopschine est comme eux‖ flamboyant dans l'histoire ;De ces quatre lueurs‖ la sienne est la moins noire.Mais vous, qui venez-vous copier ?

Vous pencherSur Paris ! allumer‖ un cinquième bûcher !Quoi ! l'on verrait Paris‖ comme la neige fondre !Quoi ! vous vous méprenez‖ à ce point de confondreLa ville qui nuisait‖ et la ville qui sert !Moscou fut la Babel‖ sinistre du désert,L'antre où la raison boite,‖ où la vérité louche,Citadelle du moine‖ et du boyard, faroucheAu point que nul progrès‖ ne put habiter là,Nid d'éperviers d'où Pierre,‖ un vautour, s'envola.Moscou c'était l'Asie‖ et Paris c'est l'Europe.Quoi ! du même linceul‖ inepte on enveloppeEt dans la même tombe‖ on veut faire tenirMoscou, le passé triste,‖ et Paris, l'avenir !Moscou de moins, qu'importe ?‖ ôtez Paris, quelle ombre !La boussole est perdue‖ et le navire sombre ;Le progrès stupéfait‖ ne sait plus son chemin.Si vous crevez cet œil‖ énorme au genre humain,Ce cyclope est aveugle,‖ et, hors des faits possibles,Il marche en tâtonnant‖ avec des cris terribles ;Du côté de la pente‖ il va dans l'inconnu.

Sans Paris, l'avenir‖ naîtra reptile et nu.Paris donne un manteau‖ de lumière aux idées.Les erreurs, s'il les a‖ seulement regardées,Tremblent subitement‖ et s'écroulent, ayantEn elles le rayon‖ de cet œil foudroyant.Comme au-dessous du temple‖ on retrouve la crypte,Et comme sous la Grèce‖ on retrouve l'Égypte,Et sous l'Égypte l'Inde,‖ et sous l'Inde la nuit,Sous Paris, par les temps‖ et les races construit,On retrouve, en creusant,‖ toute la vieille histoire.L'homme a gagné Paris‖ ainsi qu'une victoire.Le lui prendre à présent,‖ c'est lui rendre son bât,C'est frustrer son labeur,‖ c'est voler son combat.A quoi bon avoir tant‖ lutté si tout s'effondre !Thèbe, Ellorah, Memphis,‖ Carthage, aujourd'hui Londre,Tous les peuples, qu'unit‖ un vénérable hymen,De la raison humaine‖ et du devoir humainOnt créé l'alphabet,‖ et Paris fait le livre.Paris règne. Paris,‖ en existant, délivre.Par cela seul qu'il est,‖ le monde est rassuré.

Un vaisseau comme un sceptre‖ étendant son beaupréEst son emblème ; il fait‖ la grande traversée,Il part de l'ignorance‖ et monte à la pensée.Il sait l'itinéraire ;‖ il voit le but ; il vaPlus loin qu'on ne voulut,‖ plus haut qu'on ne rêva,Mais toujours il arrive :‖ il cherche, il crée, il fonde,Et ce que Paris trouve‖ est trouvé pour le monde.Une évolution‖ du globe tout entierVeut Paris pour pivot‖ et le prend pour chantier,Et n'est universelle‖ enfin qu'étant française ;Londre a Charles premier,‖ Paris a Louis seize ;Londre a tué le roi,‖ Paris la royauté ;Ici le coup de hache‖ à l'homme est limité,Là c'est la monarchie‖ énorme et décrépite,C'est le passé, la nuit,‖ l'enfer, qu'il décapite.Un mot que dit Paris‖ est un ambassadeur ;Paris sème des lois‖ dans toute profondeur.Sans cesse, à travers l'ombre‖ et la brume malsaine,Il sort de cette forge,‖ il sort de cette cèneUne flamme qui parle ;‖ il remplit le ciel bleuDe l'éternel départ‖ de ses langues de feu.On voit à chaque instant‖ une troupe de rêvesSublimes, qui, portant‖ des flambeaux ou des glaives,S'échappe de Paris‖ et va dans l'univers ;Dante vient à Paris‖ faire son premier vers ;Là Montesquieu construit‖ les lois, Pascal les règles ;C'est de Paris que prend‖ son vol l'essaim des aigles.

Paris veut que tout monte‖ au suprême degré ;Il dresse l'idéal‖ sur le démesuré ;A l'appui du progrès,‖ à l'appui des idées,Il donne des raisons‖ hautes de cent coudées ;Pour cime et pour refuge‖ il a la majestéDes principes remplis‖ d'une altière clarté ;Le fier sommet du vrai,‖ voilà son acropole ;Il extrait Mirabeau‖ du siècle de Walpole ;Ce Paris qui pour tous‖ fit toujours ce qu'il putEst parfois Sybaris‖ et jamais Lilliput,Par la méchanceté‖ naît où la hauteur cesse ;Avec la petitesse‖ on fait de la bassesse,Et Paris n'est jamais‖ petit ; il est géantJusque dans sa poussière‖ et jusqu'en son néant ;Le fond de ses fureurs‖ est bon ; jamais la haineNe trouble sa colère‖ auguste et ne la gène ;Le cœur s'attendrit mieux‖ lorsque l'esprit comprend,Et l'on n'est le meilleur‖ qu'en étant le plus grand.De là la dignité‖ de Paris, sa logiqueSouffrant pour l'homme avec‖ une douceur tragique,Et la fraternité‖ qui gronde en son courroux.Les tyrans dans leurs camps,‖ les hiboux dans leurs trous,Le craignent, car voulant‖ la paix, il veut l'aurore.A la tendance humaine,‖ obscure et vague encore,Il creuse un lit, il fixe‖ un but, il donne un sens ;Du juste et de l'injuste‖ il connaît les versants ;Et du côté de l'aube‖ il l'aide à se répandre.Certains problèmes sont‖ des fruits d'or pleins de cendre,Le fond de l'un est Tout,‖ le fond de l'autre est Rien ;On peut trouver le mal‖ en cherchant trop le bien ;Paris le sait ; Paris‖ choisit ce qui doit vivre.Le droit parfois devient‖ un vin dont on s'enivre ;Ayant tout éveillé‖ Paris peut tout calmer ;Sa grande loi Combattre‖ a pour principe Aimer ;Paris admet l'agape‖ et non la saturnale,Et c'est lui qui, soudain,‖ de l'énigme infernaleSouffle le mot céleste‖ au sphinx déconcerté.

Où le sphinx dit : Chaos,‖ Paris dit : Liberté !

Lieu d'éclosion ! centre‖ éclatant et sonoreOù tous les avenirs‖ trouvent toute l'aurore !O rendez-vous sacré‖ de tous les lendemains !Point d'intersection‖ des vastes pas humains !Paris, ville, esprit, voix !‖ tu parles, tu rédiges,Tu décrètes, tu veux !‖ chez toi tous les prodigesViennent se rencontrer‖ comme en leur carrefour.Du paria de l'Inde‖ au nègre du Darfour,Tout sent un tremblement‖ si ton pavé remue.Paris, l'esprit humain‖ dans ton nid fait sa mue ;Langue nouvelle, droits‖ nouveaux, nouvelles lois,Être français après‖ avoir été gaulois,Il te doit tous ces grands‖ changements de plumages.Non, qui que vous soyez,‖ non, quels que soient vos mages,Vos docteurs, vos guerriers,‖ vos chefs, quelle que soitVotre splendeur qu'au fond‖ de l'ombre on aperçoit,O cités, fussiez-vous‖ de phares constellées,Quels que soient vos palais,‖ vos tours, vos propylées,Vos clartés, vos rumeurs,‖ votre fourmillement,Le genre humain gravite‖ autour de cet aimant,Paris, l'abolisseur‖ des vieilles mœurs serviles,Et vous ne pourrez pas‖ le remplacer, ô villes,Et, lui mort, consoler‖ l'univers orphelin,Non, non, pas même toi,‖ Londres, ni toi, Berlin,Ni toi, Vienne, ni toi,‖ Madrid, ni toi, Byzance,Si vous n'avez ainsi‖ que lui cette puissance,La joie, et cette force‖ étrange, la bonté ;Si, comme ce Paris‖ charmant et redouté,Vous n'avez cet éclair,‖ l'amour, et si vous n'êtesOcéan aux ruisseaux‖ et soleil aux planètes.

Car le genre humain veut‖ que sa ville ait au frontL'auréole et dans l'œil‖ le rire vif et prompt,Qu'elle soit grande, gaie,‖ héroïque et jalouse,Et reste sa maîtresse‖ en étant son épouse.

Et dire que cette œuvre‖ auguste, que mille ansEt mille ans ont bâtie,‖ industrieux et lents,Que la cité héros,‖ que la ville prophète,Dire, ô cieux éternels !‖ que la merveille faitePar vingt siècles pensifs,‖ patients et profonds,Qui créèrent la flamme‖ où nous nous réchauffonsEt mirent cette ville‖ au centre de la sphère,Une heure folle aurait‖ suffi pour la défaire !

Sombre année. Épopée‖ en trois livres hideux.Les hommes n'ont rien vu‖ de tel au-dessus d'eux.Attila. Puis Caïn.‖ Maintenant Érostrate.O torche misérable,‖ abjecte, aveugle, ingrate !Quoi ! disperser la ville‖ unique à tous les vents !Ce Paris qui remplit‖ de son cœur les vivants,Et fait planer qui rampe‖ et penser qui végète !Jeter au feu Paris‖ comme le pâtre y jette,En le poussant du pied,‖ un rameau de sapin !Quoi ! tout sacrifier !‖ quoi ! le grenier du pain !Quoi ! la Bibliothèque,‖ arche où l'aube se lève,Insondable A B C‖ de l'idéal, où rêveAccoudé, le progrès,‖ ce lecteur éternel,Porte éclatante ouverte‖ au bout du noir tunnel,Grange où l'esprit de l'homme‖ a mis sa gerbe immense !

Pour qui travaillez-vous ?‖ où va votre démence ?Deux faces ici-bas‖ se regardent, le jourEt la nuit, l'âpre Haine‖ et le puissant Amour,Deux principes, le bien‖ et le mal, se soufflettent,Et deux villes, qui sont‖ deux mystères, reflètent,Ce choc de deux éclairs‖ devant nos yeux émus,Et Rome est Arimane‖ et Paris est Ormus.Rome est le maître-autel‖ où les vieux dogmes fumentAu sommet de Paris‖ à flots de pourpre écumentEn pleine éruption‖ toutes les vérités,La justice, jetant‖ des rayons irrités,La liberté, le droit,‖ ces grandes clartés vierges.En face de la Rome‖ où vacillent les cierges,Des révolutions‖ Paris est le volcan.Ici l'Hôtel-de-Ville‖ et là le Vatican.C'est au profit de l'un‖ qu'on supprimerait l'autre.Rome hait la raison‖ dont Paris est l'apôtre.O malheureux ! voyez‖ où l'on vous entraîna.Devant le lampion‖ vous éteignez l'Etna !Il ne resterait plus‖ que cette lueur vile.Le Vatican prospère‖ où meurt l'Hôtel-de-Ville.Deuil ! folie ! immoler‖ l'âme au suaire noir,La parole au bâillon,‖ l'étoile à l'éteignoir,La vérité qui sauve‖ au mensonge qui frappe,Et le Paris du peuple‖ à la Rome du pape !

Le genre humain peut-il‖ être décapité ?

Vous imaginez-vous‖ cette haute citéQui fut des nations‖ la parole, l'ouïe,La vision, la vie‖ et l'âme, évanouie !Vous représentez-vous‖ les peuples la cherchant ?On ne voit plus sa lampe,‖ on n'entend plus son chant.C'était notre théâtre‖ et notre sanctuaire ;Elle était sur le globe‖ ainsi qu'un statuaireSculptant l'homme futur‖ à grands coups de maillet ;L'univers espérait‖ quand elle travaillait ;Elle était l'éternelle,‖ elle était l'immortelle ;Qu'est-il donc arrivé‖ d'horrible ? où donc est-elle ?Vous les figurez-vous‖ s'arrêtant tout à coup ?Quel est ce pan de mur‖ dans les ronces debout ?Le Panthéon ; ce bronze‖ épars, c'est la colonne ;Ce marais où l'essaim‖ des corbeaux tourbillonne,C'est la Bastille ; un coin‖ farouche où tout se tait,Où rien ne luit, c'est là‖ que Notre-Dame était ;La limace et le ver‖ souillent de leurs morsuresLes pierres, ossements‖ augustes des masures ;Pas un toit n'est resté‖ de toutes ces maisonsQui du progrès humain‖ reflétaient les saisons ;Pas une de ces tours,‖ silhouettes superbes ;Plus de ponts, plus de quais ;‖ des étangs sous des herbes,Un fleuve extravasé‖ dans l'ombre, devenuInforme, et s'en allant‖ dans un bois inconnu ;Le vague bruit de l'eau‖ que le vent triste emporte.Et voyez-vous l'effet‖ que ferait cette morte !

Mais qui donc a jeté‖ ce tison ? Quelle main,Osant avec le jour‖ tuer le lendemain,A tenté ce forfait,‖ ce rêve, ce mystèreD'abolir la ville astre,‖ âme de notre terre,Centre en qui respirait‖ tout ce qu'on étouffait ?Non, ce n'est pas toi, peuple,‖ et tu ne l'as pas fait.Non, vous les égarés,‖ vous n'êtes pas coupables !Le vénéneux essaim‖ des causes impalpables,Les vieux faits devenus‖ invisibles vous ontTroublé l'âme, et leur aile‖ a battu votre front ;Vous vous êtes sentis‖ enivrés d'ombre obscure ;Le taon vous poursuivait‖ de son âcre piqûre,Une rouge lueur‖ flottait devant vos yeux,Et vous avez été‖ le taureau furieux.

J'accuse la Misère,‖ et je traîne à la barreCet aveugle, ce sourd,‖ ce bandit, ce barbare,Le Passé ; je dénonce,‖ ô royauté, chaos,Tes vieilles lois d'où sont‖ sortis les vieux fléaux !Elles pèsent sur nous,‖ dans le siècle où nous sommes,Du poids de l'ignorance‖ effrayante des hommes ;Elles nous changent tous‖ en frères ennemis ;Elles seules ont fait‖ le mal ; elles ont misLa torche inepte aux mains‖ des souffrants implacables.Elles forgent les nœuds‖ d'airain, les affreux câbles,Les dogmes, les erreurs,‖ dont on veut tout lier,Rapetissent l'école‖ et ferment l'atelier ;Leur palais a ce gui‖ misérable, l'échoppe ;Elles font le jour louche‖ et le regard myope ;Courbent les volontés‖ sous le joug étouffant ;Vendent à la chaumière‖ un peu d'air, à l'enfantL'alphabet du mensonge,‖ à tous la clarté fausse ;Creusent mal le sillon‖ et creusent bien la fosse ;Ne savent ce que c'est‖ qu'enseigner, qu'apaiser ;Ont de l'or pour payer‖ à Judas son baiser,N'en ont point pour payer‖ à Colomb son voyage ;N'ont point, depuis les temps‖ de Cyrus, d'Astyage,De Cécrops, de Moïse‖ et de Deucalion,Fait un pas hors du lâche‖ et sanglant talion ;Livrent le faible aux forts,‖ refusent l'âme aux femmes,Sont imbéciles, sont‖ féroces, sont infâmes !Je dénonce les faux‖ pontifes, les faux dieux,Ceux qui n'ont pas d'amours‖ et ceux qui n'ont pas d'yeuxNon, je n'accuse rien‖ du présent, ni personne ;Non, le cri que je pousse‖ et le glas que je sonne,C'est contre le passé,‖ fantôme encor deboutDans les lois, dans les mœurs,‖ dans les haines, dans tout.J'accuse, ô nos aïeux,‖ car l'heure est solennelle,Votre société,‖ la vieille criminelle !La scélérate a fait‖ tout ce que nous voyons ;C'est elle qui sur l'âme‖ et sur tous les rayonsEt sur tous les essors‖ posa ses mains immondes,Elle qui l'un par l'autre‖ éclipsa les deux mondes,La raison par la foi,‖ la foi par la raison ;Elle qui mit au haut‖ des lois une prison ;Elle qui, fourvoyant‖ les hommes, même en France,Créa la cécité‖ qu'on appelle ignorance,Leur ferma la science,‖ et, marâtre pour eux,Laissant noirs les esprits,‖ fit les cœurs ténébreux !Je l'accuse, et je veux‖ qu'elle soit condamnée.Elle vient d'enfanter‖ cette effroyable année.Elle égare parfois‖ jusqu'à d'affreux souhaitsToi-même, ô peuple immense‖ et puissant qui la hais !Le bœuf meurtri se dresse‖ et frappe à coups de corne.Elle a créé la foule‖ inconsciente et morne,Elle a tout opprimé,‖ tout froissé, tout plié,Tout blessé ; la rancune‖ est un glaive oublié,Mais qu'on retrouve ; hélas !‖ la haine est une dette.Cette société‖ que les vieux temps ont faite,Depuis deux mille ans règne,‖ usurpe notre bien,Notre droit, et prend tout‖ même à ceux qui n'ont rien ;Elle fait dévorer‖ le peuple aux parasites ;La guerre et l'échafaud,‖ voilà ses réussites ;Elle n'a rien laissé‖ que l'instinct animalAu sauvage embusqué‖ dans la forêt du mal ;Elle répond de tout‖ ce que peut faire l'homme ;La bête fauve sort‖ de la bête de somme,L'esclave sous le fouet‖ se révolte, et, battu,Fuit dans l'ombre, et demande‖ à l'enfer : Me veux-tu ?Étonnez-vous après,‖ ô semeurs de tempêtes,Que ce souffre-douleur‖ soit votre trouble-fêtes,El qu'il vous donne tort‖ à tous sur tous les points ;Qu'il soit hagard, fatal,‖ sombre, et que ses deux poingsReviennent tout à coup,‖ sur notre tragédieSecouer, l'un le meurtre,‖ et l'autre l'incendie !J'accuse le passé,‖ vous dis-je ! il a tout fait.Quand il abrutissait‖ le peuple, il triomphait.Il a Dieu pour fantôme‖ et Satan pour ministre.Hélas ! il a créé‖ l'indigence sinistreQui saigne et qui se venge‖ au hasard, sans savoir,Et qui devient la haine,‖ étant le désespoir !

Qui que vous soyez, vous‖ que je sers et que j'aime,Souffrants que dans le mal‖ la main du crime sème,Et que j'ai toujours plaints,‖ avertis, défendusO vous les accablés,‖ ô vous les éperdus,Nos frères, repoussez‖ celui qui vous exploite !Suivez l'esprit qui plane‖ et non l'esprit qui boite ;Montez vers l'avenir,‖ montez vers les clartés :Mais ne vous laissez plus‖ entraîner ! résistez !Résistez, quel que soit‖ le nom dont il se nomme,A quiconque vous donne‖ un conseil contre l'homme ;Résistez aux douleurs,‖ résistez à la faim.Si vous saviez combien‖ on fut près de la fin !

Oh ! l'applaudissement‖ des spectres est terrible !Peuple, sur ta cité,‖ comme aux temps de la Bible,Quand l'incendie aux crins‖ de flamme se leva,Quand, ainsi que Ninive‖ en proie à Jéhovah,Lutèce agonisa,‖ maison de la lumière ;Quand le Louvre prit feu‖ comme un toit de chaumière,Avec mil huit cent trente,‖ avec quatre-vingt-neuf !Quand la Seine coula‖ rouge sous le pont Neuf ;Quand le Palais, école‖ où la justice épelle,Soudain se détachant‖ de la Sainte-Chapelle,Tomba comme un haillon‖ qu'une femme découd ;Quand la destruction‖ empourpra tout à coupLe haut temple où Voltaire‖ et Jean-Jacques dormirent,Et tout ce vaste amas‖ que les peuples admirent,Dômes, arcs triomphaux,‖ cirques, frontons, pavois,D'où partent des clartés‖ et d'où sortent des voix,Quand on crut un moment‖ voir la cité de gloire,D'espérance et d'azur‖ changée en ville noire,Et Paris en fumée‖ affreuse dissipé ;Ce flamboiement lugubre,‖ ainsi que dans TempéAvril vient doucement‖ agiter les colombes,Réveilla dans l'horreur‖ sépulcrale les tombes ;Et l'horizon s'emplit‖ de fantômes criant :O trépassés, venez‖ voir mourir l'Orient !Les méduses riaient‖ avec leurs dents funèbres ;Le ciel eut peur, la joie‖ infâme des ténèbresÉclata, l'ombre vint‖ insulter le flambeau ;Torquemada sortit‖ du gouffre et dit : C'est beau.Cisneros dit : Voilà‖ le grand bûcher de l'Homme !Sanchez grinça : L'abîme‖ est fait. Regarde, ô Rome !Tout ce qu'on nomme droit,‖ principes absolus,République, raison‖ et liberté, n'est plus !Tous les bourreaux, depuis‖ Néron jusqu'à Zoïle,Contents, vinrent jeter‖ un tison dans la ville,Et Borgia donna‖ sa bénédiction.Czars, sultans, Escobar,‖ Rufin, Trimalcion,Tous les conservateurs‖ de l'antique souffrance,Admirèrent, disant :‖ C'est fini. Plus de France !Ce qui s'achève ainsi‖ ne recommence point.A Danton interdit‖ Brunswick montra le poing ;On entendit mugir‖ le veau d'or dans l'étable ;Dans cette heure où le ciel‖ devint épouvantable,Le groupe monstrueux‖ de tous les hommes noirs,Sombre, et pour espérance‖ ayant nos désespoirs,Voyant sur toi, Paris,‖ la mort ouvrir son aile,Eut l'éblouissement‖ de la nuit éternelle.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
198((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a jusqu'où / Moscou masculine, classiquea imbécile / Pœcile féminine, classiqueb Tyr / martyr masculine, classiquec Chine / Rostopschine féminine, classiqued Moscou / licou masculine, classiquee cendre / Alexandre féminine, classiquef divan / d'Yvan masculine, classiqueg crime / l'abîme féminine, classiqueh trahis / pays masculine, classiquei sauvage / l'esclavage féminine, classiquej main / humain masculine, classiquek Gépide / stupide féminine, classiquel comprit / esprit masculine, classiquem flammes / infâmes féminine, classiquen clairon / Néron masculine, classiqueo l'histoire / noire féminine, classiquea copier / pencher / bûcher masculine, classiqueb fondre / confondre féminine, classiquec sert / désert masculine, classiqued louche / farouche féminine, classiquee là / s'envola masculine, classiquef l'Europe / enveloppe féminine, classiqueg tenir / l'avenir masculine, classiqueh ombre / sombre féminine, classiquei chemin / humain masculine, classiquej possibles / terribles féminine, classiquek l'inconnu / nu masculine, classiqueb idées / regardées féminine, classiquec ayant / foudroyant masculine, classiqued crypte / l'Égypte féminine, classiquee nuit / construit masculine, classiquef histoire / victoire féminine, classiqueg bât / combat masculine, classiqueh s'effondre / Londre féminine, classiquei hymen / humain masculine, classiquej livre / délivre féminine, classiquek rassuré / beaupré masculine, classiqueb traversée / pensée féminine, classiquec va / rêva masculine, classiqued fonde / monde féminine, classiquee entier / chantier masculine, classiquef française / seize féminine, classiqueg royauté / limité masculine, classiqueh décrépite / décapite féminine, classiquei ambassadeur / profondeur masculine, classiquej malsaine / cène féminine, classiquek bleu / feu masculine, classiquel rêves / glaives féminine, classiquem l'univers / vers masculine, classiquen règles / aigles féminine, classiquea degré / démesuré masculine, classiqueb idées / coudées féminine, classiquec majesté / clarté masculine, classiqued acropole / Walpole féminine, classiquee put / Lilliput masculine, classiquef cesse / bassesse féminine, classiqueg géant / néant masculine, classiqueh haine / gène féminine, classiquei comprend / grand masculine, classiquej logique / tragique féminine, classiquek courroux / trous masculine, classiquel l'aurore / encore féminine, classiquem sens / versants masculine, classiquen répandre / cendre féminine, classiqueo Rien / bien masculine, classiquep vivre / s'enivre féminine, classiqueq calmer / Aimer masculine, classiquer saturnale / infernale féminine, classiques déconcerté / Liberté masculine, classiquea sonore / l'aurore féminine, classiqueb lendemains / humains masculine, classiquec rédiges / prodiges féminine, classiqued carrefour / Darfour masculine, classiquee remue / mue féminine, classiquef lois / gaulois masculine, classiqueg plumages / mages féminine, classiqueh soit / aperçoit masculine, classiquei constellées / propylées féminine, classiquej fourmillement / aimant masculine, classiquek serviles / villes féminine, classiquel orphelin / Berlin masculine, classiquem Byzance / puissance féminine, classiquen bonté / redouté masculine, classiqueo n'êtes / planètes féminine, classiquea front / prompt masculine, classiqueb jalouse / épouse féminine, classiquea ans / lents masculine, classiqueb prophète / faite féminine, classiquec profonds / réchauffons masculine, classiqued sphère / défaire féminine, classiquea hideux / d'eux masculine, classiqueb Érostrate / ingrate féminine, classiquec vents / vivants masculine, classiqued végète / jette féminine, classiquee sapin / pain masculine, classiquef lève / rêve féminine, classiqueg éternel / tunnel masculine, classiqueh immense / démence féminine, classiqueb jour / Amour masculine, classiquec soufflettent / reflètent féminine, classiqued émus / Ormus masculine, classiquee fument / écument féminine, classiquef vérités / irrités masculine, classiqueg vierges / cierges féminine, classiqueh volcan / Vatican masculine, classiquei l'autre / l'apôtre féminine, classiquej entraîna / l'Etna masculine, classiquek vile / l'Hôtel-de-Ville féminine, classiquel noir / l'éteignoir masculine, classiquem frappe / pape féminine, classiquea décapité / cité masculine, classiqueb l'ouïe / évanouie féminine, classiquec cherchant / chant masculine, classiqued sanctuaire / statuaire féminine, classiquee maillet / travaillait masculine, classiquef l'immortelle / est-elle féminine, classiqueg coup / debout masculine, non classiqueh colonne / tourbillonne féminine, classiquei tait / était masculine, classiquej morsures / masures féminine, classiquek maisons / saisons masculine, classiquel superbes / herbes féminine, classiquem devenu / inconnu masculine, classiquen emporte / morte féminine, classiquea main / lendemain masculine, classiqueb mystère / terre féminine, classiquec étouffait / fait masculine, classiqued coupables / impalpables féminine, classiquee ont / front masculine, classiquef obscure / piqûre féminine, classiqueg yeux / furieux masculine, classiquea barre / barbare féminine, classiqueb chaos / fléaux masculine, classiquec sommes / hommes féminine, classiqued ennemis / mis masculine, classiquee implacables / câbles féminine, classiquef lier / l'atelier masculine, classiqueg l'échoppe / myope féminine, classiqueh étouffant / l'enfant masculine, classiquei fausse / fosse féminine, classiquej qu'apaiser / baiser masculine, classiquek voyage / d'Astyage féminine, classiquel Deucalion / talion masculine, classiquem femmes / infâmes féminine, classiquen dieux / d'yeux masculine, classiqueo personne / sonne féminine, classiquep debout / tout masculine, classiqueq solennelle / criminelle féminine, classiquer voyons / rayons masculine, classiques immondes / mondes féminine, classiquet raison / prison masculine, classiqueu France / ignorance féminine, classiquev eux / ténébreux masculine, classiquew condamnée / année féminine, classiquex souhaits / hais masculine, classiquey corne / morne féminine, classiquez plié / oublié masculine, classiquea dette / faite féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec parasites / réussites féminine, classiqued animal / mal masculine, classiquee l'homme / somme féminine, classiquef battu / veux-tu masculine, classiqueg tempêtes / trouble-fêtes féminine, classiqueh points / poings masculine, classiquei tragédie / l'incendie féminine, classiquej fait / triomphait masculine, classiquek ministre / sinistre féminine, classiquel savoir / désespoir masculine, classiquea j'aime / sème féminine, classiqueb défendus / éperdus masculine, classiquec exploite / boite féminine, classiqued clartés / résistez masculine, classiquee nomme / l'homme féminine, classiquef faim / fin masculine, classiquea terrible / Bible féminine, classiqueb leva / Jéhovah masculine, non classiquec lumière / chaumière féminine, classiqued quatre-vingt-neuf / Neuf masculine, classiquee épelle / Sainte-Chapelle féminine, classiquef découd / coup masculine, non classiqueg dormirent / admirent féminine, classiqueh pavois / voix masculine, classiquei gloire / noire féminine, classiquej dissipé / Tempé masculine, classiquek colombes / tombes féminine, classiquel criant / l'Orient masculine, classiquem funèbres / ténèbres féminine, classiquen flambeau / beau masculine, classiqueo l'Homme / Rome féminine, classiquep absolus / plus masculine, classiqueq Zoïle / ville féminine, classiquer bénédiction / Trimalcion masculine, classiques souffrance / France féminine, classiquet point / poing masculine, non classiqueu l'étable / épouvantable féminine, classiquev noirs / désespoirs masculine, classiquew aile / éternelle féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

397 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources