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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’année terrible, 1872· Juillet

XII. « Terre et cieux ! si le mal régnait, si tout n'était »

Victor Hugo· 5 distiquess, alexandrins, 137 vers

Terre et cieux ! si le mal‖ régnait, si tout n'étaitQu'un dur labeur, suivi‖ d'un infâme protêt,Si le passé devait‖ revenir, si l'eau noire,Vomie, était rendue‖ à l'homme pour la boire,Si la nuit pouvait faire‖ un affront à l'azur,Si rien n'était fidèle‖ et si rien n'était sûr,Dieu devrait se cacher‖ de honte, la natureNe serait qu'une lâche‖ et lugubre imposture,Les constellations‖ resplendiraient en vain !Que l'empyrée abrite‖ un scélérat divin,Que derrière le voile‖ étoilé de l'abîmeIl se cache quelqu'un‖ qui prémédite un crime,Que l'homme donnant tout,‖ ses jours, ses pleurs, son sang,Soit l'auguste jouet‖ d'un lâche Tout-Puissant,Que l'avenir soit fait‖ de méchanceté noire,C'est ce que pour ma part‖ je refuse de croire.Non, ce ne serait pas‖ la peine que les ventsRemuassent le flot‖ orageux des vivants,Que le matin sortît‖ des mers, semant des pluiesDe diamants aux fleurs‖ vaguement éblouies,Et que l'oiseau chantât,‖ et que le monde fût,Si le destin n'était‖ qu'un chasseur à l'affût,Si tout l'effort de l'homme‖ enfantait la chimère,Si l'ombre était sa fille‖ et la cendre sa mère,S'il ramait nuit et jour,‖ voulant, saignant, créant,Pour une épouvantable‖ arrivée au néant !Non, je ne consens pas‖ à cette banqueroute.Zéro somme de tout !‖ Rien au bout de la route !Non, l'Infini n'est point‖ capable de cela.Quoi, pour berceau Charybde‖ et pour tombeau Scylla ?Non, Paris, grand lutteur,‖ France, grande vedette,En faisant ton devoir,‖ tu fais à Dieu sa dette.Debout ! combats !

Je sais que Dieu semble incertainVu par la claire-voie‖ affreuse du destin.Ce Dieu, je le redis,‖ a souvent dans les âgesSubi le hochement‖ de tête des vieux sages,Je sais que l'Inconnu‖ ne répond à l'appelNi du calcul morose‖ et lourd, ni du scalpel ;Soit. Mais j'ai foi. La foi,‖ c'est la lumière haute.Ma conscience en moi,‖ c'est Dieu que j'ai pour hôte.Je puis, par un faux cercle,‖ avec un faux compas,Le mettre hors du ciel ;‖ mais hors de moi, non pas.Il est mon gouvernail‖ dans l'écume où je vogue.Si j'écoute mon cœur,‖ j'entends un dialogue.Nous sommes deux au fond‖ de mon esprit, lui, moi.Il est mon seul espoir‖ et mon unique effroi.Si par hasard je rêve‖ une faute que j'aime,Un profond grondement‖ s'élève dans moi-même ;Je dis : Qui donc est là ?‖ l'on me parle ? Pourquoi ?Et mon âme en tremblant‖ me dit : C'est Dieu. Tais-toi.

Quoi ! nier le progrès‖ terrestre auquel adhèreLe vaste mouvement‖ du monde solidaire ?Non, non ! s'il arrivait‖ que ce Dieu me trompât,Et qu'il mit l'espérance‖ en moi comme un appâtPour m'attirer au piège,‖ et me prendre, humble atome,Entre le présent, songe,‖ et l'avenir, fantôme ;S'il n'avait d'autre but‖ qu'une dérision ;Moi l'œil sincère et lui‖ la fausse vision,S'il me leurrait de quelque‖ exécrable mirage ;S'il offrait la boussole‖ et donnait le naufrage ;Si par ma conscience‖ il faussait ma raison ;Moi qui ne suis qu'un peu‖ d'ombre sur l'horizon,Moi, néant, je serais‖ son accusateur sombre ;Je prendrais à témoin‖ les firmaments sans nombre,J'aurais tout l'infini‖ contre ce Dieu, je croiQue les gouffres prendraient‖ fait et cause pour moi ;Contre ce malfaiteur‖ j'attesterais les astres ;Je lui rejetterais‖ nos maux et nos désastres ;J'aurais tout l'Océan‖ pour m'en laver les mains ;Il ferait mes erreurs,‖ ayant fait mes chemins ;Je serais l'innocent,‖ il serait le coupable.Cet être inaccessible,‖ invisible, impalpable,J'irais, je le verrais,‖ et je le saisiraisDans les cieux, comme on prend‖ un loup dans les forêts,Et terrible, indigné,‖ calme, extraordinaire,Je le dénoncerais‖ à son propre tonnerre !

Oh ! si le mal devait‖ demeurer seul debout,Si le mensonge immense‖ était le fond de tout,Tout se révolterait !‖ Oh ! ce n'est plus un templeQu'aurait sous les yeux l'homme‖ en ce ciel qu'il contemple,Dans la création‖ pleine d'un vil secret,Ce n'est plus un pilier‖ de gloire qu'on verrait ;Ce serait un poteau‖ de bagne et de misère.A ce poteau serait‖ adossé le faussaire,A qui tout jetterait‖ l'opprobre, et que d'en basInsulteraient nos deuils,‖ nos haillons, nos grabats,Notre faim, notre soif,‖ nos vices et nos crimes ;Vers lui se tourneraient‖ nos bourreaux ses victimes,Et la guerre et la haine,‖ et les yeux du savoirCrevés, et le moignon‖ sanglant du désespoir ;Des champs, des bois, des monts,‖ des fleurs empoisonnées,Du chaos furieux‖ et fou des destinées,De tout ce qui parait,‖ disparaît, reparaît,Une accusation‖ lugubre sortirait ;Le réel suinterait‖ par d'affreuses fêlures ;Les comètes viendraient‖ tordre leurs chevelures ;L'air dirait : Il me livre‖ aux souffles pluvieux !Le ver dirait à l'astre :‖ Il est ton envieux,Et, pour t'humilier,‖ il nous fait tous deux luire !L'écueil dirait : C'est lui‖ qui m'ordonne de nuire !La mer dirait : Mon fiel,‖ c'est lui. J'en fais l'aveu !Et l'univers serait‖ le pilori de Dieu !

Ah ! la réalité,‖ c'est un paiement sublime,Je suis le créancier‖ tranquille de l'abîme ;Mon œil ouvert d'avance‖ attend les grands réveils.Non, je ne doute pas‖ du gouffre des soleils !Moi croire vide l'ombre‖ où je vois l'astre éclore !Quoi, le grand azur noir,‖ quoi, le puits de l'auroreSerait sans loyauté,‖ promettrait sans tenir !Non, d'où sort le matin‖ sortira l'avenir.La nature s'engage‖ envers la destinée ;L'aube est une parole‖ éternelle donnée.Les ténèbres là-haut‖ éclipsent les rayons ;C'est dans la nuit qu'errants‖ et pensifs, nous croyons ;Le ciel est trouble, obscur,‖ mystérieux ; qu'importe !Rien de juste ne frappe‖ en vain à cette porte.La plainte est un vain cri,‖ le mal est un mot creux ;J'ai rempli mon devoir,‖ c'est bien, je souffre heureux,Car toute la justice‖ est en moi, grain de sable.Quand on fait ce qu'on peut‖ on rend Dieu responsable,Et je vais devant moi,‖ sachant que rien ne ment,Sûr de l'honnêteté‖ du profond firmament !Et je crie : Espérez !‖ à quiconque aime et pense ;Et j'affirme que l'Être‖ inconnu qui dépense,Sans compter, les splendeurs,‖ les fleurs, les univers,Et, comme s'il vidait‖ des sacs toujours ouverts,Les astres, les saisons,‖ les vents, et qui prodigueAux monts perçant la nue,‖ aux mers rongeant la digue,Sans relâche, l'azur,‖ l'éclair, le jour, le ciel ;Que celui qui répand‖ un flot torrentielDe lumière, de vie‖ et d'amour dans l'espace,J'affirme que celui‖ qui ne meurt ni ne passe,Qui fit le monde, un livre‖ où le prêtre a mal lu,Qui donne la beauté‖ pour forme à l'absolu,Réel malgré le doute‖ et vrai malgré la fable,L'éternel, l'infini,‖ Dieu, n'est pas insolvable !

Versification

Forme
5 distiquess (distiques)
Rimes
68((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
5 distiquess
Mots à la rime
a n'était / protêt masculine, classiqueb noire / boire féminine, classiquec l'azur / sûr masculine, classiqued nature / imposture féminine, classiquee vain / divin masculine, classiquef l'abîme / crime féminine, classiqueg sang / Tout-Puissant masculine, non classiqueh noire / croire féminine, classiquei vents / vivants masculine, classiquej pluies / éblouies féminine, classiquek fût / l'affût masculine, classiquel chimère / mère féminine, classiquem créant / néant masculine, classiquen banqueroute / route féminine, classiqueo cela / Scylla masculine, classiquep vedette / dette féminine, classiquea combats / incertain / destin masculine, classiqueb âges / sages féminine, classiquec l'appel / scalpel masculine, classiqued haute / hôte féminine, classiquee compas / pas masculine, classiquef vogue / dialogue féminine, classiqueg moi / effroi masculine, classiqueh j'aime / moi-même féminine, classiquei Pourquoi / Tais-toi masculine, classiquea adhère / solidaire féminine, classiqueb trompât / appât masculine, classiquec atome / fantôme féminine, classiqued dérision / vision masculine, classiquee mirage / naufrage féminine, classiquef raison / l'horizon masculine, classiqueg sombre / nombre féminine, classiqueh croi / moi masculine, classiquei astres / désastres féminine, classiquej mains / chemins masculine, classiquek coupable / impalpable féminine, classiquel saisirais / forêts masculine, classiquem extraordinaire / tonnerre féminine, classiquea debout / tout masculine, classiqueb temple / contemple féminine, classiquec secret / verrait masculine, classiqued misère / faussaire féminine, classiquee bas / grabats masculine, classiquef crimes / victimes féminine, classiqueg savoir / désespoir masculine, classiqueh empoisonnées / destinées féminine, classiquei reparaît / sortirait masculine, classiquej fêlures / chevelures féminine, classiquek pluvieux / envieux masculine, classiquel luire / nuire féminine, classiquem l'aveu / Dieu masculine, classiquea sublime / l'abîme féminine, classiqueb réveils / soleils masculine, classiquec éclore / l'aurore féminine, classiqued tenir / l'avenir masculine, classiquee destinée / donnée féminine, classiquef rayons / croyons masculine, classiqueg qu'importe / porte féminine, classiqueh creux / heureux masculine, classiquei sable / responsable féminine, classiquej ment / firmament masculine, classiquek pense / dépense féminine, classiquel univers / ouverts masculine, classiquem prodigue / digue féminine, classiquen ciel / torrentiel masculine, classiqueo l'espace / passe féminine, classiquep lu / l'absolu masculine, classiqueq fable / insolvable féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

137 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources