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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’art d’être grand-père, 1877· VIII Les griffonnages de l’écolier

« Charle a fait des dessins sur son livre de classe »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 145 vers

Charle a fait des dessins‖ sur son livre de classe.Le thème est fatigant‖ au point, qu'étant très lasse,La plume de l'enfant‖ n'a pu se reposerQu'en faisant ce travail‖ énorme : improviserDans un livre, partout,‖ en haut, en bas, des fresques,Comme on en voit aux murs‖ des alhambras moresques,Des taches d'encre, ayant‖ des aspects d'animaux,Qui dévorent la phrase‖ et qui rongent les mots,Et, le texte mangé,‖ viennent mordre les marges.Le nez du maître flotte‖ au milieu de ces charges.Troublant le clair-obscur‖ du vieux latin toscan,Dans la grande satire‖ où Rome est au carcan,Sur César, sur Brutus,‖ sur les hautes mémoires,Charle a tranquillement‖ dispersé ses grimoires.Ce chevreau, le caprice,‖ a grimpé sur les vers.Le livre, c'est l'endroit ;‖ l'écolier, c'est l'envers.Sa gaieté s'est mêlée,‖ espiègle, aux stigmatesDu vengeur qui voulait‖ s'enfuir chez les Sarmates.Les barbouillages sont‖ étranges, profonds, drus.Les monstres ! Les voilà‖ perchés, l'un sur Codrus,L'autre sur Néron. L'autre‖ égratigne un dactyle.Un pâté fait son nid‖ dans les branches du style.Un âne, qui ressemble‖ à monsieur Nisard, brait,Et s'achève en hibou‖ dans l'obscure forêt ;L'encrier sur lui coule,‖ et, la tête inondéeDe cette pluie, il tient‖ dans sa patte un spondée.Partout la main du rêve‖ a tracé le dessin ;Et c'est ainsi qu'au gré‖ de l'écolier, l'essaimDes griffonnages, horde‖ hostile aux belles-lettres,S'est envolé parmi‖ les sombres hexamètres.Jeu ! songe ! on ne sait quoi‖ d'enfantin, s'enlaçantAu poème, lui donne‖ un ineffable accent,Commente le chef-d'œuvre,‖ et l'on sent l'harmonieD'une naïveté‖ complétant un génie.C'est un géant ayant‖ sur l'épaule un marmot.Charle invente une fleur‖ qu'il fait sortir d'un mot,Ou lâche un farfadet‖ ailé dans la broussailleDu rythme effarouché‖ qui s'écarte et tressaille.Un rond couvre une page.‖ Est-ce un dôme ? est-ce un œuf ?Une belette en sort‖ qui peut-être est un bœuf.Le gribouillage règne,‖ et sur chaque vers poseLes végétations‖ de la métamorphose.Charle a sur ce latin‖ fait pousser un hallier.Grâce à lui, ce vieux texte‖ est un lieu singulierOù le hasard, l'ennui,‖ le lazzi, la ratureDressent au second plan‖ leur vague architecture.Son encre a fait la nuit‖ sur le livre étoilé.Et pourtant, par instants,‖ ce noir réseau brouillé,A travers ses rameaux,‖ ses porches, ses pilastres,Laisse passer l'idée‖ et laisse voir les astres.

C'est de cette façon‖ que Charle a travailléAu dur chef-d'œuvre antique,‖ et qu'au bronze rouilléIl a plaqué le lierre,‖ et dérangé la masseDu masque énorme avec‖ une folle grimace.Il s'est bien amusé.‖ Quel bonheur d'écolier !Traiter un fier génie‖ en monstre familier !Être avec ce lion‖ comme avec un caniche !Aux pédants, groupe triste‖ et laid, faire une niche !Rendre agréable aux yeux,‖ réjouissant, malin,Un livre estampillé‖ par monsieur Delalain !Gai, bondir à pieds joints‖ par-dessus un poème !Charle est très satisfait‖ de son œuvre, et lui-même— L'oiseau voit le miroir‖ et ne voit pas la glu —Il s’admire.

Un guetteur survient, homme absolu.Dans son œil terne luit‖ le pensum insalubre,Sa lèvre aux coins baissés‖ porte en son pli lugubreLe rudiment, la loi,‖ le refus des congés,Et l'auguste fureur‖ des textes outragés.L'enfance veut des fleurs ;‖ on lui donne la roche.Hélas ! c'est le censeur‖ du collège. Il approche,Jette au livre un regard‖ funeste, et dit, hautain :— Fort bien. Vous copierez‖ mille vers ce matinPour manque de respect‖ à vos livres d'étude. —Et ce geôlier s'en va,‖ laissant là ce Latude.Or c'est précisément‖ la récréation.Être à neuf ans Tantale,‖ Encelade, Ixion !Voir autrui jouer ! Être‖ un banni, qu'on excepte !Tourner du châtiment‖ la manivelle inepte !Soupirer sous l'ennui,‖ devant les cieux ouverts,Et sous cette montagne‖ affreuse, mille vers !Charles sanglote, et dit :‖ — Ne pas jouer aux barres !Copier du latin !‖ Je suis chez les barbares. —C'est midi ; le moment‖ où sur l'herbe on s'assied,L'heure sainte où l'on doit‖ sauter à cloche-pied ;L'air est chaud, les taillis‖ sont verts, et la fauvetteS'y débarbouille, ayant‖ la source pour cuvette ;La cigale est là-bas‖ qui chante dans le blé.L'enfant a droit aux champs.‖ Charles songe accabléDevant le livre, hélas,‖ tout noirci par ses crimes.Il croit confusément‖ ouïr gronder les rimesD'un Boileau, qui s'entr'ouvre‖ et bâille à ses côtés ;Tous ces bouquins lui font‖ l'effet d'être irrités.Aucun remords pourtant.‖ Il a la tête haute.Ne sentant pas de honte,‖ il ne voit pas de faute.— Suis-je donc en prison ?‖ Suis-je donc le vassalDe Noël, lâchement‖ aggravé par Chapsal ?Qu'est-ce donc que j'ai fait ?‖ — Triste, il voit passer l'heureDe la joie. Il est seul.‖ Tout l'abandonne. Il pleure.Il regarde, éperdu,‖ sa feuille de papier.Mille vers ! Copier !‖ Copier ! Copier !Copier ! Ô pédant,‖ c'est là ce que tu tiresDu bois où l'on entend‖ la flûte des satyres,Tyran dont le sourcil,‖ sitôt qu'on te répond,Se fronce comme l'onde‖ aux arches d'un vieux pont !L'enfance a dès longtemps‖ inventé dans sa rageLa charrue à trois socs‖ pour ce dur labourage.— Allons ! dit-il, trichons‖ les pions déloyaux !Et, farouche, il saisit‖ sa plume à trois tuyaux.

Soudain du livre immense‖ une ombre, une âme, un hommeSort, et dit : — Ne crains rien,‖ mon enfant. Je me nommeJuvénal. Je suis bon.‖ Je ne fais peur qu'aux grands. —Charles lève ses yeux‖ pleins de pleurs transparents,Et dit : — Je n'ai pas peur.‖ — L'homme, pareil aux marbres,Reprend, tandis qu'au loin‖ on entend sous les arbresJouer les écoliers,‖ gais et de bonne foi :— Enfant, je fus jadis‖ exilé comme toi,Pour avoir comme toi‖ barbouillé des figures.Comme toi les pédants,‖ j'ai fâché les augures.Élève de Jauffret‖ que jalouse Massin,Voyons ton livre. — Il dit,‖ et regarde un dessinQui n'a pas trop de queue‖ et pas beaucoup de tête.— Qu'est-ce que c'est que ça !‖ — Monsieur, c'est une bête.— Ah ! tu mets dans mes vers‖ des bêtes ! Après tout,Pourquoi pas ? puisque Dieu,‖ qui dans l'ombre est debout,En met dans les grands bois‖ et dans les mers sacrées.Il tourne une autre page,‖ et se penche : — Tu crées.Qu'est ceci ? Ca m'a l'air‖ fort beau, quoique tortu.— Monsieur, c'est un bonhomme.‖ — Un bonhomme, dis-tu ?Eh bien, il en manquait‖ justement un. Mon livreEst rempli de méchants.‖ Voir un bonhomme vivreParmi tous ces gens-là‖ me plaît. Césars bouffis,Rangez-vous ! ce bonhomme‖ est dieu. Merci, mon fils. —Et, d'un doigt souverain,‖ le voilà qui feuilletteNisard, l'âne, le nez‖ du maître, la beletteQui peut-être est un bœuf,‖ les dragons, les griffons,Les pâtés d'encre ailés,‖ mêlés aux vers profonds,Toute cette gaîté‖ sur son courroux éparse,Et Juvénal s'écrie‖ ébloui : — C'est très farce !

Ainsi, la grande sœur‖ et la petite sœur,Ces deux âmes, sont là,‖ jasant ; et le censeur,Obscur comme minuit‖ et froid comme décembre,Serait bien étonné,‖ s'il entrait dans la chambre,De voir sous le plafond‖ du collège étouffant,Le vieux poète rire‖ avec le doux enfant.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
72((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a classe / lasse féminine, classiqueb reposer / improviser masculine, classiquec fresques / moresques féminine, classiqued d'animaux / mots masculine, classiquee marges / charges féminine, classiquef toscan / carcan masculine, classiqueg mémoires / grimoires féminine, classiqueh vers / l'envers masculine, classiquei stigmates / Sarmates féminine, classiquej drus / Codrus masculine, classiquek dactyle / style féminine, classiquel brait / forêt masculine, classiquem inondée / spondée féminine, classiquen dessin / l'essaim masculine, classiqueo belles-lettres / hexamètres féminine, classiquep s'enlaçant / accent masculine, classiqueq l'harmonie / génie féminine, classiquer marmot / mot masculine, classiques broussaille / tressaille féminine, classiquet œuf / bœuf masculine, classiqueu pose / métamorphose féminine, classiquev hallier / singulier masculine, classiquew rature / architecture féminine, classiquex étoilé / brouillé masculine, classiquey pilastres / astres féminine, classiquea travaillé / rouillé masculine, classiqueb masse / grimace féminine, classiquec d'écolier / familier masculine, classiqued caniche / niche féminine, classiquee malin / Delalain masculine, classiquef poème / lui-même féminine, classiqueg glu / s’admire / absolu masculine, classiqueb insalubre / lugubre féminine, classiquec congés / outragés masculine, classiqued roche / approche féminine, classiquee hautain / matin masculine, classiquef d'étude / Latude féminine, classiqueg récréation / Ixion masculine, classiqueh excepte / inepte féminine, classiquei ouverts / vers masculine, classiquej barres / barbares féminine, classiquek s'assied / cloche-pied masculine, classiquel fauvette / cuvette féminine, classiquem blé / accablé masculine, classiquen crimes / rimes féminine, classiqueo côtés / irrités masculine, classiquep haute / faute féminine, classiqueq vassal / Chapsal masculine, classiquer l'heure / pleure féminine, classiques papier / Copier masculine, classiquet tires / satyres féminine, classiqueu répond / pont masculine, classiquev rage / labourage féminine, classiquew déloyaux / tuyaux masculine, classiquea homme / nomme féminine, classiqueb grands / transparents masculine, classiquec marbres / arbres féminine, classiqued foi / toi masculine, classiquee figures / augures féminine, classiquef Massin / dessin masculine, classiqueg tête / bête féminine, classiqueh tout / debout masculine, classiquei sacrées / crées féminine, classiquej tortu / dis-tu masculine, classiquek livre / vivre féminine, classiquel bouffis / fils masculine, classiquem feuillette / belette féminine, classiquen griffons / profonds masculine, classiqueo éparse / farce féminine, classiquea sœur / censeur masculine, classiqueb décembre / chambre féminine, classiquec étouffant / enfant masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

145 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources