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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’art d’être grand-père, 1877· XVIII Que les petits liront quand ils seront grands

IV. Fraternité

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 114 vers

Je rêve l'équité,‖ la vérité profonde,L'amour qui veut, l'espoir‖ qui luit, la foi qui fonde,Et le peuple éclairé‖ plutôt que châtié.Je rêve la douceur,‖ la bonté, la pitié,Et le vaste pardon.‖ De là ma solitude.

La vieille barbarie‖ humaine a l'habitudeDe s'absoudre, et de croire,‖ hélas, que ce qu'on veut,Prêtre ou juge, on a droit‖ de le faire, et qu'on peutÔter sa conscience‖ en mettant une robe.Elle prend l'équité‖ céleste, elle y dérobeCe qui la gêne, y met‖ ce qui lui plaît ; biffantTout ce qu'on doit au faible,‖ à la femme, à l'enfant,Elle change le chiffre,‖ elle change la somme,Et du droit selon Dieu‖ fait la loi selon l'homme.De là les hommes-dieux,‖ de là les rois-soleils ;De là sur les pavés‖ tant de ruisseaux vermeils ;De là les Laffemas,‖ les Vouglans, les Bâvilles ;De là l'effroi des champs‖ et la terreur des villes,Les lapidations,‖ les deuils, les cruautés,Et le front sérieux‖ des sages insultés.

Jésus paraît ; qui donc‖ s'écrie : Il faut qu'il meure !C'est le prêtre. Ô douleur !‖ À jamais, à demeure,Et quoi que nous disions,‖ et quoi que nous songions,Les euménides sont‖ dans les religions ;Mégère est catholique ;‖ Alecton est chrétienne ;Clotho, nonne sanglante,‖ accompagnait l'antienneD'Arbuez, et l'on entend‖ dans l'église sa voix ;Ces bacchantes du meurtre‖ encourageaient Louvois ;Et les monts étaient pleins‖ du cri de ces ménadesQuand Bossuet poussait‖ Boufflers aux dragonnades.

Ne vous figurez pas,‖ si Dieu lui-même accourt,Que l'antique fureur‖ de l'homme reste court,Et recule devant‖ la lumière céleste.Au plus pur vent d'en haut‖ elle mêle sa peste,Elle mêle sa rage‖ aux plus doux chants d'amour,S'enfuit avec la nuit,‖ mais rentre avec le jour.Le progrès le plus vrai,‖ le plus beau, le plus sage,Le plus juste, subit‖ son monstrueux passage.L'aube ne peut chasser‖ l'affreux spectre importun.Cromwell frappe un tyran,‖ Charles ; il en reste un,Cromwell. L'atroce meurt,‖ l'atrocité subsiste.Le bon sens, souriant‖ et sévère exorciste,Attaque ce vampire‖ et n'en a pas raison.Comme une sombre aïeule‖ habitant la maison,La barbarie a fait‖ de nos cœurs ses repaires,Et tient les fils après‖ avoir tenu les pères.L'idéal un jour naît‖ sur l'ancien continent,Tout un peuple ébloui‖ se lève rayonnant,Le quatorze juillet‖ jette au vent les bastilles,Les révolutions,‖ ô Liberté, tes filles,Se dressent sur les monts‖ et sur les océans,Et gagnent la bataille‖ énorme des géants,Toute la terre assiste‖ à la fuite inouïeDu passé, néant, nuit,‖ larve, ombre évanouie !L'inepte barbarie‖ attente à ce laurier,Et perd Torquemada,‖ mais retrouve Carrier.Elle se trouble peu‖ de toute cette aurore.La vaste ruche humaine,‖ éveillée et sonore,S'envole dans l'azur,‖ travaille aux jours meilleurs,Chante, et fait tous les miels‖ avec toutes les fleurs ;La vieille âme du vieux‖ Caïn, l'antique HaineEst là, voit notre éden‖ et songe à sa géhenne,Ne veut pas s'interrompre‖ et ne veut pas finir,Rattache au vil passé‖ l'éclatant avenir,Et remplace, s'il manque‖ un chaînon à sa chaîne,Le père Letellier‖ par le Père Duchêne ;De sorte que Satan‖ peut, avec les maudits,Rire de notre essai‖ manqué de paradis.Eh bien, moi, je dis : Non !‖ tu n'es pas en démence,Mon cœur, pour vouloir l'homme‖ indulgent, bon, immense ;Pour crier : Sois clément !‖ sois clément ! sois clément !Et parce que ta voix‖ n'a pas d'autre enrouement !

Tu n'es pas furieux‖ parce que tu souhaitesPlus d'aube au cygne et moins‖ de nuit pour les chouettes ;Parce que tu gémis‖ sur tous les opprimés ;Non, ce n'est pas un fou‖ celui qui dit : Aimez !Non, ce n'est pas errer‖ et rêver que de croireQue l'homme ne naît point‖ avec une âme noire,Que le bon est latent‖ dans le pire, et qu'au fondPeu de fautes vraiment‖ sont de ceux qui les font.L'homme est au mal ce qu'est‖ à l'air le baromètre ;Il marque les degrés‖ du froid, sans rien omettre,Mais sans rien ajouter,‖ et, s'il monte ou descend,Hélas ! la faute en est‖ au vent, ce noir passant.L'homme est le vain drapeau‖ d'un sinistre édifice ;Tout souffle qui frémit,‖ flotte, serpente, glisseEt passe, il le subit,‖ et le pardon est dûÀ ce haillon vivant‖ dans les cieux éperdu.Hommes, pardonnez-vous.‖ Ô mes frères, vous êtesDans le vent, dans le gouffre‖ obscur, dans les tempêtes ;Pardonnez-vous. Les cœurs‖ saignent, les ans sont courts ;Ah ! donnez-vous les uns‖ aux autres ce secours !Oui, même quand j'ai fait‖ le mal, quand je trébucheEt tombe, l'ombre étant‖ la cause de l'embûche,La nuit faisant l'erreur,‖ l'hiver faisant le froid,Être absous, pardonné,‖ plaint, aimé, c'est mon droit.

Un jour, je vis passer‖ une femme inconnue.Cette femme semblait‖ descendre de la nue ;Elle avait sur le dos‖ des ailes, et du mielSur sa bouche entr'ouverte,‖ et dans ses yeux le ciel.À des voyageurs las,‖ à des errants sans nombre,Elle montrait du doigt‖ une route dans l'ombre,Et semblait dire : On peut‖ se tromper de chemin.Son regard faisait grâce‖ à tout le genre humain ;Elle était radieuse‖ et douce ; et, derrière elle,Des monstres attendris‖ venaient, baisant son aile,Des lions graciés,‖ des tigres repentants,Nemrod sauvé, Néron‖ en pleurs ; et par instantsÀ force d'être bonne‖ elle paraissait folle.Et, tombant à genoux,‖ sans dire une parole,Je l'adorai, croyant‖ deviner qui c'était.Mais elle, — devant l'ange‖ en vain l'homme se tait, —Vit ma pensée, et dit :‖ Faut-il qu'on t'avertisse ?Tu me crois la pitié ;‖ fils, je suis la justice.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
57((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a profonde / fonde féminine, classiqueb châtié / pitié masculine, classiquec solitude / l'habitude féminine, classiqueb veut / peut masculine, classiquec robe / dérobe féminine, classiqued biffant / l'enfant masculine, classiquee somme / l'homme féminine, classiquef rois-soleils / vermeils masculine, classiqueg Bâvilles / villes féminine, classiqueh cruautés / insultés masculine, classiquea meure / demeure féminine, classiqueb songions / religions masculine, classiquec chrétienne / l'antienne féminine, classiqued voix / Louvois masculine, classiquee ménades / dragonnades féminine, classiquea accourt / court masculine, classiqueb céleste / peste féminine, classiquec d'amour / jour masculine, classiqued sage / passage féminine, classiquee importun / un masculine, classiquef subsiste / exorciste féminine, classiqueg raison / maison masculine, classiqueh repaires / pères féminine, classiquei continent / rayonnant masculine, classiquej bastilles / filles féminine, classiquek océans / géants masculine, classiquel inouïe / évanouie féminine, classiquem laurier / Carrier masculine, classiquen aurore / sonore féminine, classiqueo meilleurs / fleurs masculine, classiquep Haine / géhenne féminine, classiqueq finir / avenir masculine, classiquer chaîne / Duchêne féminine, classiques maudits / paradis masculine, classiquet démence / immense féminine, classiqueu clément / enrouement masculine, classiquea souhaites / chouettes féminine, classiqueb opprimés / Aimez masculine, classiquec croire / noire féminine, classiqued fond / font masculine, classiquee baromètre / omettre féminine, classiquef descend / passant masculine, classiqueg édifice / glisse féminine, classiqueh dû / éperdu masculine, classiquei êtes / tempêtes féminine, classiquej courts / secours masculine, classiquek trébuche / l'embûche féminine, classiquel froid / droit masculine, classiquea inconnue / nue féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiqued chemin / humain masculine, classiquee elle / aile féminine, classiquef repentants / instants masculine, classiqueg folle / parole féminine, classiqueh c'était / tait masculine, classiquei t'avertisse / justice féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources