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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’art d’être grand-père, 1877· I A Guernesey

VI. Georges et Jeanne

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 76 vers

Moi qu'un petit enfant‖ rend tout à fait stupide,J'en ai deux ; George et Jeanne ;‖ et je prends l'un pour guideEt l'autre pour lumière,‖ et j'accours à leur voix,Vu que George a deux ans‖ et que Jeanne a dix mois.Leurs essais d'exister‖ sont divinement gauches ;On croit, dans leur parole‖ où tremblent des ébauches,Voir un reste de ciel‖ qui se dissipe et fuit ;Et moi qui suis le soir,‖ et moi qui suis la nuit,Moi dont le destin pâle‖ et froid se décolore,J'ai l'attendrissement‖ de dire : Ils sont l'aurore.Leur dialogue obscur‖ m'ouvre des horizons ;Ils s'entendent entr'eux,‖ se donnent leurs raisons.Jugez comme cela‖ disperse mes pensées.En moi, désirs, projets,‖ les choses insensées,Les choses sages, tout,‖ à leur tendre lueur,Tombe, et je ne suis plus‖ qu'un bonhomme rêveur.Je ne sens plus la trouble‖ et secrète secousseDu mal qui nous attire‖ et du sort qui nous pousse.Les enfants chancelants‖ sont nos meilleurs appuis.Je les regarde, et puis‖ je les écoute, et puisJe suis bon, et mon cœur‖ s'apaise en leur présence ;J'accepte les conseils‖ sacrés de l'innocence,Je fus toute ma vie‖ ainsi ; je n'ai jamaisRien connu, dans les deuils‖ comme sur les sommets,De plus doux que l'oubli‖ qui nous envahit l'âmeDevant les êtres purs‖ d'où monte une humble flamme ;Je contemple, en nos temps‖ souvent noirs et ternis,Ce point du jour qui sort‖ des berceaux et des nids.

Le soir je vais les voir‖ dormir. Sur leurs fronts calmes.Je distingue ébloui‖ l'ombre que font les palmesEt comme une clarté‖ d'étoile à son lever,Et je me dis : À quoi‖ peuvent-ils donc rêver ?Georges songe aux gâteaux,‖ aux beaux jouets étranges,Au chien, au coq, au chat ;‖ et Jeanne pense aux anges.Puis, au réveil, leurs yeux‖ s'ouvrent, pleins de rayons.

Ils arrivent, hélas !‖ à l'heure où nous fuyons.

Ils jasent. Parlent-ils ?‖ Oui, comme la fleur parleA la source des bois ;‖ comme leur père Charle,Enfant, parlait jadis‖ à leur tante Dédé ;Comme je vous parlais,‖ de soleil inondé,Ô mes frères, au temps‖ où mon père, jeune homme,Nous regardait jouer‖ dans la caserne, à Rome,A cheval sur sa grande‖ épée, et tout petits.Jeanne qui dans les yeux‖ a le myosotis,Et qui, pour saisir l'ombre‖ entr'ouvrant ses doigts frêles,N'a presque pas de bras‖ ayant encor des ailes,Jeanne harangue, avec‖ des chants où flotte un mot,Georges beau comme un dieu‖ qui serait un marmot.Ce n'est pas la parole,‖ ô ciel bleu, c'est le verbe ;C'est la langue infinie,‖ innocente et superbeQue soupirent les vents,‖ les forêts et les flots ;Les pilotes Jason,‖ Palinure et TyphlosEntendaient la sirène‖ avec cette voix douceMurmurer l'hymne obscur‖ que l'eau profonde émousse ;C'est la musique éparse‖ au fond du mois de maiQui fait que l'un dit : J'aime,‖ et l'autre, hélas : J'aimai ;C'est le langage vague‖ et lumineux des êtresNouveau-nés, que la vie‖ attire à ses fenêtres,Et qui, devant avril,‖ éperdus, hésitants,Bourdonnent à la vitre‖ immense du printemps.Ces mots mystérieux‖ que Jeanne dit à George,C'est l'idylle du cygne‖ avec le rouge-gorge,Ce sont les questions‖ que les abeilles font,Et que le lys naïf‖ pose au moineau profond ;C'est ce dessous divin‖ de la vaste harmonie,Le chuchotement, l'ombre‖ ineffable et bénieJasant, balbutiant‖ des bruits de vision,Et peut-être donnant‖ une explication ;Car les petits enfants‖ étaient hier encoreDans le ciel, et savaient‖ ce que la terre ignore.Ô Jeanne ! Georges ! voix‖ dont j'ai le cœur saisi !Si les astres chantaient,‖ ils bégaieraient ainsi.Leur front tourné vers nous‖ nous éclaire et nous dore.Oh ! d'où venez-vous donc,‖ inconnus qu'on adore ?Jeanne a l'air étonné ;‖ George a les yeux hardis.Ils trébuchent, encore‖ ivres du paradis.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
38((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a stupide / guide féminine, classiqueb voix / mois masculine, classiquec gauches / ébauches féminine, classiqued fuit / nuit masculine, classiquee décolore / l'aurore féminine, classiquef horizons / raisons masculine, classiqueg pensées / insensées féminine, classiqueh lueur / rêveur masculine, classiquei secousse / pousse féminine, classiquej appuis / puis masculine, classiquek présence / l'innocence féminine, classiquel jamais / sommets masculine, classiquem l'âme / flamme féminine, classiquen ternis / nids masculine, classiquea calmes / palmes féminine, classiqueb lever / rêver masculine, classiquec étranges / anges féminine, classiqued rayons / fuyons masculine, classiquea parle / Charle féminine, classiqueb Dédé / inondé masculine, classiquec homme / Rome féminine, classiqued petits / myosotis masculine, classiquee frêles / ailes féminine, classiquef mot / marmot masculine, classiqueg verbe / superbe féminine, classiqueh flots / Typhlos masculine, classiquei douce / émousse féminine, classiquej mai / J'aimai masculine, classiquek êtres / fenêtres féminine, classiquel hésitants / printemps masculine, classiquem George / rouge-gorge féminine, classiquen font / profond masculine, classiqueo harmonie / bénie féminine, classiquep vision / explication masculine, classiqueq encore / ignore féminine, classiquer saisi / ainsi masculine, classiques dore / adore féminine, classiquet hardis / paradis masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources