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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’art d’être grand-père, 1877

XIII. L’épopée du lion

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 366 vers

I Le paladin

Un lion avait pris‖ un enfant dans sa gueule,Et, sans lui faire mal,‖ dans la forêt, aïeuleDes sources et des nids,‖ il l'avait emporté.Il l'avait, comme on cueille‖ une fleur en été,Saisi sans trop savoir‖ pourquoi, n'ayant pas mêmeMordu dedans, mépris‖ fier ou pardon suprême ;Les lions sont ainsi,‖ sombres et généreux.Le pauvre petit prince‖ était fort malheureux ;Dans l'antre, qu'emplissait‖ la grande voix bourrue,Blotti, tremblant, nourri‖ d'herbe et de viande crue.Il vivait, presque mort‖ et d'horreur hébété.C'était un frais garçon,‖ fils du roi d'à côté ;Tout jeune, ayant dix ans,‖ âge tendre où l'œil brille ;Et le roi n'avait plus‖ qu'une petite filleNouvelle-née, ayant‖ deux ans à peine ; aussiLe roi qui vieillissait‖ n'avait-il qu'un souci,Son héritier en proie‖ au monstre ; et la provinceQui craignait le lion‖ plus encor que le princeÉtait fort effarée.

Un héros qui passaitDans le pays fit halte,‖ et dit : Qu'est-ce que c'est ?On lui dit l'aventure ;‖ il s'en alla vers l'antre.

Un creux où le soleil‖ lui-même est pâle, et n'entreQu'avec précaution,‖ c'était l'antre où vivaitL'énorme bête, ayant‖ le rocher pour chevet.

Le bois avait, dans l'ombre‖ et sur un marécage,Plus de rameaux que n'a‖ de barreaux une cage ;Cette forêt était‖ digne de ce consul ;Un menhir s'y dressait‖ en l'honneur d'Irmensul ;La forêt ressemblait‖ aux halliers de Bretagne ;Elle avait pour limite‖ une rude montagne,Un de ces durs sommets‖ où l'horizon finit ;Et la caverne était‖ taillée en plein granit,Avec un entourage‖ orageux de grands chênes ;Les antres, aux cités‖ rendant haines pour haines,Contiennent on ne sait‖ quel sombre talion.Les chênes murmuraient :‖ Respectez le lion !

Le héros pénétra‖ dans ce palais sauvage ;L'antre avait ce grand air‖ de meurtre et de ravageQui sied à la maison‖ des puissants, de l'effroi,De l'ombre, et l'on sentait‖ qu'on était chez un roi ;Des ossements à terre‖ indiquaient que le maîtreNe se laissait manquer‖ de rien ; une fenêtreFaite par quelque coup‖ de tonnerre au plafondL'éclairait ; une brume‖ où la lueur se fond,Qui semble aurore à l'aigle‖ et nuit à la chouette,C'est toute la clarté‖ qu'un conquérant souhaite ;Du reste c'était haut‖ et fier ; on comprenaitQue l'être altier couchait‖ sur un lit de genêtEt n'avait pas besoin‖ de rideaux de guipure,Et qu'il buvait du sang,‖ mais aussi de l'eau pure,Simplement, sans valet,‖ sans coupe et sans hanap.Le chevalier était‖ armé de pied en cap.Il entra.

Tout de suite il vit dans la tanièreUn des plus grands seigneurs‖ couronnés de crinièreQu'on pût voir, et c'était‖ la bête ; elle pensait ;Et son regard était‖ profond, car nul ne saitSi les monstres des bois‖ n'en sont pas les pontifes ;Et ce lion était‖ un maître aux larges griffes,Sinistre, point facile‖ à décontenancer.Le héros approcha,‖ mais sans trop avancer.Son pas était sonore,‖ et sa plume était rouge.Il ne fit remuer‖ rien dans l'auguste bouge.La bête était plongée‖ en ses réflexions.Thésée entrant au gouffre‖ où sont les IxionsEt les Sisyphes nus‖ et les flots de l'Averne,Vit à peu près la même‖ implacable caverne.Le paladin, à qui‖ le devoir disait : va !Tira l'épée. Alors‖ le lion soulevaSa tête doucement‖ d'une façon terrible.

Et le chevalier dit :‖ — Salut, ô bête horrible !Tu caches dans les trous‖ de ton antre un enfant ;J'ai beau fouiller des yeux‖ ton repaire étouffant,Je ne l'aperçois pas.‖ Or, je viens le reprendre.Nous serons bons amis‖ si tu veux me le rendre ;Sinon, je suis lion‖ aussi, moi, tu mourras ;Et le père étreindra‖ son enfant dans ses bras,Pendant qu'ici ton sang‖ fumera, tiède encore ;Et c'est ce que verra‖ demain la blonde aurore.

Et le lion pensif‖ lui dit : — Je ne crois pas.

Sur quoi le chevalier‖ farouche fit un pas,Brandit sa grande épée,‖ et dit : Prends garde, sire !On vit le lion, chose‖ effrayante, sourire.Ne faites pas sourire‖ un lion. Le duelS'engagea, comme il sied‖ entre géants, cruel,Tel que ceux qui de l'Inde‖ ensanglantent les jungles.L'homme allongea son glaive‖ et la bête ses ongles ;On se prit corps à corps,‖ et le monstre écumantSe mit à manier‖ l'homme effroyablement ;L'un était le vaillant‖ et l'autre le vorace ;Le lion étreignit‖ la chair sous la cuirasse,Et, fauve, et sous sa griffe‖ ardente pétrissantCe fer et cet acier,‖ il fit jaillir le sangDu sombre écrasement‖ de toute cette armure,Comme un enfant rougit‖ ses doigts dans une mûre ;Et puis l'un après l'autre‖ il ôta les morceauxDu casque et des brassards,‖ et mit à nu les os.Et le grand chevalier‖ n'était plus qu'une espèceDe boue et de limon‖ sous la cuirasse épaisse ;Et le lion mangea‖ le héros. Puis il mitSa tête sur le roc‖ sinistre et s'endormit.

II L’ermite

Alors vint un ermite.

Il s’avança vers l’antre ;Grave et tremblant, sa croix‖ au poing, sa corde au ventre,Il entra. Le héros‖ tout rongé gisait làInforme, et le lion,‖ se réveillant, bâilla.Le monstre ouvrit les yeux,‖ entendit une haleine,Et, voyant une corde‖ autour d'un froc de laine,Un grand capuchon noir,‖ un homme là dedans,Acheva de bâiller,‖ montrant toutes ses dents ;Puis, auguste, et parlant‖ comme une porte grince,Il dit : — Que veux-tu, toi ?‖ — Mon roi. — Quel roi ? — Mon prince.— Qui ? — L'enfant. — C'est cela‖ que tu nommes un roi !L'ermite salua‖ le lion. — Roi, pourquoiAs-tu pris cet enfant ?‖ — Parce que je m'ennuie.Il me tient compagnie‖ ici les jours de pluie.— Rends-le-moi. — Non. Je l'ai.‖ — Qu'en veux-tu faire enfin ?Le veux-tu donc manger ?‖ — Dame ! si j'avais faim !— Songe au père, à son deuil,‖ à sa douleur amère.— Les hommes m'ont tué‖ la lionne, ma mère.— Le père est roi, seigneur,‖ comme toi. — Pas autant.S'il parle, c'est un homme,‖ et moi, quand on m'entend,C'est le lion. — S'il perd‖ ce fils… — Il a sa fille.— Une fille, c'est peu‖ pour un roi. — Ma familleA moi, c'est l'âpre roche‖ et la fauve forêt,Et l'éclair qui parfois‖ sur ma tête apparaît ;Je m'en contente. — Sois‖ clément pour une altesse.— La clémence n'est pas ;‖ tout est de la tristesse.— Veux-tu le paradis ?‖ Je t'offre le blanc-seingDu bon Dieu. — Va-t'en, vieil‖ imbécile de saint !

L’ermite s’en alla.

III La chasse et la nuit

Le lion solitaire,Plein de l'immense oubli‖ qu'ont les monstres sur terre,Se rendormit, laissant‖ l'intègre nuit venir.La lune parut, fit‖ un spectre du menhir,De l'étang un linceul,‖ du sentier un mensonge,Et du noir paysage‖ inexprimable un songe ;Et rien ne bougea plus‖ dans la grotte, et, pendantQue les astres sacrés‖ marchaient vers l'occidentEt que l'herbe abritait‖ la taupe et la cigale,La respiration‖ du grand lion, égaleEt calme, rassurait‖ les bêtes dans les bois.

Tout à coup des clameurs,‖ des cors et des abois.Un de ces bruits de meute‖ et d'hommes et de cuivres,Qui font que brusquement‖ les forêts semblent ivres,Et que la nymphe écoute‖ en tremblant dans son lit,La rumeur d'une chasse‖ épouvantable emplitToute cette ombre, lac,‖ montagne, bois, prairie,Et troubla cette vaste‖ et fauve rêverie.Le hallier s'empourpra‖ de tous les sombres jeuxD'une lueur mêlée‖ à des cris orageux.On entendait hurler‖ les chiens chercheurs de proies ;Et des ombres couraient‖ parmi les claires-voies.Cette altière rumeur‖ d'avance triomphait.On eût dit une armée ;‖ et c'était en effetDes soldats envoyés‖ par le roi, par le père,Pour délivrer le prince‖ et forcer le repaire,Et rapporter la peau‖ sanglante du lion.De quel côté de l'ombre‖ est la rébellion,Du côté de la bête‖ ou du côté de l'homme ?Dieu seul le sait ; tout est‖ le chiffre, il est la somme.

Les soldats avaient fait‖ un repas copieux,Étaient en bon état,‖ armés d'arcs et d'épieux,En grand nombre, et conduits‖ par un fier capitaine.Quelques-uns revenaient‖ d'une guerre lointaine,Et tous étaient des gens‖ éprouvés et vaillants.Le lion entendait‖ tous ces bruits malveillants,Car il avait ouvert‖ sa tragique paupière ;Mais sa tête restait‖ paisible sur la pierre,Et seulement sa queue‖ énorme remuait.

Au dehors, tout autour‖ du grand antre muet,Hurlait le brouhaha‖ de la foule indignée ;Comme un essaim bourdonne‖ autour d'une araignée,Comme une ruche autour‖ d'un ours pris au lacet,Toute la légion‖ des chasseurs frémissait ;Elle s'était rangée‖ en ordre de bataille.On savait que le monstre‖ était de haute taille,Qu'il mangeait un héros‖ comme un singe une noix,Qu'il était plus hautain‖ qu'un tigre n'est sournois,Que son regard faisait‖ baisser les yeux à l'aigle ;Aussi lui faisait-on‖ l'honneur d'un siège en règle.La troupe à coups de hache‖ abattait les fourrés ;Les soldats avançaient‖ l'un sur l'autre serrés,Et les arbres tendaient‖ sur la corde les flèches.On fit silence, afin‖ que sur les feuilles sèchesOn entendît les pas‖ du lion, s'il venait.Et les chiens, qui selon‖ le moment où l'on estSavent se taire, allaient‖ devant eux, gueule ouverte,Mais sans bruit. Les flambeaux‖ dans la bruyère verteRôdaient, et leur lumière‖ allongée en avantÉclairait ce chaos‖ d'arbres tremblant au vent ;C'est ainsi qu'une chasse‖ habile se gouverne.On voyait à travers‖ les branches la caverne,Sorte de masse informe‖ au fond du bois épais,Béante, mais muette,‖ ayant un air de paixEt de rêve, et semblant‖ ignorer cette armée.D'un âtre où le feu couve‖ il sort de la fumée,D'une ville assiégée‖ on entend le beffroi ;Ici rien de pareil ;‖ avec un vague effroi,Tous observaient, le poing‖ sur l'arc ou sur la pique,Cette tranquillité‖ sombre de l'antre épique ;Les dogues chuchotaient‖ entre eux je ne sais quoi ;De l'horreur qui dans l'ombre‖ obscure se tient coi,C'est plus inquiétant‖ qu'un fracas de tempête.Cependant on était‖ venu pour cette bête,On avançait, les yeux‖ fixés sur la forêt,Et non sans redouter‖ ce que l'on désirait ;Les éclaireurs guettaient,‖ élevant leur lanterne ;On regardait le seuil‖ béant de la caverne ;Les arbres frissonnaient,‖ silencieux témoins ;On marchait en bon ordre,‖ on était mille au moins…Tout à coup apparut‖ la face formidable.

On vit le lion.Tout devint inabordableSur-le-champ, et les bois‖ parurent agrandis ;Ce fut un tremblement‖ parmi les plus hardis ;Mais, fût-ce en frémissant,‖ de vaillants archers tirent,Et sur le grand lion‖ les flèches s'abattirent,Un tourbillon de dards‖ le cribla. Le lion,Pas plus que sous l'orage‖ Ossa ni PélionNe s'émeuvent, fronça‖ son poil, et grave, austère,Secoua la plupart‖ des flèches sur la terre ;D'autres, sur qui ces dards‖ se seraient enfoncés,Auraient certes trouvé‖ qu'il en restait assez,Ou se seraient enfuis ;‖ le sang rayait sa croupe ;Mais il n'y prit point garde,‖ et regarda la troupe ;Et ces hommes, troublés‖ d'être en un pareil lieu,Doutaient s'il était monstre‖ ou bien s'il était dieu.Les chiens muets cherchaient‖ l'abri des fers de lance.Alors le fier lion‖ poussa, dans ce silence,A travers les grands bois‖ et les marais dormants,Un de ces monstrueux‖ et noirs rugissementsQui sont plus effrayants‖ que tout ce qu'on vénère,Et qui font qu'à demi‖ réveillé, le tonnerreDit dans le ciel profond :‖ Qui donc tonne là-bas ?Tout fut fini. La fuite‖ emporte les combatsComme le vent la brume,‖ et toute cette armée,Dissoute, aux quatre coins‖ de l'horizon semée,S'évanouit devant‖ l'horrible grondement.Tous, chefs, soldats, ce fut‖ l'affaire d'un moment,Croyant être en des lieux‖ surhumains où se formeOn ne sait quel courroux‖ de la nature énorme,Disparurent, tremblants,‖ rampants, perdus, cachés.Et le monstre cria :‖ — Monts et forêts, sachezQu'un lion libre est plus‖ que mille hommes esclaves.

Les bêtes ont le cri‖ comme un volcan les laves ;Et cette éruption‖ qui monte au firmamentD'ordinaire suffit‖ à leur apaisement ;Les lions sont sereins‖ plus que les dieux peut-être ;Jadis, quand l'éclatant‖ Olympe était le maître,Les Hercules disaient :‖ — Si nous étranglionsA la fin, une fois‖ pour toutes, les lions ?Et les lions disaient :‖ — Faisons grâce aux Hercules.

Pourtant ce lion-ci,‖ fils des noirs crépuscules,Resta sinistre, obscur,‖ sombre ; il était de ceuxQui sont à se calmer‖ rétifs et paresseux,Et sa colère était‖ d'une espèce farouche.La bête veut dormir‖ quand le soleil se couche ;Il lui déplaît d'avoir‖ affaire aux chiens rampants ;Ce lion venait d'être‖ en butte aux guet-apens ;On venait d'insulter‖ la forêt magnanime ;Il monta sur le mont,‖ se dressa sur la cime,Et reprit la parole,‖ et, comme le semeurJette sa graine au loin,‖ prolongea sa clameurDe façon que le roi‖ l'entendit dans sa ville :

— Roi ! tu m'as attaqué‖ d'une manière vile !Je n'ai point jusqu'ici‖ fait mal à ton garçon ;Mais, roi, je t'avertis,‖ par-dessus l'horizonQue j'entrerai demain‖ dans ta ville à l'aurore,Que je t'apporterai‖ l'enfant vivant encore,Que j'invite à me voir‖ entrer tous tes valets,Et que je mangerai‖ ton fils dans ton palais.

La nuit passa, laissant‖ les ruisseaux fuir sous l'herbeEt la nuée errer‖ au fond du ciel superbe.

Le lendemain on vit‖ dans la ville ceci :

L'aurore ; le désert ;‖ des gens criant merci,Fuyant, faces d'effroi‖ bien vite disparues ;Et le vaste lion‖ qui marchait dans les rues.

IV L’aurore

Le blême peuple était‖ dans les caves épars.A quoi bon résister ?‖ Pas un homme aux remparts ;Les portes de la ville‖ étaient grandes ouvertes.Ces bêtes à demi‖ divines sont couvertesD'une telle épouvante‖ et d'un doute si noir,Leur antre est un si morne‖ et si puissant manoir,Qu'il est décidément‖ presque impie et peu sage,Quand il leur plaît d'errer,‖ d'être sur leur passage.Vers le palais chargé‖ d'un dôme d'or massifLe lion à pas lents‖ s'acheminait pensif,Encor tout hérissé‖ des flèches dédaignées ;Une écorce de chêne‖ a des coups de cognées,Mais l'arbre n'en meurt pas ;‖ et, sans voir un archer,Grave, il continuait‖ d'aller et de marcher ;Et le peuple tremblait,‖ laissant la bête seule.Le lion avançait,‖ tranquille, et dans sa gueuleEffroyable il avait‖ l'enfant évanoui.

Un petit prince est-il‖ un petit homme ? Oui.Et la sainte pitié‖ pleurait dans les ténèbres.Le doux captif, livide‖ entre ces crocs funèbres,Était des deux côtés‖ de la gueule pendant,Pâle, mais n'avait pas‖ encore un coup de dent ;Et, cette proie étant‖ un bâillon dans sa bouche,Le lion ne pouvait‖ rugir, ennui farouchePour un monstre, et son calme‖ était très furieux ;Son silence augmentait‖ la flamme de ses yeux ;Aucun arc ne brillait‖ dans aucune embrasure ;Peut-être craignait-on‖ qu'une flèche peu sûre,Tremblante, mal lancée‖ au monstre triomphant,Ne manquât le lion‖ et ne tuât l'enfant.

Comme il l'avait promis‖ par-dessus la montagne,Le monstre, méprisant‖ la ville comme un bagne,Alla droit au palais,‖ las de voir tout trembler,Espérant trouver là‖ quelqu'un à qui parler,La porte ouverte, ainsi‖ qu'au vent le jonc frissonne,Vacillait. Il entra‖ dans le palais. Personne.

Tout en pleurant son fils,‖ le roi s'était enfuiEt caché comme tous,‖ voulant vivre aussi lui,S'estimant au bonheur‖ des peuples nécessaire.Une bête féroce‖ est un être sincèreEt n'aime point la peur ;‖ le lion se sentitHonteux d'être si grand,‖ l'homme étant si petit ;Il se dit, dans la nuit‖ qu'un lion a pour âme :— C'est bien, je mangerai‖ le fils. Quel père infâme ! —Terrible, après la cour‖ prenant le corridor,Il se mit à rôder‖ sous les hauts plafonds d'or ;Il vit le trône, et rien‖ dedans ; des chambres vertes,Jaunes, rouges, aux seuils‖ vides, toutes désertes ;Le monstre allait de salle‖ en salle, pas à pas,Affreux, cherchant un lieu‖ commode à son repas ;Il avait faim. Soudain‖ l'effrayant marcheur fauveS’arrêta.

Près du parc en fleur, dans une alcôve,Un pauvre être, oublié‖ dans la fuite, bercéPar l'immense humble rêve‖ à l'enfance versé,Inondé de soleil‖ à travers la charmille,Se réveillait. C'était‖ une petite fille ;L'autre enfant du roi. Seule‖ et nue, elle chantait.Car l'enfant chante même‖ alors que tout se tait.

Une ineffable voix,‖ plus tendre qu'une lyre,Une petite bouche‖ avec un grand sourire,Un ange dans un tas‖ de joujoux, un berceau,Crèche pour un Jésus‖ ou nid pour un oiseau,Deux profonds yeux bleus, pleins‖ de clartés inconnues,Col nu, pieds nus, bras nus,‖ ventre nu, jambes nues,Une brassière blanche‖ allant jusqu'au nombril.Un astre dans l'azur,‖ un rayon en avril,Un lys du ciel daignant‖ sur cette terre éclore,Telle était cette enfant‖ plus douce que l'aurore ;Et le lion venait‖ d'apercevoir cela.

Il entra dans la chambre,‖ et le plancher trembla.

Par-dessus les jouets‖ qui couvraient une table,Le lion avança‖ sa tête épouvantable,Sombre en sa majesté‖ de monstre et d'empereur,Et sa proie en sa gueule‖ augmentait son horreur.L'enfant le vit, l'enfant‖ cria : — Frère ! mon frère !Ah ! mon frère ! — et debout,‖ rose dans la lumièreQui la divinisait‖ et qui la réchauffait,Regarda ce géant‖ des bois, dont l'œil eût faitReculer les Typhons‖ et fuir les Briarées.Qui sait ce qui se passe‖ en ces têtes sacrées ?Elle se dressa droite‖ au bord du lit étroit,Et menaça le monstre‖ avec son petit doigt.

Alors, près du berceau‖ de soie et de dentelle,Le grand lion posa‖ son frère devant elle,Comme eût fait une mère‖ en abaissant les bras,Et lui dit : — Le voici.‖ Là ! ne te fâche pas !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
180((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a gueule / aïeule féminine, classiqueb emporté / été masculine, classiquec même / suprême féminine, classiqued généreux / malheureux masculine, classiquee bourrue / crue féminine, classiquef hébété / côté masculine, classiqueg brille / fille féminine, classiqueh aussi / souci masculine, classiquei province / prince féminine, classiquea effarée / passait / c'est masculine, classiqueb l'antre / n'entre féminine, classiqueb vivait / chevet masculine, classiquea marécage / cage féminine, classiqueb consul / d'Irmensul masculine, classiquec Bretagne / montagne féminine, classiqued finit / granit masculine, classiquee chênes / haines féminine, classiquef talion / lion masculine, classiquea sauvage / ravage féminine, classiqueb l'effroi / roi masculine, classiquec maître / fenêtre féminine, classiqued plafond / fond masculine, classiquee chouette / souhaite féminine, classiquef comprenait / genêt masculine, classiqueg guipure / pure féminine, classiqueh hanap / cap masculine, classiquea entra / tanière / crinière féminine, classiqueb pensait / sait masculine, classiquec pontifes / griffes féminine, classiqued décontenancer / avancer masculine, classiquee rouge / bouge féminine, classiquef réflexions / Ixions masculine, classiqueg l'Averne / caverne féminine, classiqueh va / souleva masculine, classiquei terrible / horrible féminine, classiqueb enfant / étouffant masculine, classiquec reprendre / rendre féminine, classiqued mourras / bras masculine, classiquee encore / aurore féminine, classiquea pas masculine, classiqueb sire / sourire féminine, classiquec duel / cruel masculine, classiqued jungles / ongles féminine, classiquee écumant / effroyablement masculine, classiquef vorace / cuirasse féminine, classiqueg pétrissant / sang masculine, non classiqueh armure / mûre féminine, classiquei morceaux / os masculine, classiquej espèce / épaisse féminine, classiquek mit / s'endormit masculine, classiquea ermite / l’antre / ventre féminine, classiqueb là / bâilla masculine, classiquec haleine / laine féminine, classiqued dedans / dents masculine, classiquee grince / prince féminine, classiquef roi / pourquoi masculine, classiqueg m'ennuie / pluie féminine, classiqueh enfin / faim masculine, classiquei amère / mère féminine, classiquej autant / m'entend masculine, classiquek fille / famille féminine, classiquel forêt / apparaît masculine, classiquem altesse / tristesse féminine, classiquen blanc-seing / saint masculine, non classiquea alla / solitaire / terre féminine, classiqueb venir / menhir masculine, classiquec mensonge / songe féminine, classiqued pendant / l'occident masculine, classiquee cigale / égale féminine, classiquef bois / abois masculine, classiqueb cuivres / ivres féminine, classiquec lit / emplit masculine, classiqued prairie / rêverie féminine, classiquee jeux / orageux masculine, classiquef proies / claires-voies féminine, classiqueg triomphait / effet masculine, classiqueh père / repaire féminine, classiquei lion / rébellion masculine, classiquej l'homme / somme féminine, classiquea copieux / d'épieux masculine, classiqueb capitaine / lointaine féminine, classiquec vaillants / malveillants masculine, classiqued paupière / pierre féminine, classiquee remuait / muet masculine, classiqueb indignée / araignée féminine, classiquec lacet / frémissait masculine, classiqued bataille / taille féminine, classiquee noix / sournois masculine, classiquef l'aigle / règle féminine, classiqueg fourrés / serrés masculine, classiqueh flèches / sèches féminine, classiquei venait / est masculine, classiquej ouverte / verte féminine, classiquek avant / vent masculine, classiquel gouverne / caverne féminine, classiquem épais / paix masculine, classiquen armée / fumée féminine, classiqueo beffroi / effroi masculine, classiquep pique / épique féminine, classiqueq quoi / coi masculine, classiquer tempête / bête féminine, classiques forêt / désirait masculine, classiquet lanterne / caverne féminine, classiqueu témoins / moins masculine, classiquev formidable / lion / inabordable féminine, classiqueb agrandis / hardis masculine, classiquec tirent / s'abattirent féminine, classiqued lion / Pélion masculine, classiquee austère / terre féminine, classiquef enfoncés / assez masculine, classiqueg croupe / troupe féminine, classiqueh lieu / dieu masculine, classiquei lance / silence féminine, classiquej dormants / rugissements masculine, classiquek vénère / tonnerre féminine, classiquel là-bas / combats masculine, classiquem armée / semée féminine, classiquen grondement / moment masculine, classiqueo forme / énorme féminine, classiquep cachés / sachez masculine, classiqueq esclaves / laves féminine, classiqueb firmament / apaisement masculine, classiquec peut-être / maître féminine, classiqued étranglions / lions masculine, classiquee Hercules / crépuscules féminine, classiqueb ceux / paresseux masculine, classiquec farouche / couche féminine, classiqued rampants / guet-apens masculine, classiquee magnanime / cime féminine, classiquef semeur / clameur masculine, classiqueg ville / vile féminine, classiqueb garçon / l'horizon masculine, classiquec l'aurore / encore féminine, classiqued valets / palais masculine, classiquea l'herbe / superbe féminine, classiquea ceci / merci masculine, classiqueb disparues / rues féminine, classiquea épars / remparts masculine, classiqueb ouvertes / couvertes féminine, classiquec noir / manoir masculine, classiqued sage / passage féminine, classiquee massif / pensif masculine, classiquef dédaignées / cognées féminine, classiqueg archer / marcher masculine, classiqueh seule / gueule féminine, classiquei évanoui / Oui masculine, classiqueb ténèbres / funèbres féminine, classiquec pendant / dent masculine, classiqued bouche / farouche féminine, classiquee furieux / yeux masculine, classiquef embrasure / sûre féminine, classiqueg triomphant / l'enfant masculine, classiquea montagne / bagne féminine, classiqueb trembler / parler masculine, classiquec frissonne / Personne féminine, classiquea enfui / lui masculine, classiqueb nécessaire / sincère féminine, classiquec sentit / petit masculine, classiqued âme / infâme féminine, classiquee corridor / d'or masculine, classiquef vertes / désertes féminine, classiqueg pas / repas masculine, classiqueh fauve / S’arrêta / alcôve féminine, classiqueb bercé / versé masculine, classiquec charmille / fille féminine, classiqued chantait / tait masculine, classiquea lyre / sourire féminine, classiqueb berceau / oiseau masculine, classiquec inconnues / nues féminine, classiqued nombril / avril masculine, classiquee éclore / l'aurore féminine, classiquef cela / trembla masculine, classiquea table / épouvantable féminine, classiqueb d'empereur / horreur masculine, classiquec frère / lumière féminine, classiqued réchauffait / fait masculine, classiquee Briarées / sacrées féminine, classiquef étroit / doigt masculine, classiquea dentelle / elle féminine, classiqueb bras / pas masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

366 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources