L’art d’être grand-père, 1877· X Enfants, oiseaux et fleurs
VI. La mise en liberté
Après ce rude hiver,‖ un seul oiseau restaitDans la cage où jadis‖ tout un monde chantait.Le vide s'était fait‖ dans la grande volière.Une douce mésange,‖ autrefois familière,Était là seule avec‖ ses souvenirs d'oiseau.N'être jamais sans grain,‖ sans biscuit et sans eau,Voir entrer quelquefois‖ dans sa cage une mouche,C'était tout son bonheur.‖ Elle en était farouche.Rien, pas même un serin,‖ et pas même un pierrot.La cage, c'est beaucoup ;‖ mais le désert, c'est trop.Triste oiseau ! dormir seul,‖ et, quand l'aube s'allume,Être seul à fouiller‖ de son bec sous sa plume !Le pauvre petit être‖ était redevenuSauvage, à faire ainsi‖ tourner ce perchoir nu.Il semblait par moments‖ s'être donné la tâcheDe grimper d'un bâton‖ à l'autre sans relâche ;Son vol paraissait fou ;‖ puis soudain le reclusSe taisait, et, caché,‖ morne, ne bougeait plus.À voir son gonflement‖ lugubre, sa prunelle,Et sa tête ployée‖ en plein jour sous son aile,On devinait son deuil,‖ son veuvage, et l'ennuiDu joyeux chant de tous‖ dans l'ombre évanoui.Ce matin j'ai poussé‖ la porte de la cage.J’y suis entré.
Deux mâts, une grotte, un bocage,Meublent cette prison‖ où frissonne un jet d'eau ;Et l'hiver on la couvre‖ avec un grand rideau.
Le pauvre oiseau, voyant‖ entrer ce géant sombre,A pris la fuite en haut,‖ puis en bas, cherchant l'ombre,Dans une anxiété‖ d'inexprimable horreur ;L'effroi du faible est plein‖ d'impuissante fureur ;Il voletait devant‖ ma main épouvantable.Je suis, pour le saisir,‖ monté sur une table.Alors, terrifié,‖ vaincu, jetant des cris,Il est allé tomber‖ dans un coin ; je l'ai pris.Contre le monstre immense,‖ hélas, que peut l'atome ?À quoi bon résister‖ quand l'énorme fantômeVous tient, captif hagard,‖ fragile et désarmé ?Il était dans mes doigts‖ inerte, l'œil fermé,Le bec ouvert, laissant‖ pendre son cou débile,L'aile morte, muet,‖ sans regard, immobile,Et je sentais bondir‖ son petit cœur tremblant.
Avril est de l'aurore‖ un frère ressemblant ;Il est éblouissant‖ ainsi qu'elle est vermeille.Il a l'air de quelqu'un‖ qui rit et qui s'éveille.Or, nous sommes au mois‖ d'avril, et mon gazon,Mon jardin, les jardins‖ d'à côté, l'horizon,Tout, du ciel à la terre,‖ est plein de cette joieQui dans la fleur embaume‖ et dans l'astre flamboie :Les ajoncs sont en fête,‖ et dorent les ravinsOù les abeilles font‖ des murmures divins ;Penché sur les cressons,‖ le myosotis goûteÀ la source, tombant‖ dans les fleurs goutte à goutte ;Le brin d'herbe est heureux ;‖ l'âcre hiver se dissout ;La nature parait‖ contente d'avoir tout,Parfums, chansons, rayons,‖ et d'être hospitalière.L’espace aime.
Je suis sorti de la volière,Tenant toujours l'oiseau ;‖ je me suis approchéDu vieux balcon de bois‖ par le lierre caché ;Ô renouveau ! Soleil !‖ tout palpite, tout vibre,Tout rayonne ; et j'ai dit,‖ ouvrant la main : Sois libre !
L'oiseau s'est évadé‖ dans les rameaux flottants,Et dans l'immensité‖ splendide du printemps ;Et j'ai vu s'en aller‖ au loin la petite âmeDans cette clarté rose‖ où se mêle une flamme,Dans l'air profond, parmi‖ les arbres infinis,Volant au vague appel‖ des amours et des nids,Planant éperdument‖ vers d'autres ailes blanches,Ne sachant quel palais‖ choisir, courant aux branches,Aux fleurs, aux flots, aux bois‖ fraîchement reverdis,Avec l'effarement‖ d'entrer au paradis.
Alors, dans la lumière‖ et dans la transparence,Regardant cette faite‖ et cette délivrance,Et ce pauvre être, ainsi‖ disparu dans le port,Pensif, je me suis dit :‖ Je viens d'être la mort.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 37((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a restait / chantait masculine, classiqueb volière / familière féminine, classiquec d'oiseau / eau masculine, classiqued mouche / farouche féminine, classiquee pierrot / trop masculine, non classiquef s'allume / plume féminine, classiqueg redevenu / nu masculine, classiqueh tâche / relâche féminine, classiquei reclus / plus masculine, classiquej prunelle / aile féminine, classiquek l'ennui / évanoui masculine, classiquel cage / entré / bocage féminine, classiqueb d'eau / rideau masculine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb horreur / fureur masculine, classiquec épouvantable / table féminine, classiqued cris / pris masculine, classiquee l'atome / fantôme féminine, classiquef désarmé / fermé masculine, classiqueg débile / immobile féminine, classiqueh tremblant / ressemblant masculine, classiqueb vermeille / s'éveille féminine, classiquec gazon / l'horizon masculine, classiqued joie / flamboie féminine, classiquee ravins / divins masculine, classiquef goûte / goutte féminine, classiqueg dissout / tout masculine, classiqueh hospitalière / aime / volière féminine, classiqueb approché / caché masculine, classiquec vibre / libre féminine, classiquea flottants / printemps masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquec infinis / nids masculine, classiqued blanches / branches féminine, classiquee reverdis / paradis masculine, classiquea transparence / délivrance féminine, classiqueb port / mort masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources