Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

L’art d’être grand-père, 1877· IV Le poëme du jardin des plantes

X. « Toutes sortes d'enfants, blonds, lumineux, vermeils »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 113 vers

Toutes sortes d'enfants,‖ blonds, lumineux, vermeils,Dont le bleu paradis‖ visite les sommeilsQuand leurs yeux sont fermés‖ la nuit dans les alcôves,Sont là, groupés devant‖ la cage aux bêtes fauves ;Ils regardent.

Ils ont sous les yeux l’élément,Le gouffre, le serpent‖ tordu comme un tourment,L'affreux dragon, l'onagre‖ inepte, la panthère,Le chacal abhorré‖ des spectres, qu'il déterre,Le gorille, fantôme‖ et tigre, et ces bandits,Les loups, et les grands lynx‖ qui tutoyaient jadisLes prophètes sacrés‖ accoudés sur des bibles ;Et, pendant que ce tas‖ de prisonniers terriblesGronde, l'un vil forçat,‖ l'autre arrogant proscrit,Que fait le groupe rose‖ et charmant ? Il sourit.

L'abîme est là qui gronde‖ et les enfants sourient.

Ils admirent. Les voix‖ épouvantables crientTandis que cet essaim‖ de fronts pleins de rayons,Presque ailé, nous émeut‖ comme si nous voyionsL'aube s'épanouir‖ dans une géorgique,Tandis que ces enfants‖ chantent, un bruit tragiqueVa, chargé de colère‖ et de rébellionsDu cachot des vautours‖ au bagne des lions.

Et le sourire frais‖ des enfants continue.

Devant cette douceur‖ suprême, humble, ingénue,Obstinée, on s'étonne,‖ et l'esprit stupéfaitSonge, comme aux vieux temps‖ d'Orphée et de Japhet,Et l'on se sent glisser‖ dans la spirale obscureDu vertige, où tombaient‖ Job, Thalès, Épicure,Où l'on cherche à tâtons‖ quelqu'un, ténébreux puitsOù l'âme dit : Réponds !‖ où Dieu dit : Je ne puis !

Oh ! si la conjecture‖ antique était fondée,Si le rêve inquiet‖ des mages de Chaldée,L'hypothèse qu'Hermès‖ et Pythagore font,Si ce songe farouche‖ était le vrai profond ;La bête parmi nous,‖ si c'était là Tantale !Si la réalité‖ redoutable et fataleC'était ceci : les loups,‖ les boas, les mammonsMasques sombres, cachant‖ d'invisibles démons !Oh ! ces êtres affreux‖ dont l'ombre est le repaire,Ces crânes aplatis‖ de tigre et de vipère,Ces vils fronts écrasés‖ par le talon divin,L'ours, rêveur noir, le singe,‖ effroyable sylvain,Ces rictus convulsifs,‖ ces faces insensées,Ces stupides instincts‖ menaçant nos pensées,Ceux-ci pleins de l'horreur‖ nocturne des forêts,Ceux-là, fuyants aspects,‖ flottants, confus, secrets,Sur qui la mer répand‖ ses moires et ses nacres,Ces larves, ces passants‖ des bois, ces simulacres,Ces vivants dans la tombe‖ animale engloutis,Ces fantômes ayant‖ pour loi les appétits,Ciel bleu ! s'il était vrai‖ que c'est là ce qu'on nommeLes damnés, expiant‖ d'anciens crimes chez l'homme,Qui, sortis d'une vie‖ antérieure, ayantDans les yeux la terreur‖ d'un passé foudroyant,Viennent, balbutiant‖ d'épouvante et de haine,Dire au milieu de nous‖ les mots de la géhenne,Et qui tâchent en vain‖ d'exprimer leur tourmentA notre verbe avec‖ le sourd rugissement ;Tas de forçats qui grince‖ et gronde, aboie et beugle ;Muets hurlants qu'éclaire‖ un flamboiement aveugle ;Oh ! s'ils étaient là, nus‖ sous le destin de fer,Méditant vaguement‖ sur l'éternel enfer ;Si ces mornes vaincus‖ de la nature immenseSe croyaient à jamais‖ bannis de la clémence ;S'ils voyaient les soleils‖ s'éteindre par degrés,Et s'ils n'étaient plus rien‖ que des désespérés ;Oh ! dans l'accablement‖ sans fond, quand tout se brise,Quand tout s'en va, refuse‖ et fuit, quelle surprise,Pour ces êtres méchants‖ et tremblants à la fois,D'entendre tout à coup‖ venir ces jeunes voix !

Quelqu'un est là ! Qui donc ?‖ On parle ! ô noir problème !Une blancheur paraît‖ sur la muraille blêmeOù chancelle l'obscure‖ et morne vision.Le léviathan voit‖ accourir l'alcyon !Quoi ! le déluge voit‖ arriver la colombe !La clarté des berceaux‖ filtre à travers la tombeEt pénètre d'un jour‖ clément les condamnés !Les spectres ne sont point‖ haïs des nouveau-nés !Quoi ! l'araignée immense‖ ouvre ses sombres toiles !Quel rayon qu'un regard‖ d'enfant, saintes étoiles !Mais puisqu'on peut entrer,‖ on peut donc s'en aller !Tout n'est donc pas fini !‖ L'azur vient nous parler !Le ciel est plus céleste‖ en ces douces prunelles !C'est quand Dieu, pour venir‖ des voûtes éternellesJusqu'à la terre, triste‖ et funeste milieu,Passe à travers l'enfant‖ qu'il est tout à fait Dieu !Quoi ! le plafond difforme‖ aurait une fenêtre !On verrait l'impossible‖ espérance renaître !Quoi ! l'on pourrait ne plus‖ mordre, ne plus grincer !Nous représentons-nous‖ ce qui peut se passerDans les craintifs cerveaux‖ des bêtes formidables ?De la lumière au bas‖ des gouffres insondables !Une intervention‖ de visages divins !La torsion du mal‖ dans les brûlants ravinsDe l'enfer misérable‖ est soudain apaiséePar d'innocents regards‖ purs comme la rosée !Quoi ! l'on voit des yeux luire‖ et l'on entend des pas !Est-ce que nous savons‖ s'ils ne se mettent pas,Ces monstres, à songer,‖ sitôt la nuit venue,S'appelant, stupéfaits‖ de cette aube inconnueQui se lève sur l'âpre‖ et sévère horizon ?Du pardon vénérable‖ ils ont le saint frisson ;Il leur semble sentir‖ que les chaînes les quittent ;Les échevèlements‖ des crinières méditent ;L'enfer, cette ruine,‖ est moins trouble et moins noir ;Et l'œil presque attendri‖ de ces captifs croit voirDans un pur demi-jour‖ qu'un ciel lointain azureGrandir l'ombre d'un temple‖ au seuil de la masure.Quoi ! l'enfer finirait !‖ l'ombre entendrait raison !Ô clémence ! ô lueur‖ dans l'énorme prison !On ne sait quelle attente‖ émeut ces cœurs étranges.

Quelle promesse au fond‖ du sourire des anges !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
56((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a vermeils / sommeils masculine, classiqueb alcôves / fauves féminine, classiquea regardent / l’élément / tourment masculine, classiqueb panthère / déterre féminine, classiquec bandits / jadis masculine, classiqued bibles / terribles féminine, classiquee proscrit / sourit masculine, classiquea sourient / crient féminine, classiqueb rayons / voyions masculine, classiquec géorgique / tragique féminine, classiqued rébellions / lions masculine, classiquea continue / ingénue féminine, classiqueb stupéfait / Japhet masculine, classiquec obscure / Épicure féminine, classiqued puits / puis masculine, classiquea fondée / Chaldée féminine, classiqueb font / profond masculine, classiquec Tantale / fatale féminine, classiqued mammons / démons masculine, classiquee repaire / vipère féminine, classiquef divin / sylvain masculine, classiqueg insensées / pensées féminine, classiqueh forêts / secrets masculine, classiquei nacres / simulacres féminine, classiquej engloutis / appétits masculine, classiquek nomme / l'homme féminine, classiquel ayant / foudroyant masculine, classiquem haine / géhenne féminine, classiquen tourment / rugissement masculine, classiqueo beugle / aveugle féminine, classiquep fer / enfer masculine, équivalenteq immense / clémence féminine, classiquer degrés / désespérés masculine, classiques brise / surprise féminine, classiquet fois / voix masculine, classiquea problème / blême féminine, classiqueb vision / l'alcyon masculine, classiquec colombe / tombe féminine, classiqued condamnés / nouveau-nés masculine, classiquee toiles / étoiles féminine, classiquef aller / parler masculine, classiqueg prunelles / éternelles féminine, classiqueh milieu / Dieu masculine, classiquei fenêtre / renaître féminine, classiquej grincer / passer masculine, classiquek formidables / insondables féminine, classiquel divins / ravins masculine, classiquem apaisée / rosée féminine, classiquen pas masculine, classiqueo venue / inconnue féminine, classiquep horizon / frisson masculine, classiqueq quittent / méditent féminine, classiquer noir / voir masculine, classiques azure / masure féminine, classiquet raison / prison masculine, classiqueu étranges / anges féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

113 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources