La légende des siècles, 1877· XXI Le temps présent
La Colère du bronze
Et voilà donc l'emploi‖ que vous faites, vivants,De moi l'airain, vous cendre‖ éparse aux quatre vents !
Ainsi la certitude‖ est morte ! Ainsi la rueOffre en exemple un fourbe‖ à la foule accourue,Et les passants diront‖ du plus vil des bourreaux,D'un voleur, d'un goujat :‖ Ce doit être un héros !La statue est un lâche‖ abus de confiance !Et l'on verra le peuple,‖ ému, plein de croyance,Ayant foi dans le bronze‖ infaillible et serein,Découvrir son grand front‖ pour un faquin d'airain !
Vous allumez la braise‖ et vous creusez le moule ;Mon bloc fumant se gonfle‖ et tombe, s'enfle et croule,Vous fouillez mon flot rouge‖ avec des crocs de fer,Comme font des satans‖ remuant un enfer ;Vous attisez avec‖ le zinc incendiaireMon cratère où bascule‖ et s'épand la chaudière,Et tout mon dur métal‖ devient une eau de feuEt j'écume, et je dis :‖ Hommes, faites-moi dieu !J'y consens. Et je brûle‖ avec furie et joie.Faites. Dans mon tourment‖ mon triomphe flamboie.Quiconque voit ma pourpre‖ auguste est ébloui.Le noir moule béant,‖ sous la terre enfoui,S'ouvre à moi comme un gouffre‖ obscur au fond d'un antre,Et ma voix sombre gronde‖ et crie : Oui, c'est bien, j'entre,Je serai Washington !‖… — Je sors, je suis Morny !
Ah ! sous le ciel sacré,‖ sous l'azur infini,Soyez maudits ! Rugir‖ dans la fournaise ardente,Moi le bronze ! pour qui ?‖ Pour Gutenberg ? Pour Dante ?Pour Thrasybule ? Non.‖ Pour Billault, pour Dupin !J'attends Léonidas,‖ on me jette Scapin.Mais de quoi donc sont faits‖ les hommes ? C'est à croireQue l'ordure est pour vous‖ ressemblante à la gloire ;Que votre âme est troublée‖ au point de ne plus voir ;Et que le bien, le mal,‖ le crime, le devoir,Bayard, Judas, Barbès‖ le preux, Georgey l'impie,Flottent confusément‖ sous votre myopie !Vous hissez sur un faîte‖ abject le faciesDe Fould, ou le profil‖ abruti de Sieyès,Et vous avez le goût‖ de regarder sans cesseEn haut, bien au-dessus‖ de vos fronts, la bassesse.
Savez-vous que je suis‖ le métal souverain ?Que j'ai mis sur Corinthe‖ un quadrige d'airain,Et que mes dieux, mes rois,‖ mes victoires ailées,Font de l'ombre sur vous‖ du haut des Propylées ?Savez-vous qu'autrefois‖ j'étais sacré ? J'avaisL'impossibilité‖ d'être vil et mauvais ;Et c'est pourquoi vivants,‖ je valais mieux que l'homme.Je connaissais Athène‖ et j'ignorais Sodome.Les grecs disaient de moi :‖ Le bronze est un héros.J'étais Jupiter, Mars,‖ Pallas, Diane, Éros ;On me voyait durer‖ autant qu'un vers d'Eschyle ;Et j'étais pour les grecs‖ la chair du grand Achille.Ces populaces, foule‖ aux yeux pleins de clarté,Honoraient ma noirceur‖ et ma virginité ;Les portefaix de Sparte‖ et les marchandes d'herbesNe me regardaient point‖ sans devenir superbes.Et j'étais à tel point‖ l'âme de la citéQue les petits enfants‖ bégayaient : Liberté !
Aujourd'hui, sur un socle,‖ en vos places publiquesPour qui le ciel n'a plus‖ que des rayons obliques,Vous mettez la statue‖ énorme d'un pasquinQui devient un colosse‖ et reste un mannequin,D'un chenapan, d'un gueux‖ qui prend un air d'archonteEt qui se drape avec‖ orgueil dans de la honte.C'est de l'opprobre altier‖ et qui se tient debout.On monte au Panthéon‖ par le trou de l'égout.Les voilà tous, Magnan,‖ puis Delangle, Espinasse,Puis Troplong, ce qui rampe avec ce qui menace,Spectres hideux qu'entoure,‖ en plein air, au soleil,Le brouhaha des voix‖ inutiles, pareilA l'agitation‖ du vent dans les branchages.Et je suis le complice !‖ et les bardes, les sages,Les vaillants, les martyrs‖ à mourir acharnés,Les grands hommes que j'ai‖ tant de fois incarnés,Ne m'ont pas défendu‖ de cette ignominieD'être pantin après‖ avoir été génie !
Vous condamnez l'airain‖ aux avilissements.Comme vous, je trahis‖ et, comme vous, je mens.Je trahis la vertu,‖ je trahis la durée ;Je trahis la colère,‖ âpre muse azurée,Qui rend et fait justice,‖ et n'a pas d'autre soin ;Et devant Juvénal‖ je suis un faux témoin.Chute et deuil ! Je trahis‖ le lever de l'étoile,Qui dans l'ombre, à travers‖ la nuit, son chaste voile,Cherchant à l'horizon‖ des bronzes radieux,Aperçoit des bandits‖ au lieu de voir des dieux !
Ma fournaise m'indigne,‖ à mal faire occupée.Ceux qui vendent la loi,‖ ceux qui vendent l'épée,Brumaire avec Leclerc,‖ Décembre avec Morny,Un tas d'ingrédients,‖ faux droits, sceptre impuni,Le vieil autel, le vieux‖ billot, la vieille chaîne,Auxquels on a mêlé‖ la conscience humaine,Tout cela dans la cuve‖ obscure flotte et fond.Et la statue en sort, vile.Le Dieu profondVous donne les héros,‖ les penseurs, les prophètes,Et le bronze, et voilà,‖ vous, ce que vous en faites.Vous donnez le cachot‖ à Christophe Colomb,A Dante l'exil triste‖ et sa chape de plomb,A Jésus le calvaire‖ et sa risée ingrate,A Morus l'échafaud,‖ la ciguë à Socrate,Le bûcher à Jean Huss,‖ et le bronze aux valets.Je sais bien qu'on dira :‖ Passez, méprisez-les.Ce sont des gredins.Soit. Mais ce sont des statues.Mais ces indignités‖ sont de splendeur vêtues.Mais on croit tellement‖ le bronze honnête, et sûrDu bon choix des héros‖ qu'il dresse dans l'azur,On est si convaincu‖ que lorsque, sous les arbres,Au milieu des enfants‖ rieurs, parmi les marbres,Sur les degrés d'un temple‖ ou sur l'arche d'un pont,Le bronze montre au peuple‖ un homme, il en répond ;Mais tous ces malfaiteurs,‖ mais tous ces misérables,Devenus au passant‖ stupide vénérables,Ont si profondément,‖ de leurs pieds de métal,Pris racine au granit‖ puissant du piédestal ;J'ai mis sur leur bassesse‖ une si grande armure,Qu'en vain l'âpre aquilon‖ sur leurs têtes murmure,Ils sont là, fermes, froids,‖ rayonnants, ténébreux,L'heure, goutte du siècle,‖ en vain tombe sur eux ;Et vienne la tempête‖ et vienne la nuée,La foudre et son éclair,‖ la trombe et sa huée,Qu'importe ? ils sont d'airain ;‖ et l'airain jamais vieuxRit des coups d'ongles noirs‖ de l'hiver pluvieux.Novembre a beau venir‖ après juillet ; l'année,Cette dent qui mord tout,‖ les respecte, indignée !L'ondée, en les rouillant,‖ les conserve ; leurs frontsSe dressent immortels,‖ plus fiers sous plus d'affronts ;Sur eux s'abattent neige,‖ averse, givre, orage,Et tout le tourbillon‖ des bises, folle rage,Et la grêle insultante‖ et le soleil rongeur,Et, sans qu'il leur en reste‖ une ombre, une rougeur,Tous les soufflets du temps,‖ ils les ont sur la joue ;De sorte que le bronze‖ éternise la boue.
Tel homme, à quelque crâne‖ effroyable rêvant,Et qu'on flétrira mort,‖ vous l'adorez vivant ;Vous le faites statue‖ avant qu'il soit fantôme ;Vous ne distinguez pas‖ le géant de l'atome,Vous ne distinguez pas‖ le faux vainqueur du vrai ;Un jour Tacite, un jour‖ Salluste et MézerayDiront : Ce scélérat‖ a trahi la patrie !Et traîneront sa gloire‖ abjecte à la voirie.Vous l'avez déclaré‖ sublime en attendant.Moi sur qui vous mettez‖ plus d'un masque impudent,J'ai l'instinct qui vous manque,‖ hélas ! et dans le reîtreQui vous semble un héros,‖ souvent je sens un traître.
Ah ! fourmilière humaine !‖ il vous importe peuQu'un immonde stylite‖ offense le ciel bleu.Faire de la statue une prostituée !Votre prunelle, au jour‖ de cave habituée,N'a plus d'éclairs, sourit‖ au mal, se plaît à voirL'ombre que du plateau‖ d'un socle blanc ou noirJette le courtisan,‖ le fripon, le transfuge,Et l'aboiement du chien‖ semble la voix d'un juge.Les seuls dogues grondants‖ protestent vaguement.
L'histoire ne peut plus‖ me croire. Un monumentLa déconcerte, ayant‖ pour auréole un crime.Pourtant j'étais jadis‖ l'avertisseur sublime ;Je suis l'apothéose‖ ou bien le châtiment.Mon immobilité‖ vaut mon bouillonnement.Ardent, je suis la lave,‖ et, froid, je suis le bronze.
Quoi ! pas même un Néron !‖ pas même un Louis Onze !J'eusse rougi du maître,‖ on me livre au laquais !Dans les noirs carrefours,‖ dans les parcs, sur les quais,Je suis Dave ou Frontin,‖ et j'indigne Pétrone !Quoi ! Pas même un opprobre‖ avec une couronne !Pas même une infamie‖ ayant droit au laurier !Oui, c'est Dupin, Dupin‖ qu'on prend dans son terrier,Et qu'on fait bronze ! Il a‖ son temple, il est au centre.Mort, il se tient droit, lui‖ qui vécut à plat ventre !Et lui, c'est moi ! L'airain‖ moule, incarne et subitQuiconque a retourné‖ lestement son habit.Oui, voyez, c'est bien lui,‖ lourd fuyard, faux augure ;La honte le déforme,‖ et je le transfigure !Plus souillé qu'un haillon‖ qu'on brocante au bazar,J'en suis à regretter‖ la face de César ;C'était du moins le monstre,‖ à présent c'est le drôle.
Je ressuscite, ô lâche‖ et misérable rôle,Tel affreux gueux, qui n'est‖ pas même un empereur !Je me dresse, assombri,‖ sous ce masque d'horreur,Dans le forum, où nul,‖ hélas ! ne délibère.Honteux d'être Séjan,‖ je me voudrais Tibère.Il fut du moins auguste‖ en même temps que vil.Si de face il fut singe,‖ il fut dieu de profil.L'histoire le revêt‖ d'une honte immortelle ;Et son abjection‖ sans bornes n'est pas telleQu'on ne sente Troplong‖ et Baroche au-dessous.
Oh ! vous me sauverez‖ de ce bagne, gros sous !Vous me délivrerez.‖ Le peuple sur la claieTraînera la statue‖ émiettée en monnaie,Et je serai joyeux‖ que Chodruc et VadéMe jettent aux ruisseaux,‖ moi le bronze évadé.O penseur, deviens peuple !‖ O bronze, deviens cuivre !Car c'est une façon‖ superbe de revivre,Et rien n'est plus sublime,‖ et rien n'est plus charmantQue de se disperser‖ sur tous à tout moment,Que d'être l'obole humble‖ et de bienfaits remplie,Le denier qui va, vient,‖ court et se multiplie,Et qui, chétif, obscur,‖ trivial, triomphant,Donne au vieillard la vie‖ et la joie à l'enfant.On méprisait ce bronze,‖ et ce cuivre on l'estime.Plutôt qu'être Troplong‖ mieux vaut être un centimeEt, lorsqu'il fut Dupin‖ aux yeux de tout Paris,L'airain s'en débarbouille‖ avec du vert-de-gris.
Donc, j'attends. Quelque jour‖ j'aurai cette revanche.Déjà le pavé tremble‖ et le piédestal penche,Car tout a ses retours.‖ Le reflux est de droit.Jamais le genre humain‖ ne reste au même endroit.De la main du hasard‖ l'homme parfois accepteOn ne sait quels élus‖ de la fortune inepte ;Il en fait des dieux ; quitte,‖ et je l'aime ainsi mieuxA faire des liards‖ ensuite avec ces dieux !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 105((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a vivants / vents masculine, classiquea rue / accourue féminine, classiqueb bourreaux / héros masculine, classiquec confiance / croyance féminine, classiqued serein / d'airain masculine, classiquea moule / croule féminine, classiqueb fer / enfer masculine, classiquec incendiaire / chaudière féminine, classiqued feu / dieu masculine, classiquee joie / flamboie féminine, classiquef ébloui / enfoui masculine, classiqueg antre / j'entre féminine, classiqueh Morny / infini masculine, classiqueb ardente / Dante féminine, classiquec Dupin / Scapin masculine, classiqued croire / gloire féminine, classiquee voir / devoir masculine, classiquef l'impie / myopie féminine, classiqueg facies / Sieyès masculine, classiqueh cesse / bassesse féminine, classiquea souverain / d'airain masculine, classiqueb ailées / Propylées féminine, classiquec J'avais / mauvais masculine, classiqued l'homme / Sodome féminine, classiquee héros / Éros masculine, classiquef d'Eschyle / Achille féminine, classiqueg clarté / virginité masculine, classiqueh d'herbes / superbes féminine, classiquei cité / Liberté masculine, classiquea publiques / obliques féminine, classiqueb pasquin / mannequin masculine, classiquec d'archonte / honte féminine, classiqued debout / l'égout masculine, classiquee Espinasse / menace féminine, classiquef soleil / pareil masculine, classiqueg branchages / sages féminine, classiqueh acharnés / incarnés masculine, classiquei ignominie / génie féminine, classiquea avilissements / mens masculine, classiqueb durée / azurée féminine, classiquec soin / témoin masculine, classiqued l'étoile / voile féminine, classiquee radieux / dieux masculine, classiquea occupée / l'épée féminine, classiqueb Morny / impuni masculine, classiquec chaîne / humaine féminine, classiqued fond / vile / profond masculine, classiquee prophètes / faites féminine, classiquef Colomb / plomb masculine, classiqueg ingrate / Socrate féminine, classiqueh valets / méprisez-les masculine, classiquei gredins / statues / vêtues féminine, classiquej sûr / l'azur masculine, classiquek arbres / marbres féminine, classiquel pont / répond masculine, classiquem misérables / vénérables féminine, classiquen métal / piédestal masculine, classiqueo armure / murmure féminine, classiquep ténébreux / eux masculine, classiqueq nuée / huée féminine, classiquer vieux / pluvieux masculine, classiques l'année / indignée féminine, classiquet fronts / d'affronts masculine, classiqueu orage / rage féminine, classiquev rongeur / rougeur masculine, classiquew joue / boue féminine, classiquea rêvant / vivant masculine, classiqueb fantôme / l'atome féminine, classiquec vrai / Mézeray masculine, classiqued patrie / voirie féminine, classiquee attendant / impudent masculine, classiquef reître / traître féminine, classiquea peu / bleu masculine, classiqueb prostituée / habituée féminine, classiquec voir / noir masculine, classiqued transfuge / juge féminine, classiquee vaguement / monument masculine, classiqueb crime / sublime féminine, classiquec châtiment / bouillonnement masculine, classiqued bronze / Onze féminine, classiqueb laquais / quais masculine, classiquec Pétrone / couronne féminine, classiqued laurier / terrier masculine, classiquee centre / ventre féminine, classiquef subit / habit masculine, classiqueg augure / transfigure féminine, classiqueh bazar / César masculine, classiquei drôle / rôle féminine, classiqueb empereur / d'horreur masculine, classiquec délibère / Tibère féminine, classiqued vil / profil masculine, classiquee immortelle / telle féminine, classiquef au-dessous / sous masculine, classiqueb claie / monnaie féminine, classiquec Vadé / évadé masculine, classiqued cuivre / revivre féminine, classiquee charmant / moment masculine, classiquef remplie / multiplie féminine, classiqueg triomphant / l'enfant masculine, classiqueh l'estime / centime féminine, classiquei Paris / vert-de-gris masculine, classiquea revanche / penche féminine, classiqueb droit / endroit masculine, classiquec accepte / inepte féminine, classiqued mieux / dieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
212 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources