La légende des siècles, 1877· XXI Le temps présent
Le Prisonnier
Cet homme a pour prison‖ l'ignominie immense.
On pouvait le tuer,‖ mais on fut sans clémence,Il vit.Il est dans l’âpre et lugubre prisonInvisible, toujours‖ debout sur l'horizon,L’opprobre.Cette tour a la hauteur du songe.Sa crypte jusqu'aux lieux‖ ignorés se prolonge,Ses remparts ont de noirs‖ créneaux vertigineux,Si vains qu'on n'y pourrait‖ pendre une corde à nœuds,Si terribles que rien‖ jamais ne vous procureUne échelle appliquée‖ à la muraille obscure.Aucun trousseau de clefs‖ n'ouvre ce qui n'est plus.On est captif. Dans quoi ?‖ Dans de l'ombre. Et reclus ;Où ? dans son propre gouffre.‖ On a sur soi le voile.C'est fini. Deuil ! jamais‖ on ne verra l'étoileNi l'azur apparaître‖ au plafond sidéral.Là, rien qui puisse rendre‖ à l'affreux généralCette virginité,‖ la France point trahie.Sa mémoire est déjà‖ de lui-même haïe.Pas d'enceinte à ce bagne‖ épars dans tous les sens,Qui va plus loin que tous‖ les nuages passants,Car l'élargissement‖ du déshonneur imiteUn rayonnement d'astre‖ et n'a point de limite.Pour bâtir la prison‖ qui jamais ne finitLa loi ne se sert pas‖ d'airain ni de granit ;C'est la fange qu'on prend,‖ la fange étant plus dure ;Cette bastille-là‖ toujours vit, toujours dure,Pleine d'un crépuscule‖ au pâle hiver pareil,Brume où manque l'honneur‖ comme aux nuits le soleil,Oubliette où l'aurore‖ est éteinte, où méditeCe qui reste d'une âme‖ après qu'elle est maudite.
Ce misérable est seul‖ dans cette ombre ; son frontEst plié, car la honte‖ est basse de plafond,Tant l'informe cerveau‖ du fourbe est peu lucide,Tant est lourd à porter‖ le poids du parricide !Si cet homme eût voulu,‖ la France triomphait.Il porte au cou ce noir‖ carcan : ce qu'il a fait.De la déroute affreuse‖ il fut le vil ministre.Sa conscience nue,‖ indignée et sinistre,Est près de lui, disant :‖ L'abject sort du félon,Ganelon de Judas‖ et toi de Ganelon.Sois le désespéré.‖ Dors si tu peux, je veille. —Il entend cette voix‖ sans cesse à son oreille.Morne, il n'a même plus‖ cet espoir, un danger.Il faut qu'il reste, il faut‖ qu'il vive, pour songerAux vieilles légions‖ de France prisonnières,Pour qu'il soit souffleté‖ par toutes nos bannièresFrémissantes, la nuit,‖ dans ses rêves hideux.D'ailleurs nos aïeux morts‖ n'auraient au milieu d'euxPas voulu de ce spectre,‖ et leur grand souffle sombre,Certe, eût chassé d'abîme‖ en abîme cette ombre,Et fouetté, ramené,‖ repris, poussé, traînéCe fuyard à la fuite‖ à jamais condamné !Car grâce à lui, l'on peut‖ cracher sur notre gloire,Car c'est par toi, maudit,‖ que nos preux, notre histoire,Nos régiments, de tant‖ de victoire étoilés,Que Wagram, Austerlitz,‖ Lodi, s'en sont allésEn prison, sous les yeux‖ de l'anglais et du russe,Le dos zébré du plat‖ du sabre de la Prusse !Inexprimable deuil !Donc cet homme est muréAu fond d'on ne sait quel‖ mépris démesuré ;Le regard effrayant‖ du genre humain l'entoure.Il est la trahison‖ comme Cid la bravoure.Sa complice, la Peur,‖ sa sœur, la Lâcheté,Le gardent. Ce rebut‖ vivant, ce rejeté,Sous l'exécration‖ de tous, sur lui vomie,Râle, et ne peut pas plus‖ sortir de l'infamieQue l'écume ne peut‖ sortir de l'océan.L'opprobre, ayant horreur‖ de lui, dirait : Va-t'en !Les anges justiciers,‖ secouant sur cette âmeLeur glaive où la lumière,‖ hélas ! s'achève en flamme,Crieraient : Sors d'ici ! rentre‖ au néant qui t'attend !Qu'il ne pourrait ; aucune‖ ouverture n'étantPossible, ô cieux profonds,‖ hors d'une telle honte !Cet homme est le Forçat !‖ Qu'il descende ou qu'il monte,Que trouve-t-il ? En bas‖ l'abjection ; en hautL'abjection. Son cœur‖ est brûlé du fer chaud.Le criminel, eût-il‖ plus d'or qu'il n'en existe,Ne corrompra jamais‖ son crime, geôlier triste.Deux verrous ont fermé‖ sa porte pour jamais,L'un qu'on nomme Strasbourg,‖ l'autre qu'on nomme Metz.Ah ! cet infâme a mis‖ le pied sur la patrie.
Quand une âme ici-bas‖ est à ce point flétrie,Lorsqu'on l'a vue au fond‖ des forfaits se vautrer,L'honneur libre et vivant‖ n'y peut pas plus rentrerQue l'abeille ne vient‖ sur une rose morte.Ah ! le Spielberg est noir,‖ la Bastille était forteLe Saint-Michel rempli‖ de cages était haut,Le vieux château Saint-Ange‖ est un puissant cachot ;Mais aucun mur n'égale‖ en épaisseur la honte.
Dieu tient ce prisonnier‖ et lui demande compte.Comment a-t-il changé‖ notre armée en troupeau ?Qu'a-t-il fait des canons,‖ des soldats, du drapeau,Du clairon réveillant‖ les camps, de l'espérance,De nous tous, et combien‖ a-t-il vendu la France ?Oh ! quelle ombre de tels‖ coupables ont sur eux !Cave et forêt ! rameaux‖ croisés ! murs douloureux !Stigmate ! abaissement !‖ chute ! dédains horribles !Comment fuir de dessous‖ ces branchages terribles ?O chiens, qu'avez-vous donc‖ dans les dents ? C'est son nom.Il habite la faute,‖ éternel cabanon,Labyrinthe aux replis‖ monstrueux et funèbres,Où les ténèbres sont‖ derrière les ténèbres,Geôle où l'on est captif‖ tant qu'on est regardé.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 52((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a immense / clémence féminine, classiqueb vit / prison / l'horizon masculine, classiquec L’opprobre / songe / prolonge féminine, classiqued vertigineux / nœuds masculine, classiquee procure / obscure féminine, classiquef plus / reclus masculine, classiqueg voile / l'étoile féminine, classiqueh sidéral / général masculine, classiquei trahie / haïe féminine, classiquej sens / passants masculine, classiquek imite / limite féminine, classiquel finit / granit masculine, classiquem dure féminine, classiquen pareil / soleil masculine, classiqueo médite / maudite féminine, classiquea front / plafond masculine, classiqueb lucide / parricide féminine, classiquec triomphait / fait masculine, classiqued ministre / sinistre féminine, classiquee félon / Ganelon masculine, classiquef veille / oreille féminine, classiqueg danger / songer masculine, classiqueh prisonnières / bannières féminine, classiquei hideux / d'eux masculine, classiquej sombre / ombre féminine, classiquek traîné / condamné masculine, classiquel gloire / histoire féminine, classiquem étoilés / allés masculine, classiquen russe / Prusse féminine, classiqueo deuil / muré / démesuré masculine, classiquep l'entoure / bravoure féminine, classiqueq Lâcheté / rejeté masculine, classiquer vomie / l'infamie féminine, classiques l'océan / Va-t'en masculine, classiquet âme / flamme féminine, classiqueu t'attend / n'étant masculine, classiquev honte / monte féminine, classiquew haut / chaud masculine, classiquex existe / triste féminine, classiquey jamais / Metz masculine, classiquez patrie / flétrie féminine, classiqueb vautrer / rentrer masculine, classiquec morte / forte féminine, classiqued haut / cachot masculine, classiquee honte / compte féminine, classiqueb troupeau / drapeau masculine, classiquec l'espérance / France féminine, classiqued eux / douloureux masculine, classiquee horribles / terribles féminine, classiquef nom / cabanon masculine, classiqueg funèbres / ténèbres féminine, classiqueh regardé / évadé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
107 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources