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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1877· V Après les dieux, les rois· II De Ramire à Cosme de Médicis

Montfaucon

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 199 vers

I Pour les oiseaux

A l'heure où le soleil‖ descend tiède et pâli,Seul à seul, près du bois‖ de Saint-Jean-d'Angely,L'archevêque Bertrand‖ parlait au roi Philippe :

— Roi, le trône et l'autel‖ sont le même principe ;Défendons-nous ensemble ;‖ il faut de tous côtésDu front du peuple obscur‖ chasser les nouveautés.Sauver l'église, ô roi,‖ c'est vous sauver vous-même.L'état devient plus fort‖ par la terreur qu'il sème,Et par le tremblement‖ du peuple s'affermit ;Toujours, quand elle eut peur,‖ la foule se soumit.Il n'est qu'un droit : régner.‖ Le nécessaire est juste.Les quatre grands baillis‖ du roi Philippe-Auguste,Toutes les vieilles lois,‖ c'est trop peu désormais ;Pour arrêter le mal,‖ sur de hautains sommets,Il faut la permanence‖ étrange de l'exemple.Sire, les schismes vont‖ à l'attaque du temple ;Le peuple semble las‖ d'être sur les genoux ;La révolte est sur vous,‖ l'hérésie est sur nous ;D'où viennent ces essaims‖ tumultueux d'idées ?Des profondeurs que nul‖ prophète n'a sondées,Peut-être de la nuit,‖ ou peut-être du ciel.Parlons bas. Écoutez,‖ roi providentiel.Rien n'est plus effrayant‖ que ces sombres descentesD'instincts nouveaux parmi‖ les foules frémissantes ;Ces chimères d'en haut‖ s'abattant tout à coupVolent, courent, s'en vont,‖ reviennent, sont partout,Ouvrent les yeux fermés,‖ fouillent les têtes pleines,Se mêlent aux esprits,‖ se mêlent aux haleines,Blessent les dogmes saints‖ dans l'ombre, et, fatal jeu,Frappent l'homme endormi‖ de mille becs de feu ;Elles tentent, troublant‖ le mystère où nous sommes,Un travail inconnu‖ sur le cerveau des hommes,Leur ôtant quelque chose‖ et leur donnant aussi ;Quoi ? c'est là votre perte‖ et c'est là mon souci.Que font-elles ? du jour,‖ du mal ? Qu'apportent-elles ?Un souffle, un bruit, le vent‖ qui tombe de leurs ailes ;Je l'ignore ; ici Dieu‖ m'échappe ; mais je saiQu'il ne nous reste rien‖ quand elles ont passé.Le roi Philippe écoute ;‖ et l'archevêque songe,Et vers la papauté‖ son bras pensif s'allonge.— Chassez les nouveautés, roi Philippe.En marchant,Tous deux rêveurs, ils sont‖ arrivés près d'un champQu'emplit de son frisson‖ toute une moisson mûre ;Au-dessus des épis‖ jetant un long murmure,Sous de hauts échalas‖ plantés parmi les blés,Flottent, mouillés de pluie‖ et de soleil brûlés,A des cordes que l'air‖ pousse, éloigne et ramène,De hideux sacs de paille‖ ayant la forme humaine ;Nœuds de débris sans nom,‖ lambeaux fous, balançantOn ne sait quel aspect‖ farouche et menaçant ;Les oiseaux, les moineaux‖ que le blé d'or invite,L'alouette criant‖ aux autres : vite ! Vite !Accourent vers le champ‖ plein d'épis ; mais, au vent,Chaque haillon devient‖ lugubrement vivant,Et tout l'essaim chantant‖ s'effraie et se dissipe.

— Quel est donc le moyen‖ de régner ? dit Philippe.

Comme le roi parlait,‖ l'archevêque pieuxVit ce champ, hérissé‖ de poteaux et de pieux,Où pendaient, à des fils‖ tremblant quand l'air s'agite,Des larves qui mettaient‖ tous les oiseaux en fuite.

Et, le montrant au roi,‖ Bertrand dit : — Le voici.

II Pour les idées

Et c'est pourquoi, dans l'air‖ par la brume obscurci,Depuis ces temps de deuil,‖ d'angoisse et de souffrance,Au-dessus de la foule,‖ au-dessus de la France,Comme sur Babylone‖ on distingue Babel,On voit, dans le Paris‖ de Philippe le Bel,On ne sait quel difforme‖ et funèbre édifice ;Tas de poutres hideux‖ où le jour rampe et glisse,Lourd enchevêtrement‖ de poteaux, de crampons,Et d'arcs-boutants pareils‖ aux piles des vieux ponts.Terrible, il apparaît‖ sur la colline infâme.Les autres monuments,‖ où Paris met son âme,Collèges, hôpitaux,‖ tours, palais radieux,Sont les docteurs, les saints,‖ les héros et les dieux ;Lui, misérable, il est‖ le monstre. Fauve, il traîne,Sur sa pente d'où sort‖ une horreur souterraine,Son funeste escalier‖ qui dans la mort finit ;Tout ce que le ciment,‖ la brique, le granit,Le fer, peuvent avoir‖ de la bête féroce,Il l'a ; ses piliers bruts,‖ runes d'un dogme atroce,Semblent des Irmensuls‖ livides, et ses blocsDans l'obscurité vague‖ ébauchent des Molochs ;Baal pour le construire‖ a donné ses solivesOù flottaient des anneaux‖ que secouaient les dives,Saturne ses crochets,‖ Teutatès ses menhirs ;Tous les cultes sanglants‖ ont là leurs souvenirs ;Si le lierre ou le houx‖ dans ses dalles végète,Si quelque ronce y croît,‖ la feuille horrible jetteUne ombre onglée et noire,‖ affreux stigmate obscur,Qui ressemble aux cinq doigts‖ du bourreau sur le mur.Vil bâtiment, des temps‖ fatals fatal complice !Il est la colonnade‖ immonde du supplice,L'échafaud que le Louvre‖ a pour couronnement,La caresse au tombeau,‖ l'insulte au firmament ;Et cette abominable‖ et fétide bâtisseDevant le ciel sacré‖ se nomme la Justice,Et ce n'est pas la moindre‖ horreur du monumentDe s'appeler l'autel‖ en étant l'excrément.Morne, il confine moins‖ aux Paris qu'aux Sodomes.Spectre de pierre ayant‖ au front des spectres d'hommes,Inexorable plus‖ que l'airain et l'acier,Il est, il vit, farouche‖ et sans se soucierQue le monde à ses pieds‖ souffre, existe ou périsse,Et contre on ne sait quoi‖ dans l'ombre il se hérisse ;A de certains moments‖ ce charnier qui se taitFrissonne, et comme si,‖ triste, il se lamentait,Mêle une clameur sourde‖ aux vents, et continueEn râle obscur le bruit‖ des souffles dans la nue ;Là grince le rouet‖ sinistre du cordier.Du cadavre au squelette‖ on peut étudierLe progrès que les morts‖ font dans la pourriture ;Chaque poteau chargé‖ d'un corps sans sépultureMarque une date abjecte,‖ et chaque madrierSemble le signe affreux‖ d'un noir calendrier.

La nuit il semble croître,‖ et dans le crépusculeIl a l'air d'avancer‖ sur Paris qui recule.

Rien de plus ténébreux‖ n'a jamais été misSur ce tas imbécile‖ et triste de fourmisQue la hautaine histoire‖ appelle populace.O pâle humanité,‖ quand donc seras-tu lasse ?

Lugubre vision !‖ au-dessus d'un mur blancQuelque chose d'informe‖ et qui paraît tremblantSe dresse ; chaos morne‖ et ténébreux ; broussailleDe silence, d'horreur‖ et de nuit qui tressaille ;On ne voit le nuage,‖ et l'ombre aux vagues yeux,Et le blêmissement‖ formidable des cieux,Et la brume qui flotte,‖ et l'astre qui flamboie,Qu'à travers une vaste‖ et large claire-voieDe poutres, dont chacune‖ est un sanglant barreau ;On dirait que Satan, l’infâme ange bourreau,Dont la rage et la joie‖ et la haine, acharnées,Exécutent Adam‖ depuis six mille années,Sur ces fauves piliers‖ a posé de sa mainLa grande claie où fut‖ traîné le genre humain.C'est, dans l'obscurité‖ lugubrement émue,De la terreur, bâtie‖ en pierre, et qui remue ;C'est délabré, croulant,‖ lépreux, désespéré ;Les poteaux ont pour toit‖ le vide ; le degréAboutit à l'échelle‖ et l'échelle aux ténèbres ;Le crépuscule passe‖ à travers des vertèbresEt montre dans la nuit‖ des pieds aux doigts ouverts ;Entre les vieux piliers,‖ de moisissure verts,Blêmes quand les rayons‖ de lune s'y répandent,Là-haut des larves vont‖ et viennent, des morts pendent.Et la fouine a rongé‖ leur crâne et leur fémur,Et leur ventre effrayant‖ se fend comme un fruit mûr ;Si la mort connaissait‖ les trépassés, si l'hommeValait que le tombeau‖ sût comment il se nomme,Si l'on comptait les grains‖ du hideux chapelet,On dirait : — Celui-ci,‖ c'est Tryphon, qui voulaitFêter le jour de Pâque‖ autrement qu'Irénée ;Ceux-là sont des routiers,‖ engeance forcenée,Gueux qui contre le sceptre‖ ont croisé le bâton ;Cet autre, c'est Glanus,‖ traducteur de Platon ;Celui-ci, que des lois‖ frappa la prévoyance,Osa propager l'art‖ du sorcier de Mayence,Et jeter à la foule‖ un Virgile imprimé ;C'est Pierre Albin ; l'oubli‖ sur lui s'est refermé ;Cet autre est un voleur, cet autre est un poëte.Derrière leur tragique‖ et noire silhouette,L'azur luit, le soir vient,‖ l'aube blanchit le ciel ;Le vent, s'il entre là,‖ sort pestilentiel ;Chacun d'eux sous le croc‖ du sépulcre tournoie ;Et tous, que juin les brûle‖ ou que janvier les noie,S'entre-heurtent, fameux,‖ chétifs, obscurs, marquants,Et sont la même nuit‖ dans les mêmes carcans ;Le craquement farouche‖ et massif des traversesAccompagne leurs chocs‖ sous les âpres averses,Et, comble de terreur,‖ on croirait par instantQue le cadavre, au gré‖ des brises s'agitant,Avec son front sans yeux‖ et ses dents sans gencives,Rit dans la torsion‖ des chaînes convulsives.L'exécrable charnier,‖ sous ses barres de fer,Regardant du côté‖ de Rome et de l'enfer,Dans l'étrange épaisseur‖ des brumes infiniesSemble chercher au loin‖ ses sœurs les gémonies,Et demander au gouffre‖ où nul astre n'a luiSi Josaphat sera‖ plus sinistre que lui.Et toujours, au-dessus‖ des clochers et des dômes,Le vent lugubre joue‖ avec tous ces fantômes,Hier, demain, le jour,‖ la nuit, l'été, l'hiver ;Et ces morts sans repos,‖ où fourmille le verPlus que l'abeille d'or‖ dans le creux des yeuses,Cette agitation‖ d'ombres mystérieuses,L'affreux balancement‖ de ces spectres hagards,Ces crânes sans cheveux,‖ ces sourcils sans regards,Ce grelottement sourd‖ de ferrailles funèbres,Chassent dans la nuée,‖ à travers les ténèbres,Les purs esprits de l'aube‖ et de l'azur, venusPour s'abattre au milieu‖ des vivants inconnus,Pour faire leur moisson‖ sublime dans la foule,Dire aux peuples le mot‖ du siècle qui s'écoule,Et leur jeter une âme‖ et leur apporter Dieu ;Et l'on voit, reprenant‖ leur vol vers le ciel bleu,La sainte vérité,‖ la pensée immortelle,L'amour, la liberté,‖ le droit, heurtant de l'aileLe Louvre et son beffroi,‖ l'église et son portail,Fuir, blancs oiseaux, devant‖ le sombre épouvantail.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
99((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a pâli / Saint-Jean-d'Angely masculine, classiqueb Philippe / principe féminine, classiqueb côtés / nouveautés masculine, classiquec vous-même / sème féminine, classiqued s'affermit / soumit masculine, classiquee juste / Philippe-Auguste féminine, classiquef désormais / sommets masculine, classiqueg l'exemple / temple féminine, classiqueh genoux / nous masculine, classiquei d'idées / sondées féminine, classiquej ciel / providentiel masculine, classiquek descentes / frémissantes féminine, classiquel coup / partout masculine, non classiquem pleines / haleines féminine, classiquen jeu / feu masculine, classiqueo sommes / hommes féminine, classiquep aussi / souci masculine, classiqueq Qu'apportent-elles / ailes féminine, classiquer sai / passé masculine, classiques songe / s'allonge féminine, équivalentet Philippe / marchant / champ masculine, classiqueu mûre / murmure féminine, non classiquev blés / brûlés masculine, classiquew ramène / humaine féminine, classiquex balançant / menaçant masculine, classiquey invite / Vite féminine, classiquez vent / vivant masculine, classiquea dissipe / Philippe féminine, classiquea pieux masculine, classiqueb s'agite / fuite féminine, classiquea voici / obscurci masculine, classiqueb souffrance / France féminine, classiquec Babel / Bel masculine, classiqued édifice / glisse féminine, classiquee crampons / ponts masculine, classiquef infâme / âme féminine, classiqueg radieux / dieux masculine, classiqueh traîne / souterraine féminine, classiquei finit / granit masculine, classiquej féroce / atroce féminine, classiquek blocs / Molochs masculine, classiquel solives / dives féminine, classiquem menhirs / souvenirs masculine, classiquen végète / jette féminine, classiqueo obscur / mur masculine, classiquep complice / supplice féminine, classiqueq couronnement / firmament masculine, classiquer bâtisse / Justice féminine, classiques monument / l'excrément masculine, classiquet Sodomes / d'hommes féminine, classiqueu l'acier / soucier masculine, classiquev périsse / hérisse féminine, classiquew tait / lamentait masculine, classiquex continue / nue féminine, classiquey cordier / étudier masculine, classiquez pourriture / sépulture féminine, classiquea madrier / calendrier masculine, classiquea crépuscule / recule féminine, classiquea mis / fourmis masculine, classiqueb populace / lasse féminine, classiquea blanc / tremblant masculine, classiqueb broussaille / tressaille féminine, classiquec yeux / cieux masculine, classiqued flamboie / claire-voie féminine, classiquee barreau / bourreau masculine, classiquef acharnées / années féminine, classiqueg main / humain masculine, classiqueh émue / remue féminine, classiquei désespéré / degré masculine, classiquej ténèbres / vertèbres féminine, classiquek ouverts / verts masculine, classiquel répandent / pendent féminine, classiquem fémur / mûr masculine, classiquen l'homme / nomme féminine, classiqueo chapelet / voulait masculine, classiquep qu'Irénée / forcenée féminine, classiqueq bâton / Platon masculine, classiquer prévoyance / Mayence féminine, classiques imprimé / refermé masculine, classiquet poëte / silhouette féminine, classiqueu ciel / pestilentiel masculine, classiquev tournoie / noie féminine, classiquew marquants / carcans masculine, classiquex traverses / averses féminine, classiquey instant / s'agitant masculine, classiquez gencives / convulsives féminine, classiquea fer / l'enfer masculine, classiqueb infinies / gémonies féminine, classiquec lui masculine, classiqued dômes / fantômes féminine, classiquee l'hiver / ver masculine, classiquef yeuses / mystérieuses féminine, classiqueg hagards / regards masculine, classiqueh funèbres / ténèbres féminine, classiquei venus / inconnus masculine, classiquej foule / s'écoule féminine, classiquek Dieu / bleu masculine, classiquel immortelle / l'aile féminine, classiquem portail / épouvantail masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

199 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources