La légende des siècles, 1883
« Je ne me sentais plus vivant ; je me retrouve »
Je ne me sentais plus‖ vivant ; je me retrouve,Je marche, je revois‖ le but sacré. J'éprouveLe vertige divin,‖ joyeux, épouvanté,Des doutes convergeant‖ tous vers la vérité ;Pourtant je hais le dogme,‖ un dogme c'est un cloître.Je sens le sombre amour‖ des précipices croîtreDans mon sauvage cœur,‖ saignant, blessé, banni,Calme, et de plus en plus‖ épars dans l'infini.Si j'abaisse les yeux,‖ si je regarde l'ombre,Je sens en moi, devant‖ les supplices sans nombre,Les bourreaux, les tyrans,‖ grandir à chaque pasUne indignation‖ qui ne m'endurcit pas,Car s'indigner de tout,‖ c'est tout aimer en somme,Et tout le genre humain‖ est l'abîme de l'homme.
Le philosophe plane‖ et rêve sur ces flotsDe douleurs, de tourments,‖ d'angoisses, de sanglots,Où partout quelque esquif‖ lutte, chavire et sombre ;Ainsi qu'une hirondelle‖ au-dessus d'une eau sombre,Dans ce monde qui semble‖ au hasard châtié,L'âme tournoie autour‖ d'un gouffre, la pitié.
Que croire ? — La pitié‖ me prend, m'emplit, m'enivre,Me donne le dégoût‖ formidable de vivre,Me porte à des excès‖ étranges, secourir,Au hasard, à tâtons,‖ ceux que je vois souffrir,Être indulgent, pensif,‖ tendre, clément, stupide ;Si bien que par moments‖ la foule me lapide.C'est bien fait, certe. — Amis,‖ je rentre en tout cela,J'étais absent, j'arrive,‖ et je dis : me voilà !
Prendre garde à ce peuple‖ obscur sur qui l'on marche,Aimer mieux me jeter‖ aux flots qu'entrer dans l'arche,N'avoir jamais le mal‖ des autres pour souhait,Plaindre la haine, même‖ en celui qui nous hait,Je reviens à mon œuvre.‖ Et j'offre à cette boucheQui s'ouvre obscurément‖ dans toute âme farouche,Aux noirs désespérés‖ errant sans feu ni lieu,Un peu de vie à boire,‖ et ce verre d'eau, Dieu.
Versification
- Forme
- 4 distiquess (distiques)
- Rimes
- 18((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiquess
- Mots à la rime
- a retrouve / J'éprouve féminine, classiqueb épouvanté / vérité masculine, classiquec cloître / croître féminine, classiqued banni / l'infini masculine, classiquee l'ombre / nombre féminine, classiquef pas masculine, classiqueg somme / l'homme féminine, classiquea flots / sanglots masculine, classiqueb sombre féminine, classiquec châtié / pitié masculine, classiquea m'enivre / vivre féminine, classiqueb secourir / souffrir masculine, classiquec stupide / lapide féminine, classiqued cela / voilà masculine, classiquea marche / l'arche féminine, classiqueb souhait / hait masculine, classiquec bouche / farouche féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
36 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources