Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1883· IX

Le Lapidé

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 107 vers

Celui qui parle ici‖ marchait dans une plaineSombre au point qu'un sentier‖ s'y distinguait à peine ;On entendait un bruit‖ de foudre à l'horizon.

Il vit on ne sait quoi‖ d'affreux dans le gazon.Un monceau d'ossements,‖ noir sous un tas de pierres.Alors, lui, le marcheur‖ qui baisse les paupièresIl s'arrêta, sévère‖ et triste, et dit à Dieu :

— Dieu ! sous votre ciel calme‖ et dans cet âpre lieuOù le vent vient gronder‖ et l'apôtre se taire,Dans ce désert voisin‖ d'Horeb, je vois à terreQuelque chose qui fut‖ un homme et qui vivait.C'était un mage ; il eut‖ debout à son chevet,Tout le temps qu'il vécut,‖ votre esprit formidable ;Et votre esprit parlait‖ à son âme ; et le sable,Et la poussière, et l'eau‖ qui coule du rocher,N'ont jamais empêché‖ ses pieds nus de marcher ;Il passait les torrents‖ et traversait les plaines ;Il était sur la terre‖ une de vos haleines ;Il parlait au pontife,‖ au scribe, au juge, au roi,Et sa bouche soufflait‖ sur eux le vaste effroi ;Il ne ménageait pas‖ non plus la sombre foule,Il passait, dispersant‖ sa parole, et la houleA le même frisson‖ sous la trombe, et le boisSous l'orage indigné,‖ que l'homme sous sa voix.Du moins ce fut ainsi‖ tant que vécut ce mage.En bas son âme, en haut‖ l'astre, étaient du même âge.Et le peuple à ses pieds‖ songeait dans la citéQuand il parlait au gouffre‖ avec fraternité.Si bien que maintenant‖ le voici dans cette herbe.Le peuple est trop obscur,‖ le prêtre est trop superbePour se laisser longtemps‖ crier par un passantQu'il faut aider le faible‖ et bénir l'innocent,Qu'il faut craindre l'augure‖ et son sceptre d'érable,Mais que la vérité‖ surtout est vénérable,Et que les fils d'Adam‖ doivent se dire entre euxQu'il s'agit d'être juste‖ et non pas d'être heureux.Cet homme était sublime‖ et pur dans ses prières ;C'est pourquoi, je le dis,‖ le voilà sous ces pierres.Ce mage a cet amas‖ d'affreux cailloux pour lit,Qui le tua vivant‖ et mort l'ensevelit.Certes, l'arbre qui près‖ du cadavre s'élèveA plus d'ombrage ayant‖ à ses pieds plus de sève ;L'herbe est belle, et les vers‖ de terre sont contents ;Les loups ont, j'en conviens,‖ à manger pour longtemps ;L'hyène après la chair‖ rongera le squelette ;J'entends se réjouir‖ dans l'ombre la belette,Et le corbeau, qui hait‖ votre soleil divin ;Et l'églantier sauvage‖ en fleur dans ce ravinA pu boire le sang‖ dont ses roses sont faites.Est-ce donc à cela‖ que servent les prophètes ?

Et Dieu lui répondit :— D’abord, c’est à cela.Il faut que la fleur dise‖ à l'aube : me voilà !L'arbre existe ; il est bon‖ que l'herbe soit épaisseAfin que la brebis‖ joyeuse s'en repaisse ;Le ver de terre a droit‖ de vivre ; et le vautourDans le banquet du jour‖ et de l'ombre à son tour ;Le grand ordre ignoré‖ n'exclut pas la beletteDe ceux que la mamelle‖ universelle allaite ;Et moi qui sais que tout‖ a pour racine tout,Que, si l'un est couché,‖ c'est que l'autre est debout,Que l'être naît de l'être,‖ et sans fin se transforme,Et que l'éternité‖ tourne en ce cercle énorme,Sans quoi dans l'azur noir‖ les soleils s'éteindraient,Je ne vois pas pourquoi‖ les prophètes seraientDispensés de donner‖ leur chair pour nourritureA l'affamée immense‖ et sombre, la nature.Et puis ce lapidé‖ sert encore à ceci :C'est qu'il te fait songer.‖ L'homme passe, obscurciPar la nuit, par l'hiver,‖ par l'ombre, et par son âme,Car il met de la cendre‖ où j'ai mis de la flamme ;Eh bien, puisqu'il est sourd,‖ et puisqu'il est haineuxA ceux qu'il voit venir‖ ayant mon souffle en eux,Puisqu'il a son plaisir‖ pour loi, pour dieu son ventre,Il est bon qu'en venant‖ de jouer dans quelque antreSes jours, son bien, son cœur,‖ tout, sur un coup de dé,Soudain il voie à terre‖ un sage lapidé,Et qu'il compare, ému‖ d'une terreur sacrée,Les cadavres qu'il fait‖ aux esprits que je crée.

Et, poursuivit l'Esprit‖ immense, écoute encor.Quand, tels que des chasseurs‖ menant au son du corLeur meute dans le bois‖ sinistre des ténèbres,Les peuples, devant eux‖ poussant ces chiens funèbres,Haine, Ignorance, Envie,‖ Orgueil, Rébellion,Ont traqué mon prophète‖ ainsi que le lion,Quand ils boivent le sang‖ et le vin dans leurs salles,Adorant, nains hideux,‖ leurs fautes colossales,Quand le brûleur, soufflant‖ sur un tas de charbon,Se dit mon prêtre, et quand‖ le mal leur semble bon,Les mages aspirés‖ parlent aux multitudes,Comme le sombre vent,‖ du fond des solitudes ;Mais je n'ignore pas‖ que ce n'est point assez.Le prophète est bien grand,‖ mais ne peut, je le sais,Dire les mots divins‖ qu'avec la langue humaine ;Il sied que le prodige‖ et que le phénomèneApparaisse, et me nomme‖ aux peuples, oublieuxDe tout ce que j'ai mis‖ d'obscur sur les hauts lieux ;Il faut faire entrevoir‖ à l'homme mon mystère,L'ordre silencieux‖ doit cesser de se taire,Et, pour le ciel profond,‖ c'est le moment d'avoirLa clameur rappelant‖ les peuples au devoir ;Un avertissement‖ farouche est nécessaire ;Votre terre a besoin‖ qu'un verbe altier, sincère,Innocent, prenne l'ombre‖ effrayante à témoin ;Alors il faut quelqu'un‖ qu'on entende de loinEt qui parle plus haut‖ que la voix ordinaire,Et c'est un des emplois‖ que je donne au tonnerre.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
53((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a plaine / peine féminine, classiqueb l'horizon / gazon masculine, classiqueb pierres / paupières féminine, classiquec Dieu / lieu masculine, classiqueb taire / terre féminine, classiquec vivait / chevet masculine, classiqued formidable / sable féminine, classiquee rocher / marcher masculine, classiquef plaines / haleines féminine, classiqueg roi / effroi masculine, classiqueh foule / houle féminine, classiquei bois / voix masculine, classiquej mage / âge féminine, classiquek cité / fraternité masculine, classiquel herbe / superbe féminine, classiquem passant / l'innocent masculine, classiquen d'érable / vénérable féminine, classiqueo eux / heureux masculine, classiquep prières / pierres féminine, classiqueq lit / l'ensevelit masculine, classiquer s'élève / sève féminine, classiques contents / longtemps masculine, classiquet squelette / belette féminine, classiqueu divin / ravin masculine, classiquev faites / prophètes féminine, classiquea répondit / cela / voilà masculine, classiqueb épaisse / repaisse féminine, classiquec vautour / tour masculine, classiqued belette / allaite féminine, classiquee tout / debout masculine, classiquef transforme / énorme féminine, classiqueg s'éteindraient / seraient masculine, classiqueh nourriture / nature féminine, classiquei ceci / obscurci masculine, classiquej âme / flamme féminine, classiquek haineux / eux masculine, classiquel ventre / antre féminine, classiquem dé / lapidé masculine, classiquen sacrée / crée féminine, classiquea encor / cor masculine, classiqueb ténèbres / funèbres féminine, classiquec Rébellion / lion masculine, classiqued salles / colossales féminine, classiquee charbon / bon masculine, classiquef multitudes / solitudes féminine, classiqueg assez / sais masculine, classiqueh humaine / phénomène féminine, équivalentei oublieux / lieux masculine, classiquej mystère / taire féminine, classiquek d'avoir / devoir masculine, classiquel nécessaire / sincère féminine, classiquem témoin / loin masculine, classiquen ordinaire / tonnerre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

107 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources