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La légende des siècles, 1883· XIV Rupture avec ce qui amoindrit

Rupture avec ce qui amoindrit

Victor Hugo· 41 quatrains, octosyllabes, 164 vers

Trêve à toutes ces vaines choses !Vous êtes dans l’ombre, sortons.Sans vous brouiller avec les roses,Évadez-vous des Jeannetons.

Enfuyez-vous de ces drôlesses.Derrière ces bonheurs changeantsSe dressent de pâles vieillessesQui menacent les jeunes gens.

Crains Manon qui te tend son verre ;Crains le grenier où l'on est bien.Perse, à l'alcôve de Néère,Préférait l'autan libyen.

Ami, ta vie est mansardée ;A ce petit ciel bas, plafondDe la volupté sans idée,Les âmes se heurtent le front.

Le temps déforme la jeunesseComme un vieux décor d'opéra.Gare à vous ! c'est par l'ivrognesseQue la bacchante finira.

L'églogue serait indignée,Dans vos noirs galetas sans jour,De voir des toiles d'araignéeAu bout des ailes de l'Amour.

Le houx sacré, frère du lierre,Que cueillait Plaute au fond des bois,A Margoton trop familièreEût dans l'ombre piqué les doigts.

L'antique muse tiburtineBaisait les fleurs, le jasmin pur,Le lys, et n'était libertineQu'avec les rayons, dans l'azur.

Vous avez autre chose à faireQue d'engloutir votre raisonDans la chanson qu'Anna préfèreEt dans le vin que boit Suzon.

Il est temps d'avoir d'autres fièvresQue de voir se coiffer, le soir,Lise, une épingle entre les lèvres,Éblouissement d'un miroir.

Frère, l'heure folle est passée.Debout, frère ! il est peu séantD'attarder l'œil de sa penséeA la figure du néant.

Laisse là Fanchon et Fanchette !Fermons les jours faux et charmants.L'honneur d'être un homme s'achètePar ces graves renoncements.

Les amourettes énervantesFatiguent, sans les émouvoir,Les âmes, ces grandes servantesDe la justice et du devoir.

Viens aux champs ! les champs sont sévèresEt pensifs plus que tu ne crois ;Les monts font songer aux calvaires,Les arbres font songer aux croix.

Oublions les soupers, les veilles,Le vin, le brelan, l'écarté !Viens noyer ton cœur aux merveillesDe l'immense sérénité !

Fuyez ; prenez votre volée.Un peu plus et nous traîneronsNotre rauque idylle éculéeDans le ruisseau des Porcherons.

Ouvrez les ailes de vos âmes ;Enfoncez le toit s'il le faut ;Les révélations, les flammes,Et les ouragans sont là-haut.

Levez vos cœurs, levez vos têtes.Allez où l'on a sur le frontLe vaste espace, les tempêtes,Les étoiles, et pas d'affront.

Vous êtes faits comme les lyres,Et pleins d'altiers frémissements ;De profonds et vagues souriresVous appellent aux firmaments.

Viens, nous lirons les livres sombresDes penseurs et des combattants,Pendant que Dieu fera des ombresEt des clartés dans le printemps.

Nous scruterons les maux, les guerres,Et le creux fatal qu'a laisséLe pied tragique île nos pèresDans l'âpre fange du passé.

Nous examinerons les songes,L'autel, les corans, les clergés,Les sceptres mêlés aux mensonges,Les dieux mêlés aux préjugés.

Molière, au fourbe ôtant sa guimpe,Mina Bossuet comme il put ;Pascal frappa ; Swift à l'OlympeOffrit ce miroir, Lilliput.

Nous regarderons sur la terreCe tas d'erreurs que Beaumarchais,Rabelais, Diderot, Voltaire,Ont remué de leurs crochets.

Nous saluerons ces DiogènesDe la raison et du bon sens ;Nous entendrons tomber les chaînesDerrière ces divins passants.

O France, grâce à ces sceptiques,Tu voyais le fond ; tu trouvaisDes ordures sous les portiquesEt sous les dogmes des forfaits.

Ces puissants balayeurs d'étableOnt fait un lion d'un baudet ;Dans leur cynisme redoutableUn tonnerre profond grondait.

Sur l'homme dans l'ignominieIls jetaient leur rude gaîté,Sachant que c'est à l'ironieQue commence la liberté.

Dieu fait précéder, quand il changeEn victime, hélas, le bourreau,L'effrayant glaive de l'archangePar le rasoir de Figaro.

La comédie amère et saineFait entrer Méduse en sortant ;Quand Beaumarchais est sur la scène,Danton dans la coulisse attend.

Les railleurs sous leur joug lugubreConsolent les âges de fer ;Leur éclat de rire salubreDéconcerte l'antique enfer.

Ils ont fait l'interrogatoireFarouche, à travers le bâillon,Des religions par l'histoire,De la pourpre par le haillon.

Durs au bigot, fatals au cuistre,Ils promènent à petit bruitUne lueur gaie et sinistreDans le grand bagne de la nuit.

Escobar est le chat qui rôdeEt fuit, mais Voltaire est le lynx.Ils font, sans pitié pour la fraude,Rire la Gaule au nez du sphinx.

Ces douteurs ont frayé nos routes,Et sont si grands sous le ciel bleuQu'à cette heure, grâce à leurs doutes,On peut enfin affirmer Dieu !

Leur rouge lanterne nous mène.Ces contemplateurs du pavé,En fouillant la guenille humaine,Cherchaient le peuple, et l'ont trouvé.

Ils ont, dans la nuit où nous sommes,Retrouvé la raison, les droits,L'égalité volée aux hommes,En vidant les poches des rois.

Ils ont fait, moqueurs nécessairesEt plus exacts que Mézeray,De la torsion des misèresTomber goutte à goutte le vrai.

Ils ont nié la vieille bible ;Ces guérisseurs, ces factieuxOnt fait cette chose terribleL'ouverture de tous les yeux.

Ils ont, sur la cime vermeille,Montré l'aurore au genre humain ;Ils ont été la grande veilleDu formidable lendemain.

La révolution françaiseC'est le salut, d'horreur mêlé.De la tête de Louis seize,Hélas ! la lumière a coulé.

Versification

Forme
41 quatrains (quatrains)
Rimes
41(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
41 quatrains
Mots à la rime
a choses / roses féminine, classiqueb sortons / Jeannetons masculine, classiquea drôlesses / vieillesses féminine, classiqueb changeants / gens masculine, classiquea verre / Néère féminine, classiqueb bien / libyen masculine, classiquea mansardée / idée féminine, classiqueb plafond / front masculine, classiquea jeunesse / l'ivrognesse féminine, classiqueb d'opéra / finira masculine, classiquea indignée / d'araignée féminine, classiqueb jour / l'Amour masculine, classiquea lierre / familière féminine, classiqueb bois / doigts masculine, classiquea tiburtine / libertine féminine, classiqueb pur / l'azur masculine, classiquea faire / préfère féminine, classiqueb raison / Suzon masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb soir / miroir masculine, classiquea passée / pensée féminine, classiqueb séant / néant masculine, classiquea Fanchette / s'achète féminine, classiqueb charmants / renoncements masculine, classiquea énervantes / servantes féminine, classiqueb émouvoir / devoir masculine, classiquea sévères / calvaires féminine, classiqueb crois / croix masculine, classiquea veilles / merveilles féminine, classiqueb l'écarté / sérénité masculine, classiquea volée / éculée féminine, classiqueb traînerons / Porcherons masculine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb faut / là-haut masculine, classiquea têtes / tempêtes féminine, classiqueb front / d'affront masculine, classiquea lyres / sourires féminine, classiqueb frémissements / firmaments masculine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb combattants / printemps masculine, classiquea guerres / pères féminine, classiqueb laissé / passé masculine, classiquea songes / mensonges féminine, classiqueb clergés / préjugés masculine, classiquea guimpe / l'Olympe féminine, classiqueb put / Lilliput masculine, classiquea terre / Voltaire féminine, classiqueb Beaumarchais / crochets masculine, classiquea Diogènes / chaînes féminine, classiqueb sens / passants masculine, classiquea sceptiques / portiques féminine, classiqueb trouvais / forfaits masculine, classiquea d'étable / redoutable féminine, classiqueb baudet / grondait masculine, classiquea l'ignominie / l'ironie féminine, classiqueb gaîté / liberté masculine, classiquea change / l'archange féminine, classiqueb bourreau / Figaro masculine, classiquea saine / scène féminine, classiqueb sortant / attend masculine, classiquea lugubre / salubre féminine, classiqueb fer / enfer masculine, classiquea l'interrogatoire / l'histoire féminine, classiqueb bâillon / haillon masculine, classiquea cuistre / sinistre féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea rôde / fraude féminine, classiqueb lynx / sphinx masculine, classiquea routes / doutes féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea mène / humaine féminine, classiqueb pavé / trouvé masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb droits / rois masculine, classiquea nécessaires / misères féminine, classiqueb Mézeray / vrai masculine, classiquea bible / terrible féminine, classiqueb factieux / yeux masculine, classiquea vermeille / veille féminine, classiqueb humain / lendemain masculine, classiquea française / seize féminine, classiqueb mêlé / coulé masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources