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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1859· I D’ève à jésus

Booz endormi

Victor Hugo· 22 quatrains, alexandrins, 88 vers

Booz s'était couché‖ de fatigue accablé ;Il avait tout le jour‖ travaillé dans son aire,Puis avait fait son lit‖ à sa place ordinaire ;Booz dormait auprès‖ des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait‖ des champs de blés et d'orge ;Il était, quoique riche,‖ à la justice enclin ;Il n'avait pas de fange‖ en l'eau de son moulin,Il n'avait pas d'enfer‖ dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent‖ comme un ruisseau d'avril.Sa gerbe n'était point‖ avare ni haineuse ;Quand il voyait passer‖ quelque pauvre glaneuse :— Laissez tomber exprès‖ des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur‖ loin des sentiers obliques,Vêtu de probité‖ candide et de lin blanc ;Et, toujours du côté‖ des pauvres ruisselant,Ses sacs de grains semblaient‖ des fontaines publiques.

Booz était bon maître‖ et fidèle parent ;Il était généreux,‖ quoiqu'il fût économe ;Les femmes regardaient‖ Booz plus qu'un jeune homme,Car le jeune homme est beau,‖ mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient‖ vers la source première,Entre aux jours éternels‖ et sort des jours changeants ;Et l'on voit de la flamme‖ aux yeux des jeunes gens,Mais dans l'œil du vieillard‖ on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit‖ dormait parmi les siens ;Près des meules, qu'on eût‖ prises pour des décombres,Les moissonneurs couchés‖ faisaient des groupes sombres ;Et ceci se passait‖ dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël‖ avaient pour chef un juge ;La terre, où l'homme errait‖ sous la tente, inquietDes empreintes de pieds‖ de géant qu'il voyait,Était encor mouillée‖ et molle du déluge.

Comme dormait Jacob,‖ comme dormait Judith,Booz, les yeux fermés,‖ gisait sous la feuillée ;Or, la porte du ciel‖ s'étant entre-bâilléeAu-dessus de sa tête,‖ un songe en descendit.

Et ce songe était tel,‖ que Booz vit un chêneQui, sorti de son ventre,‖ allait jusqu'au ciel bleu ;Une race y montait‖ comme une longue chaîne ;Un roi chantait en bas,‖ en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait‖ avec la voix de l'âme :« Comment se pourrait-il‖ que de moi ceci vînt ?Le chiffre de mes ans‖ a passé quatre-vingt,Et je n'ai pas de fils,‖ et je n'ai plus de femme.

« Voilà longtemps que celle‖ avec qui j'ai dormi,O Seigneur ! a quitté‖ ma couche pour la vôtre ;Et nous sommes encor‖ tout mêlés l'un à l'autre,Elle à demi vivante‖ et moi mort à demi.

« Une race naîtrait‖ de moi ! Comment le croire ?Comment se pourrait-il‖ que j'eusse des enfants ?Quand on est jeune, on a‖ des matins triomphants,Le jour sort de la nuit‖ comme d'une victoire ;

« Mais, vieux, on tremble ainsi‖ qu'à l'hiver le bouleau.Je suis veuf, je suis seul,‖ et sur moi le soir tombe,Et je courbe, ô mon Dieu !‖ mon âme vers la tombeComme un bœuf ayant soif‖ penche son front vers l'eau.

Ainsi parlait Booz‖ dans le rêve et l'extase,Tournant vers Dieu ses yeux‖ par le sommeil noyés ;Le cèdre ne sent pas‖ une rose à sa base,Et lui ne sentait pas‖ une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait,‖ Ruth, une moabite,S'était couchée aux pieds‖ de Booz, le sein nu,Espérant on ne sait‖ quel rayon inconnu,Quand viendrait du réveil‖ la lumière subite.

Booz ne savait point‖ qu'une femme était là,Et Ruth ne savait point‖ ce que Dieu voulait d'elle,Un frais parfum sortait‖ des touffes d'asphodèle ;Les souffles de la nuit‖ flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale,‖ auguste et solennelle ;Les anges y volaient‖ sans doute obscurément,Car on voyait passer‖ dans la nuit, par moment,Quelque chose de bleu‖ qui paraissait une aile.

La respiration‖ de Booz qui dormait,Se mêlait au bruit sourd‖ des ruisseaux sur la mousse.On était dans le mois‖ où la nature est douce,Les collines ayant‖ des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz‖ dormait ; l'herbe était noire ;Les grelots des troupeaux‖ palpitaient vaguement ;Une immense bonté‖ tombait du firmament ;C'était l'heure tranquille‖ où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur‖ et dans Jérimadeth ;Les astres émaillaient‖ le ciel profond et sombre ;Le croissant fin et clair‖ parmi ces fleurs de l'ombreBrillait à l'occident,‖ et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'œil‖ à moitié sous ses voiles,Quel dieu, quel moissonneur‖ de l'éternel étéAvait, en s'en allant,‖ négligemment jetéCette faucille d'or‖ dans le champ des étoiles.

Versification

Forme
22 quatrains (strophes variées)
Rimes
20(abba) 2(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a accablé / blé masculine, classiqueb aire / ordinaire féminine, classiquea d'orge / forge féminine, classiqueb enclin / moulin masculine, classiquea d'avril / disait-il masculine, classiqueb haineuse / glaneuse féminine, classiquea obliques / publiques féminine, classiqueb blanc / ruisselant masculine, classiquea parent / grand masculine, classiqueb économe / homme féminine, classiquea première / lumière féminine, classiqueb changeants / gens masculine, classiquea siens / anciens masculine, classiqueb décombres / sombres féminine, classiquea juge / déluge féminine, classiqueb inquiet / voyait masculine, classiquea Judith / descendit masculine, classiqueb feuillée / entre-bâillée féminine, classiquea chêne / chaîne féminine, classiqueb bleu / dieu masculine, classiquea l'âme / femme féminine, classiqueb vînt / quatre-vingt masculine, classiquea dormi / demi masculine, classiqueb vôtre / l'autre féminine, classiquea croire / victoire féminine, classiqueb enfants / triomphants masculine, classiquea bouleau / l'eau masculine, classiqueb tombe féminine, classiquea l'extase / base féminine, classiqueb noyés / pieds masculine, classiquea moabite / subite féminine, classiqueb nu / inconnu masculine, classiquea là / Galgala masculine, classiqueb d'elle / d'asphodèle féminine, classiquea solennelle / aile féminine, classiqueb obscurément / moment masculine, classiquea dormait / sommet masculine, classiqueb mousse / douce féminine, classiquea noire / boire féminine, classiqueb vaguement / firmament masculine, classiquea Jérimadeth / demandait masculine, classiqueb sombre / l'ombre féminine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb été / jeté masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources