La légende des siècles, 1859· III L’islam
L’An neuf de l’Hégire
Comme s'il pressentait‖ que son heure était proche,Grave, il ne faisait plus‖ à personne un reproche ;Il marchait en rendant‖ aux passants leur salut ;On le voyait vieillir‖ chaque jour, quoiqu'il eûtA peine vingt poils blancs‖ à sa barbe encor noire ;Il s'arrêtait parfois‖ pour voir les chameaux boire,Se souvenant du temps‖ qu'il était chamelier.
Il songeait longuement‖ devant le saint pilier ;Par moments, il faisait‖ mettre une femme nueEt la regardait, puis‖ il contemplait la nue,Et disait : La beauté‖ sur terre, au ciel le jour.
Il semblait avoir vu‖ l'éden, l'âge d'amour,Les temps antérieurs,‖ l'ère immémoriale.Il avait le front haut,‖ la joue impériale,Le sourcil chauve, l'œil‖ profond et diligent,Le cou pareil au col‖ d'une amphore d'argent,L'air d'un Noé qui sait‖ le secret du déluge.Si des hommes venaient‖ le consulter, ce jugeLaissait l'un affirmer,‖ l'autre rire et nier,Écoutait en silence‖ et parlait le dernier.Sa bouche était toujours‖ en train d'une prière ;Il mangeait peu, serrant‖ sur son ventre une pierre ;Il s'occupait lui-même‖ à traire ses brebis ;Il s'asseyait à terre‖ et cousait ses habits.
Il jeûnait plus longtemps‖ qu'autrui les jours de jeûne,Quoiqu'il perdît sa force‖ et qu'il ne fût plus jeune.
A soixante-trois ans‖ une fièvre le prit.Il relut le koran‖ de sa main même écrit,Puis il remit au fils‖ de Séid la bannière,En lui disant : — Je touche‖ à mon aube dernière.Il n'est pas d'autre Dieu‖ que Dieu. Combats pour lui. —Et son œil, voilé d'ombre,‖ avait ce morne ennuiD'un vieux aigle forcé‖ d'abandonner son aire.Il vint à la mosquée‖ à son heure ordinaire,Appuyé sur Ali,‖ le peuple le suivant ;Et l'étendard sacré‖ se déployait au vent.Là, pâle, il s'écria,‖ se tournant vers la foule :— Peuple, le jour s'éteint,‖ l'homme passe et s'écoule ;La poussière et la nuit,‖ c'est nous. Dieu seul est grand.Peuple, je suis l'aveugle‖ et je suis l'ignorant.Sans Dieu je serais vil‖ plus que la bête immonde. —Un scheik lui dit : — O chef‖ des vrais croyants ! le monde,Sitôt qu'il t'entendit,‖ en ta parole crut ;Le jour où tu naquis‖ une étoile apparut,Et trois tours du palais‖ de Chosroès tombèrent. —Lui reprit : — Sur ma mort‖ les anges délibèrent ;L'heure arrive. Écoutez.‖ Si j'ai de l'un de vousMal parlé, qu'il se lève,‖ ô peuple, et devant tousQu'il m'insulte et m'outrage‖ avant que je m'échappe ;Si j'ai frappé quelqu'un,‖ que celui-là me frappe. —Et, tranquille, il tendit‖ aux passants son bâton.Une vieille, tondant‖ la laine d'un mouton,Assise sur un seuil,‖ lui cria : — Dieu t'assiste !
Il semblait regarder‖ quelque vision triste,Et songeait ; tout à coup,‖ pensif, il dit : — Voilà,Vous tous, je suis un mot‖ dans la bouche d'Allah ;Je suis cendre comme homme‖ et feu comme prophète.J'ai complété d'Issa‖ la lumière imparfaite.Je suis la force, enfants ;‖ Jésus fut la douceur.Le soleil a toujours‖ l'aube pour précurseur.Jésus m'a précédé,‖ mais il n'est pas la Cause.Il est né d'une vierge‖ aspirant une rose.Moi, comme être vivant,‖ retenez bien ceci,Je ne suis qu'un limon‖ par les vices noirci ;J'ai de tous les péchés‖ subi l'approche étrange ;Ma chair a plus d'affront‖ qu'un chemin n'a de fange.Et mon corps par le mal‖ est tout déshonoré ;O vous tous, je serai‖ bien vite dévoré,Si dans l'obscurité‖ du cercueil solitaireChaque faute de l'homme‖ engendre un ver de terre.Fils, le damné renaît‖ au fond du froid caveau,Pour être par les vers‖ dévoré de nouveau ;Toujours sa chair revit,‖ jusqu'à ce que la peine,Finie, ouvre à son vol‖ l'immensité sereine.Fils, je suis le champ vil‖ des sublimes combats,Tantôt l'homme d'en haut,‖ tantôt l'homme d'en bas,Et le mal dans ma bouche‖ avec le bien alterneComme dans le désert‖ le sable et la citerne ;Ce qui n'empêche pas‖ que je n'aie, ô croyants !Tenu tête dans l'ombre‖ aux anges effrayantsQui voudraient replonger‖ l'homme dans les ténèbres ;J'ai parfois dans mes poings‖ tordu leurs bras funèbres ;Souvent, comme Jacob,‖ j'ai la nuit, pas à pas,Lutté contre quelqu'un‖ que je ne voyais pas ;Mais les hommes surtout‖ ont fait saigner ma vie ;Ils ont jeté sur moi‖ leur haine et leur envie,Et, comme je sentais‖ en moi la vérité,Je les ai combattus,‖ mais sans être irrité ;Et, pendant le combat,‖ je criais : « Laissez faire !Je suis seul, nu, sanglant,‖ blessé ; je le préfère.Qu'ils frappent sur moi tous !‖ que tout leur soit permis !Quand même, se ruant‖ sur moi, mes ennemisAuraient, pour m'attaquer‖ dans cette voie étroite,Le soleil à leur gauche‖ et la lune à leur droite,Ils ne me feraient point‖ reculer ! » C'est ainsiQu'après avoir lutté‖ quarante ans, me voiciArrivé sur le bord‖ de la tombe profonde,Et j'ai devant moi Dieu,‖ derrière moi le monde.Quant à vous qui m'avez‖ dans l'épreuve suivi,Comme les grecs Hermès‖ et les hébreux Lévi,Vous avez bien souffert,‖ mais vous verrez l'aurore.Après la froide nuit,‖ vous verrez l'aube éclore ;Peuple, n'en doutez pas ;‖ celui qui prodiguaLes lions aux ravins‖ du Jebel-Kronnega,Les perles à la mer‖ et les astres à l'ombre,Peut bien donner un peu‖ de joie à l'homme sombre. —
Il ajouta : — Croyez,‖ veillez courbez le front.Ceux qui ne sont ni bons‖ ni mauvais resterontSur le mur qui sépare‖ Éden d'avec l'abîme,Étant trop noirs pour Dieu,‖ mais trop blancs pour le crime ;Presque personne n'est‖ assez pur de péchésPour ne pas mériter‖ un châtiment ; tâchez,En priant, que vos corps‖ touchent partout la terre ;L'enfer ne brûlera‖ dans son fatal mystèreQue ce qui n'aura point‖ touché la cendre, et DieuA qui baise la terre‖ obscure, ouvre un ciel bleu ;Soyez hospitaliers ;‖ soyez saints ; soyez justes ;Là-haut sont les fruits purs‖ dans les arbres augustes,Les chevaux sellés d'or,‖ et, pour fuir aux sept cieux,Les chars vivants ayant‖ des foudres pour essieux ;Chaque houri, sereine,‖ incorruptible, heureuse,Habite un pavillon‖ fait d'une perle creuse ;Le Gehennam attend‖ les réprouvés ; malheur !Ils auront des souliers‖ de feu dont la chaleurFera bouillir leur tête‖ ainsi qu'une chaudière.La face des élus‖ sera charmante et fière. —
Il s'arrêta, donnant‖ audience à l'esprit.Puis, poursuivant sa marche‖ à pas lents, il reprit :— O vivants ! je répète‖ à tous que voici l'heureOù je vais me cacher‖ dans une autre demeure ;Donc, hâtez-vous. Il faut,‖ le moment est venu,Que je sois dénoncé‖ par ceux qui m'ont connu,Et que, si j'ai des torts,‖ on me crache au visage. —
La foule s'écartait‖ muette à son passage.Il se lava la barbe‖ au puits d'Aboulféia.Un homme réclama‖ trois drachmes, qu'il paya,Disant : — Mieux vaut payer‖ ici que dans la tombe. —L'œil du peuple était doux‖ comme un œil de colombeEn regardant cet homme‖ auguste, son appui ;Tous pleuraient ; quand, plus tard,‖ il fut rentré chez lui,Beaucoup restèrent là‖ sans fermer la paupière,Et passèrent la nuit‖ couchés sur une pierre.Le lendemain matin,‖ voyant l'aube arriver :— Aboubèkre, dit-il,‖ je ne puis me lever,Tu vas prendre le livre‖ et faire la prière. —Et sa femme Aïscha‖ se tenait en arrière ;Il écoutait pendant‖ qu'Aboubèkre lisait,Et souvent à voix basse‖ achevait le verset ;Et l'on pleurait pendant‖ qu'il priait de la sorte.Et l'ange de la mort‖ vers le soir à la porteApparut, demandant‖ qu'on lui permît d'entrer.— Qu'il entre. — On vit alors‖ son regard s'éclairerDe la même clarté‖ qu'au jour de sa naissance ;Et l'ange lui dit : — Dieu‖ désire ta présence.— Bien, dit-il. Un frisson‖ sur ses tempes courut,Un souffle ouvrit sa lèvre,‖ et Mahomet mourut.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 78((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a proche / reproche féminine, classiqueb salut / eût masculine, classiquec noire / boire féminine, classiqued chamelier / pilier masculine, classiqueb nue féminine, classiquec jour / d'amour masculine, classiqueb immémoriale / impériale féminine, classiquec diligent / d'argent masculine, classiqued déluge / juge féminine, classiquee nier / dernier masculine, classiquef prière / pierre féminine, classiqueg brebis / habits masculine, classiquea jeûne / jeune féminine, classiquea prit / écrit masculine, équivalenteb bannière / dernière féminine, classiquec lui / ennui masculine, classiqued aire / ordinaire féminine, classiquee suivant / vent masculine, classiquef foule / s'écoule féminine, classiqueg grand / l'ignorant masculine, classiqueh immonde / monde féminine, classiquei crut / apparut masculine, classiquej tombèrent / délibèrent féminine, classiquek vous / tous masculine, classiquel m'échappe / frappe féminine, classiquem bâton / mouton masculine, classiquen t'assiste / triste féminine, classiqueb Voilà / d'Allah masculine, classiquec prophète / imparfaite féminine, non classiqued douceur / précurseur masculine, classiquee Cause / rose féminine, classiquef ceci / noirci masculine, classiqueg étrange / fange féminine, classiqueh déshonoré / dévoré masculine, classiquei solitaire / terre féminine, classiquej caveau / nouveau masculine, classiquek peine / sereine féminine, classiquel combats / bas masculine, classiquem alterne / citerne féminine, classiquen croyants / effrayants masculine, classiqueo ténèbres / funèbres féminine, classiquep pas masculine, classiqueq vie / envie féminine, classiquer vérité / irrité masculine, classiques faire / préfère féminine, classiquet permis / ennemis masculine, classiqueu étroite / droite féminine, classiquev ainsi / voici masculine, classiquew profonde / monde féminine, classiquex suivi / Lévi masculine, classiquey l'aurore / éclore féminine, classiquez prodigua / Jebel-Kronnega masculine, classiquea l'ombre / sombre féminine, classiquea front / resteront masculine, classiqueb l'abîme / crime féminine, classiquec péchés / tâchez masculine, classiqued terre / mystère féminine, classiquee Dieu / bleu masculine, classiquef justes / augustes féminine, classiqueg cieux / essieux masculine, classiqueh heureuse / creuse féminine, classiquei malheur / chaleur masculine, classiquej chaudière / fière féminine, classiquea l'esprit / reprit masculine, classiqueb l'heure / demeure féminine, classiquec venu / connu masculine, classiqued visage / passage féminine, classiqueb d'Aboulféia / paya masculine, classiquec tombe / colombe féminine, classiqued appui / lui masculine, classiquee paupière / pierre féminine, classiquef arriver / lever masculine, classiqueg prière / arrière féminine, classiqueh lisait / verset masculine, classiquei sorte / porte féminine, classiquej d'entrer / s'éclairer masculine, classiquek naissance / présence féminine, classiquel courut / mourut masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
156 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources