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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La légende des siècles, 1859· I D’ève à jésus

Le sacre de la femme

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 212 vers

I

L'aurore apparaissait ;‖ quelle aurore ? Un abîmeD'éblouissement, vaste,‖ insondable, sublime ;Une ardente lueur‖ de paix et de bonté.C'était aux premiers temps‖ du globe ; et la clartéBrillait sereine au front‖ du ciel inaccessible,Étant tout ce que Dieu‖ peut avoir de visible ;Tout s'illuminait, l'ombre‖ et le brouillard obscur ;Des avalanches d'or‖ s'écroulaient dans l'azur ;Le jour en flamme, au fond‖ de la terre ravie,Embrasait les lointains‖ splendides de la vie ;Les horizons, pleins d'ombre‖ et de rocs chevelusEt d'arbres effrayants‖ que l'homme ne voit plus,Luisaient, comme le songe‖ et comme le vertige,Dans une profondeur‖ d'éclair et de prodige,L'éden pudique et nu‖ s'éveillait mollement ;Les oiseaux gazouillaient‖ un hymne si charmant,Si frais, si gracieux,‖ si suave et si tendre,Que les anges distraits‖ se penchaient pour l'entendre,Le seul rugissement‖ du tigre était plus doux,Les halliers où l'agneau‖ paissait avec les loups,Les mers où l'hydre aimait‖ l'alcyon, et les plainesOù les ours et les daims‖ confondaient leurs haleines,Hésitaient, dans le chœur‖ des concerts infinis,Entre le cri de l'antre‖ et la chanson des nids.La prière semblait‖ à la clarté mêlée ;Et sur cette nature‖ encore immaculéeQui du verbe éternel‖ avait gardé l'accent,Sur ce monde céleste,‖ angélique, innocent,Le matin, murmurant‖ une sainte parole,Souriait, et l'aurore‖ était une auréole.Tout avait la figure‖ intègre du bonheur ;Pas de bouche d'où vînt‖ un souffle empoisonneur ;Pas un être qui n'eût‖ sa majesté première ;Tout ce que l'infini‖ peut jeter de lumièreÉclatait pêle-mêle‖ à la fois dans les airs ;Le vent jouait avec‖ cette gerbe d'éclairsDans le tourbillon libre‖ et fuyant des nuées ;L'enfer balbutiait‖ quelques vagues huéesQui s'évanouissaient‖ dans le grand cri joyeuxDes eaux, des monts, des bois,‖ de la terre et des cieux.Les vents et les rayons‖ semaient de tels déliresQue les forêts vibraient‖ comme de grandes lyres ;De l'ombre à la clarté,‖ de la base au sommet,Une fraternité‖ vénérable germait ;L'astre était sans orgueil‖ et le ver sans envie ;On s'adorait d'un bout‖ à l'autre de la vie ;Une harmonie égale‖ à la clarté, versantUne extase divine‖ au globe adolescent,Semblait sortir du cœur‖ mystérieux du monde ;L'herbe en était émue,‖ et le nuage, et l'onde,Et même le rocher‖ qui songe et qui se tait ;L'arbre, tout pénétré‖ de lumière, chantait ;Chaque fleur, échangeant‖ son souffle et sa penséeAvec le ciel serein‖ d'où tombe la rosée,Recevait une perle‖ et donnait un parfum ;L'Être resplendissait,‖ Un dans Tout, Tout dans Un ;Le paradis brillait‖ sous les sombres ramuresDe la vie ivre d'ombre‖ et pleine de murmures,Et la lumière était‖ faite de vérité ;Et tout avait la grâce,‖ ayant la pureté.Tout était flamme, hymen,‖ bonheur, douceur, clémence,Tant ces immenses jours‖ avaient une aube immense !

II

Ineffable lever‖ du premier rayon d'or,Du jour éclairant tout‖ sans rien savoir encor !O matin des matins !‖ amour ! joie effrénéeDe commencer le temps,‖ l'heure, le mois, l'année !Ouverture du monde !‖ instant prodigieux !La nuit se dissolvait‖ dans les énormes cieuxOù rien ne tremble, où rien‖ ne pleure, où rien ne souffre ;Autant que le chaos‖ la lumière était gouffre ;Dieu se manifestait‖ dans sa calme grandeur,Certitude pour l'âme‖ et pour les yeux splendeur ;De faite en faîte, au ciel‖ et sur terre, et dans toutesLes épaisseurs de l'être‖ aux innombrables voûtes,On voyait l'évidence‖ adorable éclater ;Le monde s'ébauchait ;‖ tout semblait méditer ;Les types primitifs,‖ offrant dans leur mélangePresque la brute informe‖ et rude et presque l'ange,Surgissaient, orageux,‖ gigantesques, touffus ;On sentait tressaillir‖ sous leurs groupes confusLa terre, inépuisable‖ et suprême matrice ;La création sainte,‖ à son tour créatrice,Modelait vaguement‖ des aspects merveilleux,Faisait sortir l'essaim‖ des êtres fabuleuxTantôt des bois, tantôt‖ des mers, tantôt des nues,Et proposait à Dieu‖ des formes inconnuesQue le temps, moissonneur‖ pensif, plus tard changea ;On sentait sourdre, et vivre,‖ et végéter déjàTous les arbres futurs,‖ pins, érables, yeuses,Dans des verdissements‖ de feuilles monstrueuses ;Une sorte de vie‖ excessive gonflaitLa mamelle du monde‖ au mystérieux lait ;Tout semblait presque hors‖ de la mesure éclore,Comme si la nature,‖ en étant proche encore,Eût pris, pour ses essais‖ sur la terre et les eaux,Une difformité‖ splendide au noir chaos.

Les divins paradis,‖ pleins d'une étrange sève,Semblent au fond des temps‖ reluire dans le rêve,Et, pour nos yeux obscurs,‖ sans idéal, sans foi,Leur extase aujourd'hui‖ serait presque l'effroi.Mais qu'importe à l'abîme,‖ à l'âme universelleQui dépense un soleil‖ au lieu d'une étincelle,Et qui, pour y pouvoir‖ poser l'ange azuré,Fait croître jusqu'aux cieux‖ l'éden démesuré !

Jours inouïs ! le bien,‖ le beau, le vrai, le juste,Coulaient dans le torrent,‖ frissonnaient dans l'arbuste ;L'aquilon louait Dieu‖ de sagesse vêtu ;L'arbre était bon ; la fleur‖ était une vertu ;C'est trop peu d'être blanc,‖ le lys était candide ;Rien n'avait de souillure‖ et rien n'avait de ride ;Jours purs ! rien ne saignait‖ sous l'ongle et sous la dent ;La bête heureuse était‖ l'innocence rôdant ;Le mal n'avait encor‖ rien mis de son mystèreDans le serpent, dans l'aigle‖ altier, dans la panthère,Le précipice ouvert‖ dans l'animal sacréN'avait pas d'ombre, étant‖ jusqu'au fond éclairé ;La montagne était jeune‖ et la vague était vierge ;Le globe, hors des mers‖ dont le flot le submerge,Sortait beau, magnifique,‖ aimant, fier, triomphant,Et rien n'était petit‖ quoique tout fût enfant ;La terre avait, parmi‖ ses hymnes d'innocence,Un étourdissement‖ de sève et de croissance ;L'instinct fécond faisait‖ rêver l'instinct vivant ;Et, répandu partout,‖ sur les eaux, dans le vent,L'amour épars flottait‖ comme un parfum s'exhale ;La nature riait,‖ naïve et colossale ;L'espace vagissait‖ ainsi qu'un nouveau-né.L'aube était le regard‖ du soleil étonné.

III

Or, ce jour-là, c'était‖ le plus beau qu'eût encoreVersé sur l'univers‖ la radieuse aurore ;Le même séraphique‖ et saint frémissementUnissait l'algue à l'onde‖ et l'être à l'élément ;L'éther plus pur luisait‖ dans les cieux plus sublimes ;Les souffles abondaient‖ plus profonds sur les cimes ;Les feuillages avaient‖ de plus doux mouvements ;Et les rayons tombaient‖ caressants et charmantsSur un frais vallon vert,‖ où, débordant d'extase,Adorant ce grand ciel‖ que la lumière embrase,Heureux d'être joyeux‖ d'aimer, ivres de voir,Dans l'ombre, au bord d'un lac,‖ vertigineux miroir,Étaient assis, les pieds‖ effleurés par la lame,Le premier homme auprès‖ de la première femme.L'époux priait, ayant‖ l'épouse à son côté.

IV

Ève offrait au ciel bleu‖ la sainte nudité,Ève blonde admirait‖ l'aube, sa sœur vermeille.

Chair de la femme ! argile‖ idéale ! ô merveille !O pénétration‖ sublime de l'espritDans le limon que l'Être‖ ineffable pétrit !Matière où l'âme brille‖ à travers son suaire !Boue où l'on voit les doigts‖ du divin statuaire !Fange auguste appelant‖ le baiser et le cœur,Si sainte, qu'on ne sait,‖ tant l'amour est vainqueur,Tant l'âme est vers ce lit‖ mystérieux poussée,Si cette volupté‖ n'est pas une pensée,Et qu'on ne peut, à l'heure‖ où les sens sont en feu,Étreindre la beauté‖ sans croire embrasser Dieu !

Ève laissait errer‖ ses yeux sur la nature.

Et, sous les verts palmiers‖ à la haute stature,Autour d'Ève, au-dessus‖ de sa tête, l'œilletSemblait songer, le bleu‖ lotus se recueillait,Le frais myosotis‖ se souvenait ; les rosesCherchaient ses pieds avec‖ leurs lèvres demi-closes ;Un souffle fraternel‖ sortait du lys vermeil ;Comme si ce doux être‖ eût été leur pareil,Comme si de ces fleurs,‖ ayant toutes une âme,La plus belle s'était‖ épanouie en femme.

V

Pourtant, jusqu'à ce jour,‖ c'était Adam, l'éluQui dans le ciel sacré‖ le premier avait lu,C'était le Marié‖ tranquille et fort, que l'ombreEt la lumière, et l'aube,‖ et les astres sans nombre,Et les bêtes des bois,‖ et les fleurs du ravinSuivaient ou vénéraient‖ comme l'aîné divin,Comme le front ayant‖ la lueur la plus haute ;Et, quand tous deux, la main‖ dans la main, côte à côte,Erraient dans la clarté‖ de l'éden radieux,La nature sans fond,‖ sous ses millions d'yeux,A travers les rochers,‖ les rameaux, l'onde et l'herbe,Couvait, avec amour‖ pour le couple superbe,Avec plus de respect‖ pour l'homme, être complet,Ève qui regardait,‖ Adam qui contemplait.Mais, ce jour-là, ces yeux‖ innombrables qu'entrouvreL'infini sous les plis‖ du voile qui le couvre,S'attachaient sur l'épouse‖ et non pas sur l'époux.Comme si, dans ce jour‖ religieux et douxBéni parmi les jours‖ et parmi les aurores,Aux nids ailés perdus‖ sous les branches sonores,Au nuage, aux ruisseaux,‖ aux frissonnants essaims,Aux bêtes, aux cailloux,‖ à tous ces êtres saintsQue de mots ténébreux‖ la terre aujourd'hui nomme,La femme eût apparu‖ plus auguste que l'homme !

VI

Pourquoi ce choix ? pourquoi‖ cet attendrissementImmense du profond‖ et divin firmament ?Pourquoi tout l'univers‖ penché sur une tête ?Pourquoi l'aube donnant‖ à la femme une fête ?Pourquoi ces chants ? Pourquoi‖ ces palpitationsDes flots dans plus de joie‖ et dans plus de rayons ?Pourquoi partout l'ivresse‖ et la hâte d'éclore,Et les antres heureux‖ de s'ouvrir à l'aurore,Et plus d'encens sur terre‖ et plus de flamme aux cieux ?

Le beau couple innocent‖ songeait silencieux.

VII

Cependant la tendresse‖ inexprimable et douceDe l'astre, du vallon,‖ du lac, du brin de mousse,Tressaillait plus profonde‖ à chaque instant autourD'Ève, que saluait‖ du haut des cieux le jour ;Le regard qui sortait‖ des choses et des êtres,Des flots bénis, des bois‖ sacrés, des arbres prêtres,Se fixait, plus pensif‖ de moment en moment,Sur cette femme au front‖ vénérable et charmant ;Un long rayon d'amour‖ lui venait des abîmes,De l'ombre, de l'azur,‖ des profondeurs, des cimes,De la fleur, de l'oiseau‖ chantant, du roc muet.

Et, pâle, Ève sentit‖ que son flanc remuait.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
106((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a abîme / sublime féminine, classiqueb bonté / clarté masculine, classiquec inaccessible / visible féminine, classiqued obscur / l'azur masculine, classiquee ravie / vie féminine, classiquef chevelus / plus masculine, classiqueg vertige / prodige féminine, classiqueh mollement / charmant masculine, classiquei tendre / l'entendre féminine, classiquej doux / loups masculine, classiquek plaines / haleines féminine, classiquel infinis / nids masculine, classiquem mêlée / immaculée féminine, classiquen l'accent / innocent masculine, classiqueo parole / auréole féminine, classiquep bonheur / empoisonneur masculine, classiqueq première / lumière féminine, classiquer airs / d'éclairs masculine, classiques nuées / huées féminine, classiquet joyeux / cieux masculine, classiqueu délires / lyres féminine, classiquev sommet / germait masculine, classiquew envie / vie féminine, classiquex versant / adolescent masculine, classiquey monde / l'onde féminine, classiquez tait / chantait masculine, classiquea pensée / rosée féminine, classiqueb parfum / Un masculine, classiquec ramures / murmures féminine, classiqued vérité / pureté masculine, classiquee clémence / immense féminine, classiquea d'or / encor masculine, classiqueb effrénée / l'année féminine, classiquec prodigieux / cieux masculine, classiqued souffre / gouffre féminine, classiquee grandeur / splendeur masculine, classiquef toutes / voûtes féminine, classiqueg éclater / méditer masculine, classiqueh mélange / l'ange féminine, classiquei touffus / confus masculine, classiquej matrice / créatrice féminine, classiquek merveilleux / fabuleux masculine, classiquel nues / inconnues féminine, classiquem changea / déjà masculine, classiquen yeuses / monstrueuses féminine, classiqueo gonflait / lait masculine, classiquep éclore / encore féminine, classiqueq eaux / chaos masculine, classiquea sève / rêve féminine, classiqueb foi / l'effroi masculine, classiquec universelle / étincelle féminine, classiqued azuré / démesuré masculine, classiquea juste / l'arbuste féminine, classiqueb vêtu / vertu masculine, classiquec candide / ride féminine, classiqued dent / rôdant masculine, classiquee mystère / panthère féminine, classiquef sacré / éclairé masculine, classiqueg vierge / submerge féminine, classiqueh triomphant / enfant masculine, classiquei d'innocence / croissance féminine, classiquej vivant / vent masculine, classiquek s'exhale / colossale féminine, classiquel nouveau-né / étonné masculine, classiquea encore / aurore féminine, classiqueb frémissement / l'élément masculine, classiquec sublimes / cimes féminine, classiqued mouvements / charmants masculine, classiquee d'extase / embrase féminine, classiquef voir / miroir masculine, classiqueg lame / femme féminine, classiqueh côté / nudité masculine, classiqueb vermeille / merveille féminine, classiqueb l'esprit / pétrit masculine, classiquec suaire / statuaire féminine, classiqued cœur / vainqueur masculine, classiquee poussée / pensée féminine, classiquef feu / Dieu masculine, classiquea nature / stature féminine, classiqueb l'œillet / recueillait masculine, classiquec roses / demi-closes féminine, classiqued vermeil / pareil masculine, classiquee âme / femme féminine, classiquea l'élu / lu masculine, classiqueb l'ombre / nombre féminine, classiquec ravin / divin masculine, classiqued haute / côte féminine, classiquee radieux / d'yeux masculine, classiquef l'herbe / superbe féminine, classiqueg complet / contemplait masculine, classiqueh qu'entrouvre / couvre féminine, classiquei l'époux / doux masculine, classiquej aurores / sonores féminine, classiquek essaims / saints masculine, classiquel nomme / l'homme féminine, classiquea attendrissement / firmament masculine, classiqueb tête / fête féminine, classiquec palpitations / rayons masculine, classiqued d'éclore / l'aurore féminine, classiquee cieux / silencieux masculine, classiquea douce / mousse féminine, classiqueb autour / jour masculine, classiquec êtres / prêtres féminine, classiqued moment / charmant masculine, classiquee abîmes / cimes féminine, classiquef muet / remuait masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

212 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La légende des siècles, Calmann Lévy, 1877· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources