Les années funestes, 1898
L. Aubin
LE PASSANT — LA PASSANTE
I
— Quel âge as-tu ? — Seize ans.‖ — De quel pays es-tu ?— D'Aubin. — N'est-ce pas là,‖ dis-moi, qu'on s'est battu ?— On ne s’est pas battu, l’on a tué. — La mine.Prospérait. Quel était‖ son produit ? — La famine.— Oui, je sais, le mineur‖ vit sous terre, et n'a rien.Avec la nuit de plus,‖ il est galérien.Mais toi, faisais-tu donc‖ ce travail, jeune fille ? —— Avec tout mon village et toute ma famille,Oui. Pour chaque hottée‖ on me donnait un sou.Mon grand-père était mort,‖ tué du feu grisou.Mon petit frère était‖ boiteux d'un coup de pierre.Nous étions tous mineurs, — lui, mon père, ma mère,Moi. L'ouvrage était dur,‖ le chef n'était pas bon.Comme on manquait de pain,‖ on mâchait du charbon.Aussi, vous le voyez,‖ monsieur, je suis très maigre ;Ce qui me fait du tort —‖ Le mineur, c'est le nègre.Hélas, oui ! — Dans la mine‖ on descend, on descend.On travaille à genoux‖ dans le puits. C'est glissant.Il pleut, quoiqu'on n'ait pas‖ de ciel. On est sous l'archeD'un caveau bas, et tant‖ qu'on peut marcher, on marche ;Après on rampe ; on est‖ dans une eau noire ; il fautÉtayer le plafond,‖ s'il a quelque défaut ;La mort, fait un grand bruit‖ quand tout à coup elle entre ;C'est comme le tonnerre.‖ On se couche à plat ventre.Ceux qui ne sont pas morts‖ se relèvent. Pas d'air.Chaque sape est un trou‖ dont un homme est le ver.Quand la veine est en long, c’est bien ; quand elle est droite,Alors la tâche est rude‖ et la sape est étroite :On sue, on gèle, on tousse ;‖ on a chaud, on a froid.On n'est pas sûr si c'est‖ vivant tout ce qu'on voit.Sitôt qu'on est sous terre‖ on devient des fantômes.— Les pauvres paysans‖ qui vivent sous les chaumesRespirent du moins l'air‖ des cieux. — On étouffait.— Pourquoi ne pas vous plaindre‖ aussi ? — Nous l'avons fait.Nous avons demandé,‖ ne croyant pas déplaire,Un peu moins de travail,‖ un peu plus de salaire.— Et l'on vous a donné,‖ quoi ? — Des coups de fusil.— Je m'en souviens, le maître‖ a froncé le sourcil.— Mon père est mort frappé‖ d'une balle. — Et ta mère ?— Folle. — Et tu n'as plus rien ?‖ — Si. J'ai mon petit frère.Il est infirme, il faut‖ qu'il vive de façonQue j'ai mendié, mais‖ on m'a mise en prison.Je ne sais pas lès lois,‖ mais on me les applique.— Que fais-tu donc alors ?‖ — Je suis fille publique.
Reposons nos regards sur d’autres femmes.
DieuA mis toute la paix‖ d'en haut dans ce beau lieu ;C'est un palais et c'est‖ un éden. Faste et joie.Le rubis sur les seins,‖ l'aube au ciel, tout rougeoie,Tout est pourpre et splendeur,‖ lumière et volupté.Roses et femmes sont‖ ouvertes, c'est l'été ;Et l'on voit dans les fleurs‖ et l'on voit dans les âmes.César rêve, entouré‖ de parfums et de flammes.Le soir, on fait errer‖ des orchestres sûr l'eau ;Diane en marbre avec‖ la lune en son haloMêlent leur regard chaste‖ à la tiède soirée ;L'eau par les coups de rame‖ est mollement moirée ;La voix du rossignol,‖ la flûte de Tulou,Alternent, et l'on chante‖ un refrain andalou,L'air se tait, toute l'ombre‖ écoute la fanfare,Et le daim qui buvait‖ au lac sombre, s'effare.
II
Soit. Entre ce deuil morne‖ et ce joyeux azur,La différence est grande.‖ Oui. Mais es-tu bien sûr,Dis, que ce ne soit pas‖ au fond le même abîme ?Et que, dans cette cour‖ qui croit être une cime,Parmi ces femmes, chœur‖ de déesses, beautésQui, mêlant aux rayons‖ de César leurs clartés,Visibles à travers‖ de majestueux voiles,Enferment ce soleil‖ dans leur cercle d'étoiles,Parmi ces déités,‖ reines au front charmant,Qui semblent faites d'aube‖ et d'éblouissement,Puisant à pleines mains‖ dans l'or, dans la fortune,Dans la toute-puissance,‖ il n'en est pas plus d'uneQui, toute rayonnante‖ en ce royal palais,Si tu l'interrogeais‖ et si tu lui parlais,Sous ton œil froid chassant‖ toute pensée oblique,Répondrait, elle aussi :‖ Je suis fille publique.
H. H. Xembre.
H. H. 10 décembre.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a es-tu / battu masculineb mine / famine fémininec rien / galérien masculined fille / famille fémininee sou / grisou masculinef pierre / mère féminineg bon / charbon masculineh maigre / nègre fémininei descend / glissant masculinej l'arche / marche fémininek faut / défaut masculinel entre / ventre fémininem d'air / ver masculinen droite / étroite féminineo froid / voit masculinep fantômes / chaumes féminineq étouffait / fait masculiner déplaire / salaire féminines fusil / sourcil masculinet mère / frère féminineu façon / prison masculinev applique / publique fémininea femmes / Dieu / lieu masculineb joie / rougeoie fémininec volupté / l'été masculined âmes / flammes fémininee l'eau / halo masculinef soirée / moirée féminineg Tulou / andalou masculineh fanfare / s'effare fémininea azur / sûr masculineb abîme / cime fémininec beautés / clartés masculined voiles / d'étoiles fémininee charmant / d'éblouissement masculinef fortune / d'une féminineg palais / parlais masculineh oblique / publique féminine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
77 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources