Les années funestes, 1898
XIII. Entendu dans le ciel
LE 2 MARS 1855
« Dis-moi donc ce qui se passe,« Mer ? que fait-on dans l'espace ?« A quoi, grands flots azurés,« Veut-on donc que je consente,« Moi, la sinistre passante« Des nuages effarés ?
« Je suis la Flamme vivante ;« Je suis la haute épouvante,« Le cri sourd du ciel serein,« La roue aux éclairs sans nombre« Du grand tourbillon de l'ombre ;« Le sombre marcheur d'airain !
« Je suis la bête Tonnerre ;« J'ai broyé Cham dans son aire,« Et Capanée en son nid ;« Mes griffes se sont posées« Sur les faces écrasées« Des pharaons de granit.
« Je luis, je frappe, j'émonde.« Quand Dieu veut détruire un monde,« C'est moi qui crie : Essayons !« C'est moi qui brûle les âmes,« Et, pour en faire des flammes,« Moi qui rends fous les rayons.
« Ô mer, je fends, quand j'y tombe,« Comme une vitre, la tombe ;« Quand je touche un dieu de nuit,« Le dieu meurt aux mains du bonze ;« Quand je crache sur du bronze,« Le bronze s'évanouit.
« Quand dans ma gueule je mâche« Un méchant, un traître, un lâche,« Le mal semble s'éclipser ;« Quand sous mes pieds je trépigne« Quelque noir colosse indigne« On dit : Dieu vient de passer !
« J'ai tordu dans ma fournaise« Les géants de la Genèse,« Les titans aux bras nerveux ;« Brûlant leur cri dans leurs bouches,« Je les emportais farouches,« Mes éclairs dans leurs cheveux !
« J'ai dévoré sons leurs dômes« Les cinq rois des cinq sodomes,« Gur, Zaïm, Henoch, Éloph,« Bél, monstre aux mains jamais lasses… —« Maintenant tu me remplaces,« Talon de botte d'Orloff !
« Orloff est, mon frère sombre ;« Tous deux, sous nos pieds, dans l'ombre,« Débout sur le même char,« Nous écrasons, moi l'étoile« De Satan que la nuit voile,« Lui les yeux crevés du czar.
« Mais qu'est-ce donc ? à cette heure,« Orloff lui-même est un leurre !« Les rois monstres triomphants« S'endorment parmi les cierges,« Souriants comme des vierges,« Sereins comme des enfants !
« Ces meurtriers dans leur ville« Ont pour oreiller tranquille« Leurs crimes inexpiés« Leur front doucement s'y penche ;« Et Tobolsk, leur chienne blanche,« Mange un peuple sous leurs pieds !
« Tandis que, pour leurs chimères,« Pleurent les sœurs et les mères,« Que leur nom, fait de remord ;« D'épouvante et de huées ;« Sort du milieu des nuées« Comme un clairon de la mort ;
« Tandis que leur feu dévore,« Et que, dû soir à l'aurore« Et de l'aube jusqu'au soir,« Toute la terre enflammée« Roule autour d'eux sa fumée« Comme un lugubre encensoir ;
« Ils font venir leurs familles ;« Ils prodiguent à leurs filles« Leurs caresses d'Attila ;« Puis ils bénissent le monde… —« Et dis-moi donc, mer profonde,« Qu'est-ce que nous faisons là ?
« Puisque tu ne sais pas même,« Mer, gonfler ton flot suprême,« Et l'emplir de Jéhovah,« Et prouver que Dieu t'habite,« Et faire une hydre subite« De la couleuvre Néva ;
« Puisque l'eau que tu gouvernes« N'ose entrer dans les cavernes,« Que tu lui dis : Viens-nous-en !« Puisqu'un trône est un refuge,« Que toi, qui fus le déluge,« Tu n'es plus que l'océan ;
« Puisque la justice boîte ;« Puisque, moi, qu'en sa main droite« Tient l'ouragan plein de bruit ;« Moi dont l'abîme est l'ornière,« La grande raison dernière« Du mystère et de la nuit ;
« Puisque moi, la flamme ardente« Qui sers de prunelle à Dante,« La semeuse du trépas,« Moi que fuit l'âme éperdue,« Moi, la bombe inattendue« Du mortier qu'on ne voit pas,
« Puisque je ne suis plus bonne« Qu'à faire un bruit monotone« Ainsi que les moucherons,« Et que, stupide, je roule,« Aux mains d'un joueur de boule,« Sur le plafond des Nérons ;
« Puisque Dieu ne sait qu'absoudre,« Je m'en vais ! » — Ainsi la foudre,Dans le ciel que l'ombre emplit,Parle à la sombre marée,Et rugit, désespéréeQu'un czar meure dans son lit.
18 avril 1855.
Versification
- Forme
- 20 sizains (sizains)
- Rimes
- 20(aabccb)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 20 sizains
- Mots à la rime
- a passe / l'espace féminine, classiqueb azurés / effarés masculine, classiquec consente / passante féminine, classiquea vivante / épouvante féminine, classiqueb serein / d'airain masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiquea Tonnerre / aire féminine, classiqueb nid / granit masculine, classiquec posées / écrasées féminine, classiquea j'émonde / monde féminine, classiqueb Essayons / rayons masculine, classiquec âmes / flammes féminine, classiquea tombe féminine, classiqueb nuit / s'évanouit masculine, classiquec bonze / bronze féminine, classiquea mâche / lâche féminine, classiqueb s'éclipser / passer masculine, classiquec trépigne / indigne féminine, classiquea fournaise / Genèse féminine, classiqueb nerveux / cheveux masculine, classiquec bouches / farouches féminine, classiquea dômes / sodomes féminine, classiqueb Éloph / d'Orloff masculine, équivalentec lasses / remplaces féminine, non classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb char / czar masculine, classiquec l'étoile / voile féminine, classiquea heure / leurre féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classiquec cierges / vierges féminine, classiquea ville / tranquille féminine, classiqueb inexpiés / pieds masculine, classiquec penche / blanche féminine, classiquea chimères / mères féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquec huées / nuées féminine, classiquea dévore / l'aurore féminine, classiqueb soir / encensoir masculine, classiquec enflammée / fumée féminine, classiquea familles / filles féminine, classiqueb d'Attila / là masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiquea même / suprême féminine, classiqueb Jéhovah / Néva masculine, classiquec t'habite / subite féminine, non classiquea gouvernes / cavernes féminine, classiqueb Viens-nous-en / l'océan masculine, classiquec refuge / déluge féminine, classiquea boîte / droite féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec l'ornière / dernière féminine, classiquea ardente / Dante féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec éperdue / inattendue féminine, classiquea bonne / monotone féminine, classiqueb moucherons / Nérons masculine, classiquec roule / boule féminine, classiquea qu'absoudre / foudre féminine, classiqueb emplit / lit masculine, classiquec marée / désespérée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources