Les années funestes, 1898
XXVII. « Est-ce mon siècle, ou bien le vent ? J'ai le frisson »
Est-ce mon siècle, ou bien‖ le vent ? J'ai le frisson.
Du haut de mon rocher,‖ derrière l'horizon,J'entends confusément‖ des brouhahas hostiles ;Et j'écoute ; et, moi-même‖ en butte aux projectiles,J'examine, rêveur,‖ les insulteurs lointains.
Dans mes vers sur lesquels‖ ont soufflé les destinsJ'ai tort de me servir‖ de ce grand mot : la Haine.Peuple, la calomnie‖ est aujourd'hui sereine.Et bonne fille ; on a‖ de nos jours inventéLa diffamation‖ sanglante avec gaîté,Une espèce de meurtre‖ amusant pour les autres,L'affront pour rire ; hélas,‖ oui, ces mœurs sont les vôtres,Et je médite.
On sait qu’on ment, on en convient,On en joue ; on ne veut‖ qu'un succès, on l'obtient :Être deux ou trois jours‖ cru par les imbéciles.L’exil, l’ombre, le deuil ne sont plus des asiles ;On lapide le crêpe‖ au chapeau d'un proscrit.Que Jésus soit Jésus, bon ! S’il devient le Christ,On le hue. Ah ! faquin !‖ tu veux être exemplaire !On ajoute des clous‖ à sa croix, sans colère :La colère fatigue,‖ on n'en a pas. Pourquoi ?Faut-il que le menteur‖ dans son mensonge ait foi ?
Cet homme m'est livré.‖ Je demande sa tête,Suis-je son ennemi‖ pour cela ? Pas si bête.Je hurle, et crie : A bas !‖ mort ! il a trop vécu ! —
Être acharné, c'est bien,‖ mais être convaincuC'est du luxe. On serait‖ donc idiot soi-même.Et d'ailleurs avoir foi,‖ cela rend triste. On sèmeLa ciguë et la mort,‖ mais on n'y goûte pas.On est un bon enfant‖ qui pour vivre est Judas,Et ne prend pas la chose‖ au sérieux. On tâcheD'être tranquillement‖ et sans nuage un lâche.Si l'on voyait passer‖ l'homme qu'on va demainPoignarder par derrière,‖ on lui tendrait la main,Et l'on se vanterait‖ de ce contact auguste !John Brown est un héros‖ et Barbès est un juste ;On l'avoue entre soi ;‖ mais en public on dit :Barbès est un niais,‖ John Brown est un bandit.On l'affirme, et cela‖ n'empêche pas de rire,Ne pas le croire étant‖ un motif pour le dire.
Çà, vivons, insultons,‖ mais sans nous mettre en fraisD'inimitié, de bile‖ et de fiel. Buvons frais !Le tigre mord sans faim‖ et Thersite sans haine.Les calomniateurs‖ ne prennent pas la peineD'abhorrer, même un peu,‖ ceux qu'ils veulent tuer.La conscience étant‖ bonne à prostituer,On vend sa plume ainsi‖ que l'on vendrait sa femme.Cela s'offre, un esprit ;‖ cela se paie, une âme.L'affront décolleté,‖ fardé, riant, banal,Rôde sur ce trottoir‖ qu'on appelle un journal,Car il est une presse‖ abordable à Javotte,Qui, certe, a le droit d'être‖ obscène, étant dévote.On jette l'eau bénite‖ et la boue au hasard ;On est indifférent,‖ venimeux et poissardOn injurie à tant‖ la ligne, à tant par tête ;On dit : Léonidas est vil, Voltaire est bête,Tant on se fie, ainsi‖ qu'aux ténèbres d'un bois,A la stupidité‖ profonde des bourgeois !Qu'ils seraient furieux,‖ ces gérontes qui bâillent,S'ils savaient comme ceux‖ qui les servent, les raillent !S'ils entendaient les gens‖ achetés parler d'eux !S'ils savaient à quel point‖ par ces moqueurs hideux,L'épaisseur de leur âme‖ obscure est exploitée !Tel insulteur bigot‖ est un farceur athée ;Il est épouvantable‖ et doux, fait son métier,Rit, et l'encre du diable‖ est dans le bénitier.Ne rien aimer, ne rien‖ haïr ; être des drôles ;Comme c'est simple ! avoir‖ un masque, avoir des rôles,Les prendre, les quitter,‖ être froid, être chaud,Admirer tout bas ceux‖ qu'on déchire tout haut,Cela ne fait de mal‖ à personne. On enseigneAux badauds qu'un titan‖ sur la montagne saigne,Mais qu'il le fait exprès ;‖ que Caton sans espoirN'est qu'un ambitieux ;‖ que le soleil est noir,Que partout le droit tombe‖ et que la force monte ;On leur fait épeler‖ l'A B C de la honte ;On ouvre école ; on montre‖ aux goîtreux l'alphabetExpliquant le bûcher‖ de Jean Huss, le gibetDe Coligny, la corde‖ au cou de Galilée ;On suspend l'imposture‖ à la voûte étoilée,Et l'ombre qui descend‖ de là change en baudetsCeux qui viennent brûler‖ un cierge sous ce dais ;On leur apprend qu'apprendre‖ est mauvais, que se taireC'est penser, et qu'un homme‖ est leur propriétaireS'il se nomme Habsbourg,‖ Bonaparte ou Bourbon ;Et tout en s'écriant :‖ Comme cela sent bon !On leur penche le nez‖ sur le fakir fétide ;On déclare à Prudhomme‖ ébahi qu'AristideFut un gueux, et qu'au fond‖ Turgot est un escroc ;S'il s'étonne, on lui dit :‖ Tais-toi. Ce serait trop,O crétin, s'il fallait‖ encor que tu comprisses !On livre les Brutus‖ au rire des Jocrisses ;On prouve la bonté‖ du mal, du roi, du fer,Du feu, de l'échafaud,‖ du bagne et de l'enfer ;Et l'éducation‖ des gens est réussieQuand la méchanceté‖ germe dans l'ineptie.Puis on tend la sébile,‖ et Pluche et BaculardEmpochent en louchant‖ les gros sous ; et c'est l'artD'élever les bourgeois‖ pour s'en faire des rentes.Le songeur voit passer‖ des bouches murmurantes —Qui vont balbutiant‖ des outrages confus.On a l'iniquité‖ comme on a le typhus ;Elle est dans l'air, on l'a‖ respirée ; un maroufleQuelconque nous a mis‖ sur les lèvres ce souffle ;Vous dites ce que dit‖ ce rhéteur de l'égout,Et lui qui ne croit rien,‖ il vous fait croire tout.Oh ! qui pourra jamais,‖ plongeur mélancolique,Sonder cet affreux puits,‖ la bêtise publique !
Quel labeur ! constater‖ jusqu'au dernier bourgeois !Conclure que cet âne‖ est un âne par choix,Qu'il s'y plaît, et que c'est‖ son goût d'être une brute !Voir braire Aliboron‖ que Zoïle recrute !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 56((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a frisson / l'horizon masculine, classiqueb hostiles / projectiles féminine, classiquec lointains / destins masculine, classiqueb Haine / sereine féminine, classiquec inventé / gaîté masculine, classiqued autres / vôtres féminine, classiquea médite / convient / l'obtient masculine, classiqueb imbéciles / asiles féminine, classiquec proscrit / Christ masculine, classiqued exemplaire / colère féminine, classiquee Pourquoi / foi masculine, classiquea tête / bête féminine, classiqueb vécu / convaincu masculine, classiqueb soi-même / sème féminine, classiquec pas / Judas masculine, classiqued tâche / lâche féminine, classiquee demain / main masculine, classiquef auguste / juste féminine, classiqueg dit / bandit masculine, classiqueh rire / dire féminine, classiquea frais masculine, classiqueb haine / peine féminine, classiquec tuer / prostituer masculine, classiqued femme / âme féminine, classiquee banal / journal masculine, classiquef Javotte / dévote féminine, classiqueg hasard / poissard masculine, classiquei bois / bourgeois masculine, classiquej bâillent / raillent féminine, classiquek d'eux / hideux masculine, classiquel exploitée / athée féminine, classiquem métier / bénitier masculine, classiquen drôles / rôles féminine, classiqueo chaud / haut masculine, classiquep enseigne / saigne féminine, classiqueq espoir / noir masculine, classiquer monte / honte féminine, classiques l'alphabet / gibet masculine, classiquet Galilée / étoilée féminine, classiqueu baudets / dais masculine, classiquev taire / propriétaire féminine, classiquew Bourbon / bon masculine, classiquex fétide / qu'Aristide féminine, classiquey escroc / trop masculine, non classiquez comprisses / Jocrisses féminine, classiquea fer / l'enfer masculine, classiqueb réussie / l'ineptie féminine, classiquec Baculard / l'art masculine, classiqued rentes / murmurantes féminine, classiquee confus / typhus masculine, classiquef maroufle / souffle féminine, classiqueg l'égout / tout masculine, classiqueh mélancolique / publique féminine, classiquea bourgeois / choix masculine, classiqueb brute / recrute féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
113 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources