Les années funestes, 1898
LII. Misère
Partout la force au lieu‖ du droit. L'écrasementDu problème, c'est là‖ l'unique dénoûment.Partout la faim. Roubaix,‖ Aubin, Ricamarie.La France est d'indigence‖ et de honte maigrie.Si quelque humble ouvrier‖ réclame un sort meilleur,Le canon sort de l'ombre‖ et parle au travailleur.On met sous son talon‖ l'émeute des misères.L'Afrique agonisante‖ expire dans nos serres.Là tout un peuple râle‖ et demande à manger.Famine dans Oran,‖ famine dans Alger.— Voilà ce que nous fait‖ cette France superbe !Disent-ils. — Ni maïs,‖ ni pain. Ils broutent l'herbe.Et l'arabe devient‖ épouvantable et fou.On rencontre, une femme‖ au fond de quelque trou,Accroupie, et mangeant‖ avec un air étrange.— Qu'est-ce que tu, fais là ?‖ — Hé bien, j'ai faim, je mange.— Ton chaudron sur le feu‖ fume, qu'as-tu dedans ?Ces os, que l'on entend‖ crier entre tes dents,Cette chair qu'en grondant‖ ronge ta bouche amère,Qu'est-ce ? C'est un enfant‖ que j'avais, dit la mère.
Les déclamations‖ ne prouvent rien ; soyonsImpartiaux ; cette ombre‖ est-elle sans rayons ?Vous passez votre temps‖ à dire que l'on souffrePartout, et que partout‖ on pleure, et qu'en un gouffreOn gémit, comme un tas‖ d'affamés sur l'écueil,Et vous criez : Tout est‖ misère et tout est deuilTout est misère et deuil ?‖ Quelle erreur est la vôtre !Ah çà, vous ne voyez‖ qu'un côté ! Voyez l'autre.
Jouissance et splendeur.‖ Doit-on, en vérité,Montrer l'adversité‖ sans la prospérité ?Ce contrepoids ôté‖ fausse votre balance.Oui la détresse là,‖ mais ici l'opulence.Soyons justes. Voyez.‖ Plaisirs, bals, volupté,Luxe, et l'hiver le Louvre,‖ et Compiègne l'été.Oui, faites approcher‖ vos vers les plus féroces.Oseront-ils nier‖ ces palais, ces carrosses,Ces festins ? Est-ce là‖ de la misère enfin ?Est-ce qu'en cette fête‖ éternelle on a faim ?En ne montrant jamais‖ que l'indigence, on triche.Vous étalez le pauvre,‖ eh bien, voyons ce riche.Qu'en dites-vous ? Parlez.‖ Est-il assez complet ?Il a ce qu'il convoite,‖ il fait ce qui lui plaît.Ses désirs sont noyés‖ dans le faste lyrique.Ah ! je voudrais bien voir‖ que votre rhétoriqueContestât cette aisance‖ auguste, et s'escrimâtÀ prouver que ce luxe‖ est d'un mince format,Que cette argenterie‖ est reprochable, et manqueDu poids qui la ferait‖ recevoir à la banque,Que ces, cochers ne sont‖ point gras, que ces jockeysMontent, mal galonnés,‖ des chevaux peu coquets,Et que ces millions,‖ ruisselant sur ces tablesEn ivresses sans fin,‖ ne sont pas véritables ?Reconnaissez qu'ici‖ l'on ne manque de rien.On s'est fait tout-puissant‖ pour être épicurien.On est un homme heureux.‖ C'est doux. Pas de rebelles.On est le Jupiter‖ d'un Olympe de belles.On a Biarritz ; veut-on‖ varier le tableau ?Après la mer, les bois ;‖ on a Fontainebleau.Chasses, danses, galas,‖ petits jeux sous les treilles,Rougissantes beautés‖ sous les grappes vermeilles ;Puis course au bois ; on fut‖ en décembre vainqueur,Et l'on rêve, et l'on sent‖ pénétrer dans son cœurLe pur soleil des champs,‖ des fleurs, des prés, des vignes,L'azur des clairs étangs‖ et la blancheur des cygnes.
H. H. Décembre.
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 32((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a L'écrasement / dénoûment masculine, classiqueb Ricamarie / maigrie féminine, classiquec meilleur / travailleur masculine, classiqued misères / serres féminine, classiquee manger / Alger masculine, classiquef superbe / l'herbe féminine, classiqueg fou / trou masculine, classiqueh étrange / mange féminine, classiquei dedans / dents masculine, classiquej amère / mère féminine, classiquea soyons / rayons masculine, classiqueb souffre / gouffre féminine, classiquec l'écueil / deuil masculine, classiqued vôtre / l'autre féminine, classiquea vérité / prospérité masculine, classiqueb balance / l'opulence féminine, classiquec volupté / l'été masculine, classiqued féroces / carrosses féminine, classiquee enfin / faim masculine, classiquef triche / riche féminine, classiqueg complet / plaît masculine, classiqueh lyrique / rhétorique féminine, classiquei s'escrimât / format masculine, classiquej manque / banque féminine, classiquek jockeys / coquets masculine, classiquel tables / véritables féminine, classiquem rien / épicurien masculine, classiquen rebelles / belles féminine, classiqueo tableau / Fontainebleau masculine, classiquep treilles / vermeilles féminine, classiqueq vainqueur / cœur masculine, classiquer vignes / cygnes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources