Les années funestes, 1898
XLVIII. « On est ce personnage étrange, fait d'acier »
On est ce personnage‖ étrange, fait d'acier,D'azur et d'idéal,‖ le rêveur justicier,Le poëte chargé‖ de foudres, le nuagePoussé dans la lumière‖ et l'ombre par ce sageQui semble fou, le vent,‖ assainisseur du ciel ;On a l’empire infâme et pestilentiel.Sous soi, très bas, très loin,‖ dans une brume impure ;On voit la conscience humaine qui suppure ;Des Te Deum rampant‖ à tâtons dans l'enfer,Et sous ce poids ; sénats‖ de fange, lois de fer,L'honneur las qui frémit,‖ morne cariatide ;Mais Avril, qui refait‖ tous les ans l'Atlantide,Prend peu souci de l'homme ;‖ et pendant que descendToute l'âme d'un peuple,‖ il monte éblouissant,Il emplit l'horizon‖ d'églogues et de fêtes ;On contemple, on oublie,‖ et comme les prophètes,Comme les mages, pleins‖ d'orage et de douleurs,Sombre, on se laisse aller‖ à regarder les fleurs ;On a des yeux, on a‖ malgré César, une âme ;On se laisse dorer‖ par cette immense flamme,La vie ; et le printemps‖ vous entre malgré vousDans le cœur, et vous fait‖ presque paisible et doux,Avec des grondements‖ pourtant par intervalles ;On écoute chanter‖ des fauvettes, rivalesDu divin rossignol,‖ qui, lorsque l'aube luit,Prolongent dans le jour‖ sa chanson de la nuit ;Juvénal transparent‖ laisse entrevoir Virgile ;Devant la Némésis‖ la Galatée agileSurgit, folle, et d’un geste aimable et souverain,Jette en riant sa pomme‖ au noir masque d'airain ;Et le masque effrayant‖ sourit. Que faire, ô lyre ?Tout est parfum, tout est‖ rayon, tout est délire ;L'abîme est nuptial‖ et les flots sont lascifs ;L'écume est de l'amour‖ qui baise les récifs ;Paissez, moutons ; laissez‖ aux buissons de la lainePour que l'oiseau l'emploie‖ à son nid ! vaste haleine,Souffle ! Bœufs qui songez,‖ tirez le soc fécond !Le premier dieu, c'est Dieu,‖ mais l'homme est le second.Il crée après le Père,‖ il règne après le Maître ;Faire mourir n'est pas‖ son droit, mais faire naîtreEst son devoir ; la vie‖ est à lui, non la mort.L'arbuste tend sa feuille‖ au chevreau qui la mord,La rose au papillon‖ se livre toute nue,La violette aussi rêve, et cette ingénueS'offre, et partout l'idylle‖ ouvre de vagues yeux ;O femmes, baignez-vous‖ dans l'océan joyeuxQui rit de ce grand rire‖ où se mêlent des larmes ;Faites comme les fleurs,‖ belles, mettez vos charmesUn peu dehors ; amant‖ externa camenæO rapide Atalante,‖ ô fuyante Daphné,Arrêtez-vous à temps,‖ ne courez pas si vite ;Vous savez bien qu'on cherche‖ un peu ce qu'on évite ;L'enfant que, vierge, on craint,‖ mère, on l'adorera ;Ô Glycère, Aglaë, Lalagé, Nééra,Soyez les nudités‖ adorables du rêve ;Homère veut Vénus‖ et Moïse veut Ève ;Le reflet de la femme‖ est sur tous les grands fronts ;O vivants, nous aimons‖ parce que nous souffrons ;Donc l'amour est sacré.‖ Sans peur, sans fin, sans nombre,Aimez ! vous tous, là-bas,‖ tout le ciel, toute l'ombre,Aimez ; vivez, créez !‖ Mondes, atomes, nids,Oiseaux, soleils, soyez‖ les amants infinis,Car l'immensité veut‖ être continuée !Et voilà comme on flotte,‖ esprit, barde, nuée.Et voilà comme on va, tout furieux qu’on est,Dans l'azur, dans ce beau‖ floréal qui renaît,Dans l'hymen, dans l'amour,‖ mais sans que Dante abdique,Sans que la grande haine‖ indignée et pudiqueCesse d'être au plus noir‖ de votre âme debout ;Car sans cesse à travers‖ tout ce printemps, partout,Toujours l'âpre devoir‖ reparaît ; et l'on erreSemant sur son chemin‖ des chutes de tonnerre.
27 juin 1875.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 36((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a d'acier / justicier masculine, classiqueb nuage / sage féminine, classiquec ciel / pestilentiel masculine, classiqued impure / suppure féminine, classiquee l'enfer / fer masculine, classiquef cariatide / l'Atlantide féminine, classiqueg descend / éblouissant masculine, classiqueh fêtes / prophètes féminine, classiquei douleurs / fleurs masculine, classiquej âme / flamme féminine, classiquek vous / doux masculine, classiquel intervalles / rivales féminine, classiquem luit / nuit masculine, classiquen Virgile / agile féminine, classiqueo souverain / d'airain masculine, classiquep lyre / délire féminine, classiqueq lascifs / récifs masculine, classiquer laine / haleine féminine, classiques fécond / second masculine, classiquet Maître / naître féminine, classiqueu mort / mord masculine, classiquev nue / ingénue féminine, classiquew yeux / joyeux masculine, classiquex larmes / charmes féminine, classiquey camenæ / Daphné masculine, classiquez vite / évite féminine, classiquea l'adorera / Nééra masculine, classiqueb rêve / Ève féminine, classiquec fronts / souffrons masculine, classiqued nombre / l'ombre féminine, classiquee nids / infinis masculine, classiquef continuée / nuée féminine, classiqueg est / renaît masculine, classiqueh abdique / pudique féminine, classiquei debout / partout masculine, classiquej erre / tonnerre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources