Les années funestes, 1898
XXV. Un président
Est-ce ma faute à moi‖ s'il s'appelle Brunet ?
Brunet jadis était‖ un pître. Il rayonnaitAu-dessus des humains‖ à force de bêtise.Il broutait des couplets comme un bouc le cytise.Son camarade était‖ Janot aux bas chinésLorgnant un papillon‖ qui tremblait sur son nez.Ce Brunet-là charmait‖ les foules inquiètesRien qu'en laissant tomber‖ une pile d'assiettes ;Son rire absurde était‖ un baume à tous les maux ;Il avait de gros yeux‖ et disait de gros mots.Peut-être était-ce un homme.‖ Il avait— la bassessePour triomphe, et l'affront‖ d'être content sans cesse.Il fascinait la ville,‖ enchantait les faubourgs,Frappait sur les lazzi‖ comme sur des tambours,Et se jetait parmi‖ les rires tête-bêche.Un éblouissement‖ sortait de ce bobèche.C'était, sous les clartés‖ du manteau d'arlequin,Le spectre de la joie‖ en culotte nankin.Il était le bouffon‖ du peuple ; il était l'hôteDe Tabarin, Molière‖ étant l'hôte de Plaute ;Son souffle, son accent,‖ son geste, était guettéDans la foule, si triste‖ au fond, par la gaîté ;Il avait ce grand don,‖ cher aux grecs du Pœcile.L'épanouissement‖ profond de l'imbécile.Et quand on le voyait‖ pensif, vide et béant,On croyait voir zéro‖ ricaner du néant.C'était l'innocent fourbe‖ et le niais cupide.Son ahurissement‖ faisait Paris stupide.Ce clown fut sans égal.‖ Ce Brunet gambadait,Coiffé de la splendide‖ oreille du baudet,Roulait éperdument‖ ses prunelles éparses,Cassait des pots, chipait‖ des sous, faisait des farces,Était grotesque, était‖ inepte, était cocu,Chantait, et recevait‖ des coups de pied au cul.
Maintenant il attend‖ les soufflets de l'histoire.Son tréteau paraît noble‖ auprès de son prétoire.Le Brunet d'à-présent‖ est un juge. Il est noir.Est-ce le même ? Oui. Non.‖ Pourquoi pas ? On peut voirDes faits plus surprenants‖ que ces métamorphoses ;Pasquin et Partarrieu‖ prennent les mêmes poses ;Parfois dans Rhadamante‖ on sent un galopin ;Est-ce que Mascarille‖ est fort loin de Dupin ?Pourquoi voudriez-vous‖ que je m'émerveillasseQu'on soit Jeffrye après‖ avoir été Paillasse ?Quoi qu'il en soit, fût-il‖ le même, un peu moisi,Ce Brunet, certe est bien‖ l'homme de ce temps-ciOù, juge, on vend le code‖ et, prêtre, le ciboire.Thémis rend un arrêt‖ et demande un pourboire.Éaque est domestique‖ et Minos est agent.Qu'est ceci ? La justice.‖ Avez-vous de l'argent ?C'est à vendre. Et ceci ?‖ C'est notre conscience.Payez-nous-la. C'est tant.‖ — O juges, patience !La Justice viendra.‖ Jugez en attendant. —Donc Brunet de farceur‖ est passé président.Ce comique est tragique.‖ Il décrète, il condamne.Il règne. Il a toujours‖ le même bonnet d'âne.Mais ce bonnet rapporte‖ énormément. Faut-ilPunir ? il est auguste.‖ Absoudre ? il est subtil.Que veut César ? Brunet obéit. Le salaireAuquel un juge a droit,‖ puisqu'il juge pour plaire,Est son but. C'est pourquoi‖ vous irez en prison.Tel est Brunet. La loi‖ vous prend par trahison.Cujas est sbire au fond‖ et juge à la surface.Ne faut-il pas qu'enfin‖ la police se fasse ?On est Brunet. On rend des sentences ad hoc.Jadis c’était Jocrisse. A présent c’est Vidocq.
19 février 1870.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 33((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Brunet / rayonnait masculine, classiqueb bêtise / cytise féminine, classiquec chinés / nez masculine, classiqued inquiètes / d'assiettes féminine, classiquee maux / mots masculine, classiquef bassesse / cesse féminine, classiqueg faubourgs / tambours masculine, classiqueh tête-bêche / bobèche féminine, classiquei d'arlequin / nankin masculine, classiquej l'hôte / Plaute féminine, classiquek guetté / gaîté masculine, classiquel Pœcile / l'imbécile féminine, classiquem béant / néant masculine, classiquen cupide / stupide féminine, classiqueo gambadait / baudet masculine, classiquep éparses / farces féminine, classiqueq cocu / cul masculine, non classiquea l'histoire / prétoire féminine, classiqueb noir / voir masculine, classiquec métamorphoses / poses féminine, classiqued galopin / Dupin masculine, classiquee m'émerveillasse / Paillasse féminine, classiquef moisi / temps-ci masculine, classiqueg ciboire / pourboire féminine, classiqueh agent / l'argent masculine, classiquei conscience / patience féminine, classiquej attendant / président masculine, classiquek condamne / d'âne féminine, classiquel Faut-il / subtil masculine, classiquem salaire / plaire féminine, classiquen prison / trahison masculine, classiqueo surface / fasse féminine, classiquep hoc / Vidocq masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins — Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources