Les chansons des rues et des bois, 1865· Livre premier Jeunesse· II Les complications de l’idéal
III. En sortant du collège
Première lettre
Puisque nous avons seize ans,Vivons, mon vieux camarade,Et cessons d'être innocents ;Car c'est là le premier grade.
Vivre c'est aimer. ApprendsQue, dans l'ombre où nos cœurs rêvent,J'ai vu deux yeux bleus, si grandsQue tous les astres s'y lèvent.
Connais-tu tous ces bonheurs ?Faire des songes féroces,Envier les grands seigneursQui roulent dans des carrosses,
Avoir la fièvre, enrager,Être un cœur saignant qui s'ouvre,Souhaiter être un bergerAyant pour cahute un Louvre,
Sentir en mangeant son painComme en ruminant son rêve,L'amertume du pépinDe la sombre pomme d'Ève ;
Être amoureux, être fou,Être un ange égal aux oies,Être un forçat sous l'écrou ;Eh bien, j'ai toutes ces joies !
Cet être mystérieuxQu'on appelle une grisetteM'est tombé du haut des cieux.Je souffre. J'ai la recette.
Je sais l'art d'aimer ; j'y suisHabile et fort au point d'êtreStupide, et toutes les nuitsAccoudé sur ma fenêtre.
Deuxième lettre
Elle habite en soupirantLa mansarde mitoyenne.Parfois sa porte, en s'ouvrant,Pousse le coude à la mienne.
Elle est fière ; parlons bas.C'est une forme azuréeQui, pour ravauder des bas,Arrive de l'empyrée.
J'y songe quand le jour naît,J'y rêve quand le jour baisse.Change en casque son bonnet,Tu croirais voir la Sagesse.
Sa cuirasse est un madras ;Elle sort avec la ruseD'avoir une vieille au brasQui lui tient lieu de Méduse.
On est sens dessus dessousRien qu'à voir la mine altièreDont elle prend pour deux sousDe persil chez la fruitière.
Son beau regard transparentEst grave sans airs moroses.On se la figure errantDans un bois de lauriers-roses.
Pourtant, comme nous voyonsQue parfois de ces PalmyresIl peut tomber des rayons,Des baisers et des sourires ;
Un drôle, un étudiant,Rôde sous ces chastes voiles ;Je hais fort ce mendiantQui tend sa main aux étoiles.
Je ne sors plus de mon trou.L'autre jour, étant en verve,Elle m'appela : Hibou.Je lui répondis : Minerve.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a ans / innocents masculine, classiqueb camarade / grade féminine, classiquea Apprends / grands masculine, classiqueb rêvent / lèvent féminine, classiquea bonheurs / seigneurs masculine, classiqueb féroces / carrosses féminine, classiquea enrager / berger masculine, classiqueb s'ouvre / Louvre féminine, classiquea pain / pépin masculine, classiqueb rêve / d'Ève féminine, classiquea fou / l'écrou masculine, classiqueb oies / joies féminine, classiquea mystérieux / cieux masculine, classiqueb grisette / recette féminine, classiquea suis / nuits masculine, classiqueb d'être / fenêtre féminine, classiquea soupirant / s'ouvrant masculine, classiqueb mitoyenne / mienne féminine, classiquea bas masculine, classiqueb azurée / l'empyrée féminine, classiquea naît / bonnet masculine, classiqueb baisse / Sagesse féminine, classiquea madras / bras masculine, classiqueb ruse / Méduse féminine, classiquea dessous / sous masculine, classiqueb altière / fruitière féminine, classiquea transparent / errant masculine, classiqueb moroses / lauriers-roses féminine, classiquea voyons / rayons masculine, classiqueb Palmyres / sourires féminine, classiquea étudiant / mendiant masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea trou / Hibou masculine, classiqueb verve / Minerve féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les chansons des rues et des bois, Paris, A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, ÉDITEURS, 1866· numérisation ebooksgratuits.com· Sources