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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les chansons des rues et des bois, 1865

I. Le cheval

Victor Hugo· 36 quatrains, octosyllabes, 144 vers

Je l'avais saisi par la bride ;Je tirais, les poings dans les nœuds,Ayant dans les sourcils la rideDe cet effort vertigineux.

C'était le grand cheval de gloire,Né de la mer comme Astarté,À qui l'aurore donne à boireDans les urnes de la clarté ;

L'alérion aux bonds sublimes,Qui se cabre, immense, indompté,Plein du hennissement des cimes,Dans la bleue immortalité.

Tout génie, élevant sa coupe,Dressant sa torche, au fond des cieux,Superbe, a passé sur la croupeDe ce monstre mystérieux.

Les poètes et les prophètes,Ô terre, tu les reconnaisAux brûlures que leur ont faitesLes étoiles de son harnais.

Il souffle l'ode, l'épopée,Le drame, les puissants effrois,Hors des fourreaux les coups d'épée,Les forfaits hors du cœur des rois.

Père de la source sereine,Il fait du rocher ténébreuxJaillir pour les Grecs HippocrèneEt Raphidim pour les Hébreux.

Il traverse l'Apocalypse ;Pâle, il a la mort sur son dos.Sa grande aile brumeuse éclipseLa lune devant Ténédos.

Le cri d'Amos, l'humeur d'AchilleGonfle sa narine et lui sied ;La mesure du vers d'Eschyle,C'est le battement de son pied.

Sur le fruit mort il penche l'arbre,Les mères sur l'enfant tombé ;Lugubre, il fait Rachel de marbre,Il fait de pierre Niobé.

Quand il part, l'idée est sa cible ;Quand il se dresse, crins au vent,L'ouverture de l'impossibleLuit sous ses deux pieds de devant.

Il défie Éclair à la course ;Il a le Pinde, il aime Endor ;Fauve, il pourrait relayer l'OurseQui traîne le Chariot d'or.

Il plonge au noir zénith ; il joueAvec tout ce qu'on peut oser ;Le zodiaque, énorme roue,A failli parfois l'écraser.

Dieu fit le gouffre à son usage.Il lui faut les cieux non frayés,L'essor fou, l'ombre, et le passageAu-dessus des pics foudroyés.

Dans les vastes brumes funèbresIl vole, il plane ; il a l'amourDe se ruer dans les ténèbresJusqu'à ce qu'il trouve le jour.

Sa prunelle sauvage et forteFixe sur l'homme, atome nu,L'effrayant regard qu'on rapporteDe ces courses dans l'inconnu.

Il n'est docile, il n'est propiceQu'à celui qui, la lyre en main,Le pousse dans le précipice,Au-delà de l'esprit humain.

Son écurie, où vit la fée,Veut un divin palefrenier ;Le premier s'appelait Orphée ;Et le dernier, André Chénier.

Il domine notre âme entière ;Ézéchiel sous le palmierL'attend, et c'est dans sa litièreQue Job prend son tas de fumier.

Malheur à celui qu'il étonneOu qui veut jouer avec lui !Il ressemble au couchant d'automneDans son inexorable ennui.

Plus d'un sur son dos se déforme ;Il hait le joug et le collier ;Sa fonction est d'être énormeSans s'occuper du cavalier.

Sans patience et sans clémence,Il laisse, en son vol effréné,Derrière sa ruade immenseMalebranche désarçonné.

Son flanc ruisselant d'étincellesPorte le reste du lienQu'ont tâché de lui mettre aux ailesDespréaux et Quintilien.

Pensif, j'entraînais loin des crimes,Des dieux, des rois, de la douleur,Ce sombre cheval des abîmesVers le pré de l'idylle en fleur.

Je le tirais vers la prairieOù l'aube, qui vient s'y poser,Fait naître l'églogue attendrieEntre le rire et le baiser.

C'est là que croît, dans la ravineOù fuit Plaute, où Racan se plaît,L'épigramme, cette aubépine,Et ce trèfle, le triolet.

C'est là que l'abbé Chaulieu prêche,Et que verdit sous les buissonsToute cette herbe tendre et fraîcheOù Segrais cueille ses chansons.

Le cheval luttait ; ses prunelles,Comme le glaive et l'yatagan,Brillaient ; il secouait ses ailesAvec des souffles d'ouragan.

Il voulait retourner au gouffre ;Il reculait, prodigieux,Ayant dans ses naseaux le soufreEt l'âme du monde en ses yeux.

Il hennissait vers l'invisible ;Il appelait l'ombre au secours ;À ses appels le ciel terribleRemuait des tonnerres sourds.

Les bacchantes heurtaient leurs cistres,Les sphinx ouvraient leurs yeux profonds ;On voyait, à leurs doigts sinistres,S'allonger l'ongle des griffons.

Les constellations en flammeFrissonnaient à son cri vivantComme dans la main d'une femmeUne lampe se courbe au vent.

Chaque fois que son aile sombreBattait le vaste azur terni,Tous les groupes d'astres de l'ombreS'effarouchaient dans l'infini.

Moi, sans quitter la plate-longe,Sans le lâcher, je lui montraisLe pré charmant, couleur de songe,Où le vers rit sous l'antre frais.

Je lui montrais le champ, l'ombrage,Les gazons par juin attiédis ;Je lui montrais le pâturageQue nous appelons paradis.

— Que fais-tu là ? me dit Virgile.Et je répondis, tout couvertDe l'écume du monstre agile :— Maître, je mets Pégase au vert.

Versification

Forme
36 quatrains (quatrains)
Rimes
36(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
36 quatrains
Mots à la rime
a bride / ride féminine, classiqueb nœuds / vertigineux masculine, classiquea gloire / boire féminine, classiqueb Astarté / clarté masculine, classiquea sublimes / cimes féminine, classiqueb indompté / immortalité masculine, classiquea coupe / croupe féminine, classiqueb cieux / mystérieux masculine, classiquea prophètes / faites féminine, classiqueb reconnais / harnais masculine, classiquea l'épopée / d'épée féminine, classiqueb effrois / rois masculine, classiquea sereine / Hippocrène féminine, classiqueb ténébreux / Hébreux masculine, classiquea l'Apocalypse / éclipse féminine, classiqueb dos / Ténédos masculine, classiquea d'Achille / d'Eschyle féminine, classiqueb sied / pied masculine, classiquea l'arbre / marbre féminine, classiqueb tombé / Niobé masculine, classiquea cible / l'impossible féminine, classiqueb vent / devant masculine, classiquea course / l'Ourse féminine, classiqueb Endor / d'or masculine, classiquea joue / roue féminine, classiqueb oser / l'écraser masculine, classiquea usage / passage féminine, classiqueb frayés / foudroyés masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classiquea forte / rapporte féminine, classiqueb nu / l'inconnu masculine, classiquea propice / précipice féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquea fée / Orphée féminine, classiqueb palefrenier / Chénier masculine, classiquea entière / litière féminine, classiqueb palmier / fumier masculine, classiquea étonne / d'automne féminine, classiqueb lui / ennui masculine, classiquea déforme / énorme féminine, classiqueb collier / cavalier masculine, classiquea clémence / immense féminine, classiqueb effréné / désarçonné masculine, classiquea d'étincelles / ailes féminine, classiqueb lien / Quintilien masculine, classiquea crimes / abîmes féminine, classiqueb douleur / fleur masculine, classiquea prairie / attendrie féminine, classiqueb poser / baiser masculine, classiquea ravine / aubépine féminine, classiqueb plaît / triolet masculine, classiquea prêche / fraîche féminine, classiqueb buissons / chansons masculine, classiquea prunelles / ailes féminine, classiqueb l'yatagan / d'ouragan masculine, classiquea gouffre / soufre féminine, classiqueb prodigieux / yeux masculine, classiquea l'invisible / terrible féminine, classiqueb secours / sourds masculine, classiquea cistres / sinistres féminine, classiqueb profonds / griffons masculine, classiquea flamme / femme féminine, classiqueb vivant / vent masculine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb terni / l'infini masculine, classiquea plate-longe / songe féminine, classiqueb montrais / frais masculine, classiquea l'ombrage / pâturage féminine, classiqueb attiédis / paradis masculine, classiquea Virgile / agile féminine, classiqueb couvert / vert masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les chansons des rues et des bois, Paris, A. LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Cie, ÉDITEURS, 1866· numérisation ebooksgratuits.com· Sources