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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les chants du crépuscule, 1835

VIII. À canaris

Victor Hugo· 4 distiquess, alexandrins, 77 vers

Canaris ! Canaris !‖ nous t'avons oublié !Lorsque sur un héros‖ le temps s'est replié,Quand le sublime acteur‖ a fait pleurer ou rire,Et qu'il a dit le mot‖ que Dieu lui donne à dire,Quand, venus au hasard‖ des révolutions,Les grands hommes ont fait‖ leurs grandes actions,Qu'ils ont jeté leur lustre,‖ étincelant ou sombre,Et qu'ils sont pas à pas‖ redescendus dans l'ombre,Leur nom s'éteint aussi.‖ Tout est vain ! tout est vain !Et jusqu'à ce qu'un jour‖ le poëte divinQui peut créer un monde‖ avec une parole,Les prenne, et leur rallume‖ au front une auréole,Nul ne se souvient d'eux,‖ et la foule aux cent voixQui rien qu'en les voyant‖ hurlait d'aise autrefois,Hélas ! si par hasard‖ devant elle on les nomme,Interroge et s'étonne‖ et dit : Quel est cet homme ?

Nous t'avons oublié.‖ Ta gloire est dans la nuit.Nous faisons bien encor‖ toujours beaucoup de bruit,Mais plus de cris d'amour,‖ plus de chants, plus de culte,Plus d'acclamations‖ pour toi dans ce tumulte !Le bourgeois ne sait plus‖ épeler ton grand nom.Soleil qui t'es couché,‖ tu n'as plus de Memnon !Nous avons un instant‖ crié : — « La Grèce ! Athènes !Sparte ! Léonidas !‖ Botzaris ! Démosthènes !Canaris, demi-dieu‖ de gloire rayonnant !… » —Puis, l'entr'acte est venu,‖ c'est bien, et maintenantDans notre esprit, si plein‖ de ton apothéose,Nous avons tout rayé‖ pour écrire autre chose !Adieu les héros grecs !‖ leurs lauriers sont fanés.Vers d'autres orients‖ nos regards sont tournés.On n'entend plus sonner‖ ta gloire sur l'enclumeDe la presse, géant‖ par qui tout feu s'allume,Prodigieux cyclope‖ à la tonnante voix,A qui plus d'un Ulysse‖ a crevé l'œil parfois.Oh ! la presse ! ouvrier‖ qui chaque jour s'éveille,Et qui défait souvent‖ ce qu'il a fait la veille ;Mais qui forge du moins,‖ de son bras souverain,A toute chose juste‖ une armure d'airain !

Nous t’avons oublié !Mais à toi, que t’importe ?Il te reste, ô marin,‖ la vague qui t'emporte,Ton navire, un bon vent‖ toujours prêt à souffler,Et l'étoile du soir‖ qui te regarde aller.Il te reste l'espoir,‖ le hasard, l'aventure,Le voyage à travers‖ une belle nature,L'éternel changement‖ de choses et de lieux,La joyeuse arrivée‖ et le départ joyeux ;L'orgueil qu'un homme libre‖ a de se sentir vivreDans un brick fin voilier‖ et bien doublé de cuivre,Soit qu'il ait à franchir‖ un détroit sinueux,Soit que, par un beau temps,‖ l'océan monstrueuxQui brise quand il veut‖ les rocs et les murailles,Le berce mollement‖ sur ses larges écailles ;Soit que l'orage noir,‖ envolé dans les airs,Le batte à coups pressés‖ de son aile d'éclairs !

Mais il te reste, ô Grec,‖ ton ciel bleu, ta mer bleue,Tes grands aigles qui font‖ d'un coup d'aile une lieue,Ton soleil toujours pur‖ dans toutes les saisons,La sereine beauté‖ des tièdes horizons,Ta langue harmonieuse,‖ ineffable, amollie,Que le temps a mêlée‖ aux langues d'ItalieComme aux flots de Baia‖ la vague de Samos ;Langue d'Homère où Dante‖ a jeté quelques mots !Il te reste, trésor‖ du grand homme candide,Ton long fusil sculpté,‖ ton yatagan splendide,Tes larges caleçons‖ de toile, tes caftansDe velours rouge et d'or,‖ aux coudes éclatants !Quand ton navire fuit‖ sur les eaux écumeuses,Fier de ne côtoyer‖ que des rives fameuses,Il te reste, ô mon Grec,‖ la douceur d'entrevoirTantôt un fronton blanc‖ dans les brumes du soir,Tantôt, sur le sentier‖ qui près des mers chemine,Une femme de Thèbe‖ ou bien de Salamine,Paysanne à l'œil fier‖ qui va vendre ses blésEt pique gravement‖ deux grands bœufs accouplés,Assise sur un char‖ d'homérique origine,Comme l'antique Isis‖ des bas-reliefs d'Égine !

Octobre 1832.

Versification

Forme
4 distiquess (distiques)
Rimes
38((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
4 distiquess
Mots à la rime
a oublié / replié masculine, classiqueb rire / dire féminine, classiquec révolutions / actions masculine, classiqued sombre / l'ombre féminine, classiquee vain / divin masculine, classiquef parole / auréole féminine, classiqueg voix / autrefois masculine, classiqueh nomme / homme féminine, classiquea nuit / bruit masculine, classiqueb culte / tumulte féminine, classiquec nom / Memnon masculine, classiqued Athènes / Démosthènes féminine, classiquee rayonnant / maintenant masculine, classiquef apothéose / chose féminine, classiqueg fanés / tournés masculine, classiqueh l'enclume / s'allume féminine, classiquei voix / parfois masculine, classiquej s'éveille / veille féminine, classiquek souverain / d'airain masculine, classiquea oublié / t’importe / t'emporte féminine, classiqueb souffler / aller masculine, classiquec l'aventure / nature féminine, classiqued lieux / joyeux masculine, classiquee vivre / cuivre féminine, classiquef sinueux / monstrueux masculine, classiqueg murailles / écailles féminine, classiqueh airs / d'éclairs masculine, classiquea bleue / lieue féminine, classiqueb saisons / horizons masculine, classiquec amollie / d'Italie féminine, classiqued Samos / mots masculine, classiquee candide / splendide féminine, classiquef caftans / éclatants masculine, classiqueg écumeuses / fameuses féminine, classiqueh d'entrevoir / soir masculine, classiquei chemine / Salamine féminine, classiquej blés / accouplés masculine, classiquek origine / d'Égine féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

77 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources