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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les chants du crépuscule, 1835

XXXII. À louis b…

Victor Hugo· 14 distiquess, alexandrins, 218 vers

Ami, le voyageur‖ que vous avez connu,Et dont tant de douleurs‖ ont mis le cœur à nu,Monta, comme le soir‖ s'épanchait sur la terre,Triste et seul, dans la tour‖ lugubre et solitaire ;Tour sainte où la pensée‖ est mêlée au granit,Où l'homme met son âme,‖ où l'oiseau fait son nid !

Il gravit la spirale‖ aux marches presque usées,Dont le mur s'entr'ouvrait‖ aux bises aiguisées,Sans regarder les toits‖ amoindris sous ses pieds ;Puis entra sous la voûte‖ aux arceaux étayés,Où la cloche, attendant‖ la prière prochaine,Dormait, oiseau d'airain,‖ dans sa cage de chêne !

Vaste et puissante cloche‖ au battant monstrueux !Un câble aux durs replis‖ chargeait son cou noueux.L'œil qui s'aventurait‖ sous sa coupole sombreY voyait s'épaissir‖ de larges cercles d'ombre.Les reflets sur ses bords‖ se fondaient mollement.Au fond tout était noir.‖ De moment en momentSous cette voûte obscure‖ où l'air vibrait encoreOn sentait remuer‖ comme un lambeau sonore.On entendait des bruits‖ glisser sur les parois,Comme si, se parlant‖ d'une confuse voix,Dans cette ombre, où dormaient‖ leurs légions ailées,Les notes chuchotaient‖ à demi réveillées.Bruits douteux pour l'oreille‖ et de l'âme écoutés !Car même en sommeillant,‖ sans souffle et sans clartés,Toujours le volcan fume‖ et la cloche soupire ;Toujours de cet airain‖ la prière transpire,Et l'on n'endort pas plus‖ la cloche aux sons pieuxQue l'eau sur l'océan‖ ou le vent dans les cieux !

La cloche, écho du ciel‖ placé près de la terre !Voix grondante qui parle‖ à côté du tonnerre,Faite pour la cité‖ comme lui pour la mer !Vase plein de rumeur‖ qui se vidé dans l'air !

Sur cette cloche, auguste‖ et sévère surface,Hélas ! chaque passant‖ avait laissé sa trace.Partout des mots impurs‖ creusés dans le métalRompaient l'inscription‖ du baptême natal.On distinguait encore,‖ au sommet ciselée,Une couronne à coups‖ de couteau mutilée.Chacun, sur cet airain‖ par Dieu même animé,Avait fait son sillon‖ où rien n'avait germé !Ils avaient semé là,‖ ceux-ci leur vie immonde,Ceux-là leurs vœux perdus‖ comme une onde dans l'onde,D'autres l'amour des sens‖ dans la fange accroupi,Et tous l'impiété,‖ ce chaume sans épi.Tout était profané‖ dans la cloche bénie.La rouille s'y mêlait,‖ autre amère ironie !Sur le nom du Seigneur‖ l'un avait mis son nom !Où le prêtre dit oui,‖ l'autre avait écrit non !Lâche insulte ! affront vil !‖ vain outrage d'une heureQue fait tout ce qui passe‖ à tout ce qui demeure !

Alors, tandis que l'air‖ se jouait dans les cieux,Et que sur les chemins‖ gémissaient les essieux,Que les champs exhalaient‖ leurs senteurs embaumées,Les hommes leurs rumeurs‖ et les toits leurs fumées,Il sentit, à l'aspect‖ du bronze monument,Comme un arbre inquiet‖ qui sent confusémentDes ailes se poser‖ sur ses feuilles froissées,S'abattre sur son front‖ un essaim de pensées.

I

Seule en ta sombre tour‖ aux faîtes dentelés,D'où ton souffle descend‖ sur les toits ébranlés,O cloche suspendue‖ au milieu des nuées,Par ton vaste roulis‖ si souvent remuées,Tu dors en ce moment‖ dans l'ombre, et rien ne luitSous ta voûte profonde‖ où sommeille le bruit !Oh ! tandis qu'un esprit‖ qui jusqu'à toi s'élance,Silencieux aussi,‖ contemple ton silence,Sens-tu, par cet instinct‖ vague et plein de douceurQui révèle toujours‖ une sœur à la sœur,Qu'à cette heure où s'endort‖ la soirée expirante,Une âme est près de toi,‖ non moins que toi vibrante,Qui bien souvent aussi‖ jette un bruit solennel,Et se plaint dans l'amour‖ comme toi dans le ciel !

II

Oh dans mes premiers temps‖ de jeunesse et d'aurore,Lorsque ma conscience‖ était joyeuse encore,Sur son vierge métal‖ mon âme avait aussiSon auguste origine‖ écrite comme ici,Et sans doute à côté‖ quelque inscription sainte,Et, n'est-ce pas, ma mère ?‖ une couronne empreinte !Mais des passants aussi,‖ d'impérieux passantsQui vont toujours au cœur‖ par le chemin des sens.Qui, lorsque le hasard‖ jusqu'à nous les apporte,Montent notre escalier‖ et poussent notre porte,Qui viennent bien souvent‖ trouver l'homme au saint lieu,Et qui le font tinter‖ pour d'autres que pour Dieu ;Les passions, hélas !‖ tourbe un jour accourue,Pour visiter mon âme‖ ont monté de la rue,Et de quelque couteau‖ se faisant un burin,Sans respect pour le verbe‖ écrit sur son airain,Toutes, mêlant ensemble‖ injure, erreur, blasphême,L'ont rayée en tous sens‖ comme ton bronze même,Où le nom du Seigneur,‖ ce nom grand et sacré,N'est pas plus illisible‖ et plus défiguré !

III

Mais qu'importe à la cloche‖ et qu'importe à mon âme !Qu'à son heure, à son jour,‖ l'esprit saint les réclame,Les touche l'une et l'autre‖ et leur dise : chantez !Soudain, par toute voie‖ et de tous les côtés,De leur sein ébranlé,‖ rempli d'ombres obscures,A travers leur surface,‖ à travers leurs souillures,Et la cendre et la rouille,‖ amas injurieux,Quelque chose de grand‖ s'épandra dans les cieux !

Ce sera l'hosanna‖ de toute créature !Ta pensée, ô Seigneur !‖ ta parole, ô nature !Oui, ce qui sortira,‖ par sanglots, par éclairs,Comme l'eau du glacier,‖ comme le vent des mers,Comme le jour à flots‖ des urnes de l'aurore,Ce qu'on verra jaillir,‖ et puis jaillir encore,Du clocher toujours droit,‖ du front toujours debout,Ce sera l'harmonie‖ immense qui dit tout !Tout ! les soupirs du cœur,‖ les élans de la foule ;Le cri de ce qui monte‖ et de ce qui s'écroule ;Le discours de chaque homme‖ à chaque passionL'adieu qu'en s'en allant‖ chante l'illusion ;L'espoir éteint ; la barque‖ échouée à la grève ;La femme qui regrette‖ et la vierge qui rêve ;La vertu qui se fait‖ de ce que le malheurA de plus douloureux,‖ hélas ! et de meilleur ;L'autel enveloppé‖ d'encens et de fidèles ;Les mères retenant‖ les enfants auprès d'ellesLa nuit qui chaque soir‖ fait taire l'universEt ne laisse ici-bas‖ la parole qu'aux mers ;Les couchants flamboyants ;‖ les aubes étoilées ;Les heures de soleil‖ et de lune mêlées ;Et les monts et les flots‖ proclamant à la foisCe grand nom qu'on retrouve‖ au fond de toute voix ;Et l'hymne inexpliqué‖ qui, parmi des bruits d'ailes,Va de l'aire de l'aigle‖ au nid des hirondelles,Et ce cercle dont l'homme‖ a sitôt fait le tour,L'innocence, la foi,‖ la prière et l'amour !Et l'éternel reflet‖ de lumière et de flammeQue l'âme verse au monde‖ et que Dieu verse à l'âme !

IV

Oh c'est alors qu'émus‖ et troublés par ces chants,Le peuple dans la ville‖ et l'homme dans les champs,Et le sage attentif‖ aux voix intérieures,A qui l'éternité‖ fait oublier les heures,S'inclinent en silence ;‖ et que l'enfant joyeuxCourt auprès de sa mère‖ et lui montre les cieux ;C'est alors que chacun‖ sent un baume qui couleSur tous ses maux cachés ;‖ c'est alors que la fouleEt le cœur isolé‖ qui souffre obscurémentBoivent au même vase‖ un même enivrement ;Et que la vierge, assise‖ au rebord des fontaines,Suspend sa rêverie‖ à ses rumeurs lointaines ;C'est alors que les bons,‖ les faibles, les méchants,Tous à la fois, la veuve‖ en larmes, les marchandsDont l'échoppe a poussé‖ sous le sacré portiqueComme un champignon vil‖ au pied d'un chêne antique,Et le croyant soumis,‖ prosterné sous la tour,Écoutent, effrayés‖ et ravis tour à tour,Comme on rêve au bruit sourd‖ d'une mer écumante,La grande âme d'airain‖ qui là-haut se lamente !

V

Hymne de la nature‖ et de l'humanité !Hymne par tout écho‖ sans cesse répété !Grave, inouï, joyeux,‖ désespéré, sublime !Hymne qui des hauts lieux ruisselle dans l’abîme,Et qui, des profondeurs‖ du gouffre harmonieux,Comme une onde en brouillard,‖ remonte dans les cieux !Cantique qu'on entend‖ sur les monts, dans les plaines,Passer, chanter, pleurer‖ par toutes les haleines,Écumer dans le fleuve‖ et frémir dans les bois,A l'heure où nous voyons‖ s'allumer à la fois,Au bord du ravin sombre,‖ au fond du ciel bleuâtre,L'étoile du berger‖ avec le feu du pâtre !Hymne qui le matin‖ s'évapore des eaux,Et qui le soir s'endort‖ dans le nid des oiseaux !Verbe que dit la cloche‖ aux cloches ébranlées,Et que l'âme redit‖ aux âmes consolées !Psaume immense et sans fin‖ que ne traduiraient pasTous les mots fourmillants‖ des langues d'ici-bas,Et qu'exprime en entier‖ dans un seul mot suprêmeCelui qui dit : je prie,‖ et celui qui dit : j'aime !Et ce psaume éclatant,‖ cet hymne aux chants vainqueursQui tinte dans les airs‖ moins haut que dans les cœurs,Pour sortir plus à flots‖ de leurs gouffres sonores,De l'âme et de la cloche‖ ouvrira tous les pores.Toutes deux le diront‖ d'une ineffable voix,Pure comme le bruit‖ des sources dans les bois,Chaste comme un soupir‖ de l'amour qui s'ignore,Vierge comme le chant‖ que chante chaque aurore.Alors tout parlera‖ dans les deux instrumentsD'amour et d'harmonie‖ et d'extase écumants.Alors, non seulement ce qui sur leur surfaceReste du Verbe saint‖ que chaque jour efface,Mais tout ce que grava‖ dans leur bronze souilléLe passant imbécile‖ avec son clou rouillé,L'ironie et l'affront,‖ les mots qui perdent l'âme,La couronne tronquée‖ et devenue infâme,Tout puisant vie et source‖ en leurs vibrations,Tout se transfigurant‖ dans leurs commotions,Mêlera, sans troubler‖ l'ensemble séraphique,Un chant plaintif et tendre‖ à leur voix magnifique !Oui, le blasphême inscrit‖ sur le divin métalDans ce concert sacré‖ perdra son cri fatal ;Chaque mot qui renie‖ et chaque mot qui douteDans ce torrent d'amour‖ exprimera sa goutte ;Et, pour faire éclater‖ l'hymne pur et serein,Rien ne sera souillure‖ et tout sera l'airain !

VI

Oh ! c'est un beau triomphe‖ à votre loi sublime,Seigneur, pour vos regards‖ dont le feu nous ranimeC'est un spectacle auguste,‖ ineffable et bien douxA l'homme comme à l'ange,‖ à l'ange comme à vous,Qu'une chose en passant‖ par l'impie avilie,Qui, dès que votre esprit‖ la touche, se délie,Et sans même songer‖ à son indigne affront,Chante, l'amour au cœur‖ et le blasphême au front !

Voilà sur quelle pente,‖ en ruisseaux divisée,S'écoulait flots à flots‖ l'onde de sa pensée,Grossie à chaque instant‖ par des sanglots du cœur.La nuit, que la tristesse‖ aime comme une sœur,Quand il redescendit,‖ avait couvert le monde ;Il partit ; et la vie‖ incertaine et profondeEmporta vers des jours‖ plus mauvais ou meilleurs,Vers des événements‖ amoncelés ailleurs,Cet homme au flanc blessé,‖ ce front sévère où trembleUne âme en proie au sort,‖ soumise et tout ensembleRebelle au dur battant‖ qui la vient tourmenter,De verre pour gémir,‖ d'airain pour résister.

Août 1834.

Versification

Forme
14 distiquess (distiques)
Rimes
109((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
14 distiquess
Mots à la rime
a connu / nu masculine, classiqueb terre / solitaire féminine, classiquec granit / nid masculine, classiquea usées / aiguisées féminine, classiqueb pieds / étayés masculine, classiquec prochaine / chêne féminine, classiquea monstrueux / noueux masculine, classiqueb sombre / d'ombre féminine, classiquec mollement / moment masculine, classiqued encore / sonore féminine, classiquee parois / voix masculine, classiquef ailées / réveillées féminine, classiqueg écoutés / clartés masculine, classiqueh soupire / transpire féminine, classiquei pieux / cieux masculine, classiquea terre / tonnerre féminine, classiqueb mer / l'air masculine, classiquea surface / trace féminine, classiqueb métal / natal masculine, classiquec ciselée / mutilée féminine, classiqued animé / germé masculine, classiquee immonde / l'onde féminine, classiquef accroupi / épi masculine, classiqueg bénie / ironie féminine, classiqueh nom / non masculine, classiquei heure / demeure féminine, classiquea cieux / essieux masculine, classiqueb embaumées / fumées féminine, classiquec monument / confusément masculine, classiqued froissées / pensées féminine, classiquea dentelés / ébranlés masculine, classiqueb nuées / remuées féminine, classiquec luit / bruit masculine, classiqued s'élance / silence féminine, classiquee douceur / sœur masculine, classiquef expirante / vibrante féminine, classiqueg solennel / ciel masculine, classiquea d'aurore / encore féminine, classiqueb aussi / ici masculine, classiquec sainte / empreinte féminine, classiqued passants / sens masculine, classiquee apporte / porte féminine, classiquef lieu / Dieu masculine, classiqueg accourue / rue féminine, classiqueh burin / airain masculine, classiquei blasphême / même féminine, classiquej sacré / défiguré masculine, classiquea âme / réclame féminine, classiqueb chantez / côtés masculine, classiquec obscures / souillures féminine, classiqued injurieux / cieux masculine, classiquea créature / nature féminine, classiqueb éclairs / mers masculine, classiquec l'aurore / encore féminine, classiqued debout / tout masculine, classiquee foule / s'écroule féminine, classiquef passion / l'illusion masculine, classiqueg grève / rêve féminine, classiqueh malheur / meilleur masculine, classiquei fidèles / d'elles féminine, classiquej l'univers / mers masculine, classiquek étoilées / mêlées féminine, classiquel fois / voix masculine, classiquem d'ailes / hirondelles féminine, classiquen tour / l'amour masculine, classiqueo flamme / l'âme féminine, classiquea chants / champs masculine, classiqueb intérieures / heures féminine, classiquec joyeux / cieux masculine, classiqued coule / foule féminine, classiquee obscurément / enivrement masculine, classiquef fontaines / lointaines féminine, classiqueg méchants / marchands masculine, classiqueh portique / antique féminine, classiquei tour masculine, classiquej écumante / lamente féminine, classiquea l'humanité / répété masculine, classiqueb sublime / l’abîme féminine, classiquec harmonieux / cieux masculine, classiqued plaines / haleines féminine, classiquee bois / fois masculine, classiquef bleuâtre / pâtre féminine, classiqueg eaux / oiseaux masculine, classiqueh ébranlées / consolées féminine, classiquei pas / d'ici-bas masculine, classiquej suprême / j'aime féminine, classiquek vainqueurs / cœurs masculine, classiquel sonores / pores féminine, classiquem voix / bois masculine, classiquen s'ignore / aurore féminine, classiqueo instruments / écumants masculine, classiquep surface / efface féminine, classiqueq souillé / rouillé masculine, classiquer l'âme / infâme féminine, classiques vibrations / commotions masculine, classiquet séraphique / magnifique féminine, classiqueu métal / fatal masculine, classiquev doute / goutte féminine, classiquew serein / l'airain masculine, classiquea sublime / ranime féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquec avilie / délie féminine, classiqued affront / front masculine, classiquea divisée / pensée féminine, classiqueb cœur / sœur masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiqued meilleurs / ailleurs masculine, classiquee tremble / ensemble féminine, classiquef tourmenter / résister masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

218 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources