Les chants du crépuscule, 1835
XXVIII. Au bord de la mer
Vois, ce spectacle est beau.‖ — Ce paysage immenseQui toujours devant nous‖ finit et recommence ;Ces blés, ces eaux, ces prés ;‖ ce bois charmant aux yeuxCe chaume où l'on entend‖ rire un groupe joyeux ;L'océan qui s'ajoute‖ à la plaine où nous sommesCe golfe, fait par Dieu,‖ puis refait par les hommes,Montrant la double main‖ empreinte en ses contours,Et des amas de rocs‖ sous des monceaux de tours ;Ces landes, ces forêts,‖ ces crêtes déchirées ;Ces antres à fleur d'eau‖ qui boivent les marées ;Cette montagne, au front‖ de nuages couvert,Qui dans un de ses plis‖ porte un beau vallon vert,Comme un enfant des fleurs‖ dans un pan de sa robe ;La ville que la brume‖ à demi nous dérobe,Avec ses mille toits‖ bourdonnants et pressés ;Ce bruit de pas sans nombre‖ et de rameaux froissés,De voix et de chansons‖ qui par moments s'élève ;Ces lames que la mer‖ amincit sur la grève,Où les longs cheveux verts‖ des sombres goémonsTremblent dans l'eau moirée‖ avec l'ombre des monts ;Cet oiseau qui voyage‖ et cet oiseau qui joue ;Ici, cette charrue,‖ et là-bas, cette proue,Traçant en même temps‖ chacune leur sillonCes arbres et ces mâts,‖ jouets de l'aquilonEt là-bas, par-delà‖ les collines lointaines,Ces horizons remplis‖ de formes incertaines ;Tout ce que nous voyons,‖ brumeux ou transparent,Flottant dans les clartés,‖ dans les ombres errant,Fuyant, debout, penché,‖ fourmillant, solitaire,Vagues, rochers, gazons,‖ — regarde, c'est la terre !
Et là-haut, sur ton front,‖ ces nuages si beauxOù pend et se déchire‖ une pourpre en lambeaux ;Cet azur, qui ce soir‖ sera l'ombre infinie ;Cet espace qu'emplit‖ l'éternelle harmonie ;Ce merveilleux soleil,‖ ce soleil radieux,Si puissant à changer‖ toute forme à nos yeuxQue parfois, transformant‖ en métaux les bruines,On ne voit plus dans l'air‖ que splendides ruines,Entassements confus,‖ amas étincelantsDe cuivres et d'airains‖ l'un sur l'autre croulants,Cuirasses, boucliers,‖ armures dénouées,Et caparaçons d'or‖ aux croupes des nuées,L'éther, cet océan‖ si liquide et si bleu,Sans rivage et sans fond,‖ sans borne et sans milieu,Que l'oscillation‖ de toute haleine agite,Où tout ce qui respire,‖ ou remue, ou gravite,A sa vague et son flot,‖ à d'autres flots uni,Où passent à la fois,‖ mêlés dans l'infini,Air tiède et vents glacés,‖ aubes et crépuscules,Brises d'hiver, ardeur‖ des chaudes canicules,Les parfums de la fleur‖ et ceux de l'encensoir,Les astres scintillant‖ sur la robe du soir,Et les brumes de gaze,‖ et la douteuse étoile,Paillette qui se perd‖ dans les plis noirs du voile,La clameur des soldats‖ qu'enivre le tambour,Le froissement du nid‖ qui tressaille d'amour,Les souffles, les échos,‖ les brouillards, les fumées,Mille choses que l'homme‖ encor n'a pas nommées,Les flots de la lumière‖ et les ondes du bruit,Tout ce qu'on voit le jour,‖ tout ce qu'on sent la nuit ;Eh bien ! nuage, azur,‖ espace, éther, abîmes,Ce fluide océan,‖ ces régions sublimesToutes pleines de feux,‖ de lueurs, de rayons,Où l'âme emporte l'homme,‖ où tous deux nous fuyons,Où volent sur nos fronts,‖ selon des lois profondes,Près de nous les oiseaux‖ et loin de nous les mondes,Cet ensemble ineffable,‖ immense, universel,Formidable et charmant,‖ — contemple, c'est le ciel !
Oh oui ! la terre est belle‖ et le ciel est superbe ;Mais quand ton sein palpite‖ et quand ton œil reluit,Quand ton pas gracieux‖ court si léger sur l'herbe,Que le bruit d'une lyre‖ est moins doux que son bruit ;
Lorsque ton frais sourire,‖ aurore de ton âme,Se lève rayonnant‖ sur moi qu'il rajeunit,Et de ta bouche rose,‖ où naît sa douce flamme,Monte jusqu'à ton front‖ comme l'aube au zénith ;
Quand, parfois, sans te voir,‖ ta jeune voix m'arrive,Disant des mots confus‖ qui m'échappent souvent,Bruit d'une eau qui se perd‖ sous l'ombre de sa rive,Chanson d'oiseau caché‖ qu'on écoute en rêvant ;
Lorsque ma poésie,‖ insultée et proscrite,Sur ta tête un moment‖ se repose en chemin ;Quand ma pensée en deuil‖ sous la tienne s'abrite,Comme un flambeau de nuit‖ sous une blanche main ;
Quand nous nous asseyons‖ tous deux dans la vallée ;Quand ton âme, soudain‖ apparue en tes yeux,Contemple, avec les pleurs‖ d'une sœur exilée,Quelque vertu sur terre‖ ou quelque étoile aux cieux ;
Quand brille sous tes cils,‖ comme un feu sous les branches,Ton beau regard terni‖ par de longues douleurs ;Quand sur les maux passés‖ tout-à-coup tu te penches,Que tu veux me sourire‖ et qu'il te vient des pleurs ;
Quand mon corps et ma vie‖ à ton souffle résonnent,Comme un tremblant clavier‖ qui vibre à tout moment ;Quant tes doigts, se posant‖ sur mes doigts qui frissonnent,Font chanter dans mon cœur‖ un céleste instrument ;
Lorsque je te contemple,‖ ô mon charme suprême !Quand ta noble nature,‖ épanouie aux yeux,Comme l'ardent buisson‖ qui contenait Dieu même,Ouvre toutes ses fleurs‖ et jette tous ses feux ;
Ce qui sort à la fois‖ de tant de douces choses,Ce qui de ta beauté‖ s'exhale nuit et jour,Comme un parfum formé‖ du souffle de cent roses,C'est bien plus que la terre‖ et le ciel, — c'est l'amour !
7 octobre 1834.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 34((aa)) 9(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 9 quatrains, 2 distiquess
- Mots à la rime
- a immense / recommence féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquec sommes / hommes féminine, classiqued contours / tours masculine, classiquee déchirées / marées féminine, classiquef couvert / vert masculine, classiqueg robe / dérobe féminine, classiqueh pressés / froissés masculine, classiquei s'élève / grève féminine, classiquej goémons / monts masculine, classiquek joue / proue féminine, classiquel sillon / l'aquilon masculine, classiquem lointaines / incertaines féminine, classiquen transparent / errant masculine, classiqueo solitaire / terre féminine, classiquea beaux / lambeaux masculine, classiqueb infinie / harmonie féminine, classiquec radieux / yeux masculine, classiqued bruines / ruines féminine, classiquee étincelants / croulants masculine, classiquef dénouées / nuées féminine, classiqueg bleu / milieu masculine, classiqueh agite / gravite féminine, classiquei uni / l'infini masculine, classiquej crépuscules / canicules féminine, classiquek l'encensoir / soir masculine, classiquel étoile / voile féminine, classiquem tambour / d'amour masculine, classiquen fumées / nommées féminine, classiqueo bruit / nuit masculine, classiquep abîmes / sublimes féminine, classiqueq rayons / fuyons masculine, classiquer profondes / mondes féminine, classiques universel / ciel masculine, classiquea superbe / l'herbe féminine, classiqueb reluit / bruit masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb rajeunit / zénith masculine, classiquea m'arrive / rive féminine, classiqueb souvent / rêvant masculine, classiquea proscrite / s'abrite féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea vallée / exilée féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea branches / penches féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea résonnent / frissonnent féminine, classiqueb moment / instrument masculine, classiquea suprême / même féminine, classiqueb yeux / feux masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources