Les chants du crépuscule, 1835
Prélude
De quel nom te nommer,‖ heure trouble où nous sommes ?Tous les fronts sont baignés‖ de livides sueurs.Dans les hauteurs du ciel‖ et dans le cœur des hommesLes ténèbres partout‖ se mêlent aux lueurs.
Croyances, passions,‖ désespoir, espérances,Rien n'est dans le grand jour‖ et rien n'est dans la nuit,Et le monde, sur qui‖ flottent les apparences,Est à demi couvert‖ d'une ombre où tout reluit.
Le bruit que fait cette ombre‖ assourdit la pensée :Tout s'y mêle, depuis‖ le chant de l'oiseleurJusqu'au frémissement‖ de la feuille froisséeQui cache un nid peut-être‖ ou qui couve une fleur.
Tout s'y mêle ! les pas‖ égarés hors des voiesQui cherchent leur chemin‖ dans les champs spacieux ;Les roseaux verts froissant‖ leurs luisantes courroies ;Les angélus lointains‖ dispersés dans les cieux ;
Le lierre tressaillant‖ dans les fentes des voûtes ;Le vent, funeste au loin‖ au nocher qui périt ;Les chars embarrassés‖ dans les tournants des routes,S'accrochant par l'essieu‖ comme nous par l'esprit ;
La mendiante en pleurs‖ qui marche exténuée ;Celui qui dit Satan‖ ou qui dit Jéhova ;La clameur des passants‖ bientôt diminuée ;La voix du cœur qui sent,‖ le bruit du pied qui va ;
Les ondes que toi seul,‖ ô Dieu, comptes et nommes ;L'air qui fuit ; le caillou‖ par le ruisseau lavé ;Et tout ce que, chargés‖ des vains projets des hommes,Le soc dit au sillon‖ et la roue au pavé ;
Et la barque, où dans l'ombre‖ on entend une lyre,Qui passe, et loin du bord‖ s'abandonne au courant,Et l'orgue des forêts‖ qui sur les monts soupire,Et cette voix qui sort‖ des villes en pleurant !
Et l'homme qui gémit‖ à côté de la chose ;Car dans ce siècle, en proie‖ aux sourires moqueurs,Toute conviction‖ en peu d'instants déposeLe doute, lie affreuse,‖ au fond de tous les cœurs !
Et de ces bruits divers,‖ redoutable ou propice,Sort l'étrange chanson‖ que chante sans flambeauCette époque en travail,‖ fossoyeur ou nourrice,Qui prépare une crêche‖ ou qui creuse un tombeau !
L'orient ! l'orient !‖ qu'y voyez-vous, poëtes ?Tournez vers l'orient‖ vos esprits et vos yeux ! —« Hélas ! ont répondu‖ leurs voix long-temps muettes,Nous voyons bien là-bas‖ un jour mystérieux !
Un jour mystérieux‖ dans le ciel taciturne,Qui blanchit l'horizon‖ derrière les coteaux,Pareil au feu lointain‖ d'une forge nocturneQu'on voit sans en entendre‖ encore les marteaux !
Mais nous ne savons pas‖ si cette aube lointaineVous annonce le jour,‖ le vrai soleil ardent ;Car, survenus dans l'ombre‖ à cette heure incertaine,Ce qu'on croit l'orient‖ peut-être est l'occident !
« C'est peut-être le soir‖ qu'on prend pour une aurore !Peut-être ce soleil‖ vers qui l'homme est penché,Ce soleil qu'on appelle‖ à l'horizon qu'il dore,Ce soleil qu'on espère‖ est un soleil couché ! » —
Seigneur ! est-ce vraiment‖ l'aube qu'on voit éclore ?Oh ! l'anxiété croît‖ de moment en moment.N'y voit-on déjà plus ?‖ n'y voit-on pas encore ?Est-ce la fin, Seigneur,‖ ou le commencement ?
Dans l'âme et sur la terre‖ effrayant crépuscule !Les yeux pour qui fut fait,‖ dans un autre univers,Ce soleil inconnu‖ qui vient ou qui recule,Sont-ils déjà fermés‖ ou pas encore ouverts ?
Ce tumulte confus,‖ où nos esprits s'arrêtent,Peut-être c'est le bruit,‖ fourmillant en tout lieu,Des ailes qui partout‖ pour le départ s'apprêtent.Peut-être en ce moment‖ la terre dit : adieu !
Ce tumulte confus‖ qui frappe notre oreille,Parfois pur comme un souffle‖ et charmant comme un luth,Peut-être c'est le bruit‖ d'un Éden qui s'éveille.Peut-être en ce moment‖ la terre dit : salut !
Là-bas l'arbre frissonne,‖ est-ce allégresse ou plainte ?Là-bas chante un oiseau,‖ pleure-t-il ? a-t-il ri ?Là-bas l'océan parle,‖ est-ce joie ? est-ce crainte ?Là-bas l'homme murmure,‖ est-ce un chant ? est-ce un cri ?
A si peu de clarté‖ nulle âme n'est sereine.Triste, assis sur le banc‖ qui s'appuie à son mur,Le vieux prêtre se courbe,‖ et, n'y voyant qu'à peine,A ce jour ténébreux‖ épèle un livre obscur.
O prêtre ! vainement‖ tu rêves, tu travailles.L'homme ne comprend plus‖ ce que Dieu révéla ;Partout des sens douteux‖ hérissent leurs broussailles ;La menace est ici,‖ mais la promesse est là !
Et qu'importe ! bien loin‖ de ce qui doit nous suivre,Le destin nous emporte,‖ éveillés ou dormant.Que ce soit pour mourir‖ ou que ce soit pour vivre,Notre siècle va voir‖ un accomplissement !
Cet horizon, qu'emplit‖ un bruit vague et sonore,Doit-il pâlir bientôt ?‖ doit-il bientôt rougir ?Esprit de l'homme ! attends‖ quelques instants encore.Ou l'Ombre va descendre,‖ ou l'Astre va surgir !
Vers l'orient douteux‖ tourné comme les autres,Recueillant tous les bruits‖ formidables et doux,Les murmures d'en haut‖ qui répondent aux nôtres,Le soupir de chacun‖ et la rumeur de tous,
Le poëte, en ses chants‖ où l'amertume abonde,Reflétait, écho triste‖ et calme cependant,Tout ce que l'âme rêve‖ et tout ce que le mondeChante, bégaie ou dit‖ dans l'ombre en attendant !
20 octobre 1835.
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a sommes / hommes féminine, classiqueb sueurs / lueurs masculine, classiquea espérances / apparences féminine, classiqueb nuit / reluit masculine, classiquea pensée / froissée féminine, classiqueb l'oiseleur / fleur masculine, classiquea voies / courroies féminine, classiqueb spacieux / cieux masculine, classiquea voûtes / routes féminine, classiqueb périt / l'esprit masculine, classiquea exténuée / diminuée féminine, classiqueb Jéhova / va masculine, classiquea nommes / hommes féminine, classiqueb lavé / pavé masculine, classiquea lyre / soupire féminine, classiqueb courant / pleurant masculine, classiquea chose / dépose féminine, classiqueb moqueurs / cœurs masculine, classiquea propice / nourrice féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquea poëtes / muettes féminine, classiqueb yeux / mystérieux masculine, classiquea taciturne / nocturne féminine, classiqueb coteaux / marteaux masculine, classiquea lointaine / incertaine féminine, classiqueb ardent / l'occident masculine, classiquea aurore / dore féminine, classiqueb penché / couché masculine, classiquea éclore / encore féminine, classiqueb moment / commencement masculine, classiquea crépuscule / recule féminine, classiqueb univers / ouverts masculine, classiquea s'arrêtent / s'apprêtent féminine, classiqueb lieu / adieu masculine, classiquea oreille / s'éveille féminine, classiqueb luth / salut masculine, classiquea plainte / crainte féminine, classiqueb ri / cri masculine, classiquea sereine / peine féminine, classiqueb mur / obscur masculine, classiquea travailles / broussailles féminine, classiqueb révéla / là masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb dormant / accomplissement masculine, classiquea sonore / encore féminine, classiqueb rougir / surgir masculine, classiquea autres / nôtres féminine, classiqueb doux / tous masculine, classiquea abonde / monde féminine, classiqueb cependant / attendant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les feuilles d’automne ‒ Les chants du crépuscule, Paris, Classique Garnier, 1950· numérisation poesies.net· Sources