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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1855· Livre cinquième En marche

VIII. À Jules J

Victor Hugo· 5 distiquess, alexandrins, 70 vers

Je dormais en effet,‖ et tu me réveillas.Je te criai : « Salut !‖ » et tu me dis : « Hélas ! »Et cet instant fut doux,‖ et nous nous embrassâmes ;Nous mêlâmes tes pleurs,‖ mon sourire et nos âmes.

Ces temps sont déjà loin ;‖ où donc alors roulaitMa vie ? et ce destin‖ sévère qui me plaît,Qu'est-ce donc qu'il faisait‖ de cette feuille morteQue je suis, et qu'un vent‖ pousse, et qu'un vent remporte ?J'habitais au milieu‖ des hauts pignons flamands ;Tout le jour, dans l'azur,‖ sur les vieux toits fumants,Je regardais voler‖ les grands nuages ivres ;Tandis que je songeais,‖ le coude sur mes livres,De moments en moments,‖ ce noir passant ailé,Le temps, ce sourd tonnerre‖ à nos rumeurs mêlé,D'où les heures s'en vont‖ en sombres étincelles,Ébranlait sur mon front‖ le beffroi de Bruxelles.Tout ce qui peut tenter‖ un cœur ambitieuxÉtait là, devant moi,‖ sur terre et dans les cieux ;Sous mes yeux, dans l'austère‖ et gigantesque place,J'avais les quatre points‖ cardinaux de l'espace,Qui font songer à l'aigle,‖ à l'astre, au flot, au mont,Et les quatre pavés‖ de l'échafaud d'Egmont.

Aujourd'hui, dans une île,‖ en butte aux eaux sans nombre,Où l'on ne me voit plus,‖ tant j'y suis couvert d'ombre,Au milieu de la vaste‖ aventure des flots,Des rocs, des mers, brisant‖ barques et matelots,Debout, échevelé‖ sur le cap ou le môlePar le souffle qui sort‖ de la bouche du pôle,Parmi les chocs, les bruits,‖ les naufrages profonds,Morne histoire d'écueils,‖ de gouffres, de typhons,Dont le vent est la plume‖ et la nuit le registre,J'erre, et de l'horizon‖ je suis la voix sinistre.Et voilà qu'à travers‖ ces brumes et ces eaux,Tes volumes exquis‖ m'arrivent, blancs oiseaux,M'apportant le rameau‖ qu'apportent les colombesAux arches, et le chant‖ que le cygne offre aux tombes,Et jetant à mes rocs‖ tout l'éblouissementDe Paris glorieux‖ et de Paris charmant !Et je lis, et mon front‖ s'éclaire, et je savoureTon style, ta gaîté,‖ ta douleur, ta bravoure.Merci, toi dont le cœur‖ aima, sentit, comprit !Merci, devin ! merci,‖ frère, poëte, esprit,Qui viens chanter cet hymne‖ à côté de ma vie !Qui vois mon destin sombre‖ et qui n'as pas d'envie !Et qui dans cette épreuve‖ où je marche, portantL'abandon à chaque heure‖ et l'ombre à chaque instant,M'as vu boire le fiel‖ sans y mêler la haine !Tu changes en blancheur‖ la nuit de ma géhenne,Et tu fais un autel‖ de lumière inondéDu tas de pierres noir‖ dont on m'a lapidé.

Je ne suis rien ; je viens‖ et je m'en vais ; mais gloireÀ ceux qui n'ont pas peur‖ des vaincus de l'histoireEt des contagions‖ du malheur toujours fui !Gloire aux fermes penseurs‖ inclinés sur celuiQue le sort, geôlier triste,‖ au fond de l'exil pousse !Ils ressemblent à l'aube,‖ ils ont la force douce,Ils sont grands ; leur esprit‖ parfois, avec un mot,Dore en arc triomphal‖ la voûte du cachot !

Le ciel s'est éclairci‖ sur mon île sonore,Et ton livre en venant‖ a fait venir l'aurore ;Seul aux bois avec toi,‖ je lis, et me souviens,Et je songe, oubliant‖ les monts diluviens,L'onde, et l'aigle de mer‖ qui plane sur mon aire ;Et, pendant que je lis,‖ mon œil visionnaire,À qui tout apparaît‖ comme dans un réveil,Dans les ombres que font‖ les feuilles au soleil,Sur tes pages où rit‖ l'idée, où vit la grâce,Croit voir se dessiner‖ le pur profil d'Horace,Comme si, se mirant‖ au livre où je te voi,Ce doux songeur ravi‖ lisait derrière moi !

Marine-Terrace, décembre 1854.

Versification

Forme
5 distiquess (distiques)
Rimes
35((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
5 distiquess
Mots à la rime
a réveillas / Hélas masculine, classiqueb embrassâmes / âmes féminine, classiquea roulait / plaît masculine, classiqueb morte / remporte féminine, classiquec flamands / fumants masculine, classiqued ivres / livres féminine, classiquee ailé / mêlé masculine, classiquef étincelles / Bruxelles féminine, classiqueg ambitieux / cieux masculine, classiqueh place / l'espace féminine, classiquei mont / d'Egmont masculine, classiquea nombre / d'ombre féminine, classiqueb flots / matelots masculine, classiquec môle / pôle féminine, classiqued profonds / typhons masculine, classiquee registre / sinistre féminine, classiquef eaux / oiseaux masculine, classiqueg colombes / tombes féminine, classiqueh l'éblouissement / charmant masculine, classiquei savoure / bravoure féminine, classiquej comprit / esprit masculine, classiquek vie / d'envie féminine, classiquel portant / instant masculine, classiquem haine / géhenne féminine, classiquen inondé / lapidé masculine, classiquea gloire / l'histoire féminine, classiqueb fui / celui masculine, classiquec pousse / douce féminine, classiqued mot / cachot masculine, classiquea sonore / l'aurore féminine, classiqueb souviens / diluviens masculine, classiquec aire / visionnaire féminine, classiqued réveil / soleil masculine, classiquee grâce / d'Horace féminine, classiquef voi / moi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources