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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1855· Livre quatrième Pauca Meae

XV. À Villequier

Victor Hugo· 40 quatrains, alexandrins et hexasyllabes, 160 vers

Maintenant que Paris,‖ ses pavés et ses marbres,Et sa brume et ses toits‖ sont bien loin de mes yeux ;Maintenant que je suis‖ sous les branches des arbres,Et que je puis songer‖ à la beauté des cieux ;

Maintenant que du deuil‖ qui m'a fait l'âme obscureJe sors, pâle et vainqueur,Et que je sens la paix‖ de la grande natureQui m'entre dans le cœur ;

Maintenant que je puis,‖ assis au bord des ondes,Ému par ce superbe‖ et tranquille horizon,Examiner en moi‖ les vérités profondesEt regarder les fleurs‖ qui sont dans le gazon ;

Maintenant, ô mon Dieu !‖ que j'ai ce calme sombreDe pouvoir désormaisVoir de mes yeux la pierre‖ où je sais que dans l'ombreElle dort pour jamais ;

Maintenant qu'attendri‖ par ces divins spectacles,Plaines, forêts, rochers,‖ vallons, fleuve argenté,Voyant ma petitesse‖ et voyant vos miracles,Je reprends ma raison‖ devant l'immensité ;

Je viens à vous, Seigneur,‖ père auquel il faut croire ;Je vous porte, apaisé,Les morceaux de ce cœur‖ tout plein de votre gloireQue vous avez brisé ;

Je viens à vous, Seigneur !‖ confessant que vous êtesBon, clément, indulgent‖ et doux, ô Dieu vivant !Je conviens que vous seul‖ savez ce que vous faites,Et que l'homme n'est rien‖ qu'un jonc qui tremble au vent ;

Je dis que le tombeau‖ qui sur les morts se fermeOuvre le firmament ;Et que ce qu'ici-bas‖ nous prenons pour le termeEst le commencement ;

Je conviens à genoux‖ que vous seul, père auguste,Possédez l'infini,‖ le réel, l'absolu ;Je conviens qu'il est bon,‖ je conviens qu'il est justeQue mon cœur ait saigné,‖ puisque Dieu l'a voulu !

Je ne résiste plus‖ à tout ce qui m'arrivePar votre volonté.L'âme de deuils en deuils,‖ l'homme de rive en rive,Roule à l'éternité.

Nous ne voyons jamais‖ qu'un seul côté des choses ;L'autre plonge en la nuit‖ d'un mystère effrayant.L'homme subit le joug‖ sans connaître les causes.Tout ce qu'il voit est court,‖ inutile et fuyant.

Vous faites revenir‖ toujours la solitudeAutour de tous ses pas.Vous n'avez pas voulu‖ qu'il eût la certitudeNi la joie ici-bas !

Dès qu'il possède un bien,‖ le sort le lui retire.Rien ne lui fut donné,‖ dans ses rapides jours,Pour qu'il s'en puisse faire‖ une demeure, et dire :C'est ici ma maison,‖ mon champ et mes amours !

Il doit voir peu de temps‖ tout ce que ses yeux voient ;Il vieillit sans soutiens.Puisque ces choses sont,‖ c'est qu'il faut qu'elles soient ;J'en conviens, j'en conviens !

Le monde est sombre, ô Dieu !‖ l'immuable harmonieSe compose des pleurs‖ aussi bien que des chants ;L'homme n'est qu'un atome‖ en cette ombre infinie,Nuit où montent les bons,‖ où tombent les méchants.

Je sais que vous avez‖ bien autre chose à faireQue de nous plaindre tous,Et qu'un enfant qui meurt,‖ désespoir de sa mère,Ne vous fait rien, à vous !

Je sais que le fruit tombe‖ au vent qui le secoue ;Que l'oiseau perd sa plume‖ et la fleur son parfum ;Que la création‖ est une grande roueQui ne peut se mouvoir‖ sans écraser quelqu'un ;

Les mois, les jours, les flots‖ des mers, les yeux qui pleurent,Passent sous le ciel bleu ;Il faut que l'herbe pousse‖ et que les enfants meurent ;Je le sais, ô mon Dieu !

Dans vos cieux, au delà‖ de la sphère des nues,Au fond de cet azur‖ immobile et dormant,Peut-être faites-vous‖ des choses inconnuesOù la douleur de l'homme‖ entre comme élément.

Peut-être est-il utile‖ à vos desseins sans nombreQue des êtres charmantsS'en aillent, emportés‖ par le tourbillon sombreDes noirs événements.

Nos destins ténébreux‖ vont sous des lois immensesQue rien ne déconcerte‖ et que rien n'attendrit.Vous ne pouvez avoir‖ de subites clémencesQui dérangent le monde,‖ ô Dieu, tranquille esprit !

Je vous supplie, ô Dieu !‖ de regarder mon âme,Et de considérerQu'humble comme un enfant‖ et doux comme une femme,Je viens vous adorer !

Considérez encor‖ que j'avais, dès l'aurore,Travaillé, combattu,‖ pensé, marché, lutté,Expliquant la nature‖ à l'homme qui l'ignore,Éclairant toute chose‖ avec votre clarté ;

Que j'avais, affrontant‖ la haine et la colère,Fait ma tâche ici-bas,Que je ne pouvais pas‖ m'attendre à ce salaire,Que je ne pouvais pas

Prévoir que, vous aussi,‖ sur ma tête qui ploie,Vous appesantiriez‖ votre bras triomphant,Et que, vous qui voyiez‖ comme j'ai peu de joie,Vous me reprendriez‖ si vite mon enfant !

Qu'une âme ainsi frappée‖ à se plaindre est sujette,Que j'ai pu blasphémer,Et vous jeter mes cris‖ comme un enfant qui jetteUne pierre à la mer !

Considérez qu'on doute,‖ ô mon Dieu ! quand on souffre,Que l'œil qui pleure trop‖ finit par s'aveugler,Qu'un être que son deuil‖ plonge au plus noir du gouffre,Quand il ne vous voit plus,‖ ne peut vous contempler,

Et qu'il ne se peut pas‖ que l'homme, lorsqu'il sombreDans les afflictions,Ait présente à l'esprit‖ la sérénité sombreDes constellations !

Aujourd'hui, moi qui fus‖ faible comme une mère,Je me courbe à vos pieds‖ devant vos cieux ouverts.Je me sens éclairé‖ dans ma douleur amèrePar un meilleur regard‖ jeté sur l'univers.

Seigneur, je reconnais‖ que l'homme est en délire,S'il ose murmurer ;Je cesse d'accuser,‖ je cesse de maudire,Mais laissez-moi pleurer !

Hélas ! laissez les pleurs‖ couler de ma paupière,Puisque vous avez fait‖ les hommes pour cela !Laissez-moi me pencher‖ sur cette froide pierreEt dire à mon enfant :‖ Sens-tu que je suis là ?

Laissez-moi lui parler,‖ incliné sur ses restes,Le soir, quand tout se tait,Comme si, dans sa nuit‖ rouvrant ses yeux célestes,Cet ange m'écoutait !

Hélas ! vers le passé‖ tournant un œil d'envie,Sans que rien ici-bas‖ puisse m'en consoler,Je regarde toujours‖ ce moment de ma vieOù je l'ai vue ouvrir‖ son aile et s'envoler !

Je verrai cet instant‖ jusqu'à ce que je meure,L'instant, pleurs superflus !Où je criai : L'enfant‖ que j'avais tout à l'heure,Quoi donc ! je ne l'ai plus !

Ne vous irritez pas‖ que je sois de la sorte,O mon Dieu ! cette plaie‖ a si longtemps saigné !L'angoisse dans mon âme‖ est toujours la plus forte,Et mon cœur est soumis,‖ mais n'est pas résigné.

Ne vous irritez pas !‖ fronts que le deuil réclame,Mortels sujets aux pleurs,Il nous est malaisé‖ de retirer notre âmeDe ces grandes douleurs.

Voyez-vous, nos enfants‖ nous sont bien nécessaires,Seigneur ; quand on a vu‖ dans sa vie, un matin,Au milieu des ennuis,‖ des peines, des misères,Et de l'ombre que fait‖ sur nous notre destin,

Apparaître un enfant,‖ tête chère et sacrée,Petit être joyeux,Si beau, qu'on a cru voir‖ s'ouvrir à son entréeUne porte des cieux ;

Quand on a vu, seize ans,‖ de cet autre soi-mêmeCroître la grâce aimable‖ et la douce raison,Lorsqu'on a reconnu‖ que cet enfant qu'on aimeFait le jour dans notre âme‖ et dans notre maison,

Que c'est la seule joie‖ ici-bas qui persisteDe tout ce qu'on rêva,Considérez que c'est‖ une chose bien tristeDe le voir qui s'en va !

Villequier, 4 septembre 1847.

Versification

Forme
40 quatrains (quatrains)
Rimes
40(abab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (120 de 12, 40 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
40 quatrains
Mots à la rime
a marbres / arbres féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea obscure / nature féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea ondes / profondes féminine, classiqueb horizon / gazon masculine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb désormais / jamais masculine, classiquea spectacles / miracles féminine, classiqueb argenté / l'immensité masculine, classiquea croire / gloire féminine, classiqueb apaisé / brisé masculine, classiquea êtes / faites féminine, classiqueb vivant / vent masculine, classiquea ferme / terme féminine, classiqueb firmament / commencement masculine, classiquea auguste / juste féminine, classiqueb l'absolu / voulu masculine, classiquea m'arrive / rive féminine, classiqueb volonté / l'éternité masculine, classiquea choses / causes féminine, classiqueb effrayant / fuyant masculine, classiquea solitude / certitude féminine, classiqueb pas / ici-bas masculine, classiquea retire / dire féminine, classiqueb jours / amours masculine, classiquea voient / soient féminine, classiqueb soutiens / conviens masculine, classiquea harmonie / infinie féminine, classiqueb chants / méchants masculine, classiquea faire / mère féminine, classiqueb tous / vous masculine, classiquea secoue / roue féminine, classiqueb parfum / quelqu'un masculine, classiquea pleurent / meurent féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea nues / inconnues féminine, classiqueb dormant / élément masculine, classiquea nombre / sombre féminine, classiqueb charmants / événements masculine, classiquea immenses / clémences féminine, classiqueb n'attendrit / esprit masculine, classiquea âme / femme féminine, classiqueb considérer / adorer masculine, classiquea l'aurore / l'ignore féminine, classiqueb lutté / clarté masculine, classiquea colère / salaire féminine, classiqueb ici-bas / pas masculine, classiquea ploie / joie féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquea sujette / jette féminine, classiqueb blasphémer / s'aveugler masculine, classiquec mer / contempler masculine, classiquea souffre / gouffre féminine, équivalentea sombre féminine, classiqueb afflictions / constellations masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb ouverts / l'univers masculine, classiquea délire / maudire féminine, classiqueb murmurer / pleurer masculine, classiquea paupière / pierre féminine, classiqueb cela / là masculine, classiquea restes / célestes féminine, classiqueb tait / m'écoutait masculine, classiquea d'envie / vie féminine, classiqueb consoler / s'envoler masculine, classiquea meure / l'heure féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea sorte / forte féminine, classiqueb saigné / résigné masculine, classiquea réclame / âme féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea nécessaires / misères féminine, classiqueb matin / destin masculine, classiquea sacrée / entrée féminine, classiqueb joyeux / cieux masculine, classiquea soi-même / aime féminine, classiqueb raison / maison masculine, classiquea persiste / triste féminine, classiqueb rêva / va masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources