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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1855· Livre quatrième Pauca Meae

XVII. Charles Vacquerie

Victor Hugo· 21 sizains, alexandrins et octosyllabes, 126 vers

Il ne sera pas dit‖ que ce jeune homme, ô deuil !Se sera de ses mains‖ ouvert l'affreux cercueilOù séjourne l'ombre abhorrée,Hélas ! et qu'il aura‖ lui-même dans la mortDe ses jours généreux,‖ encor pleins jusqu'au bord,Renversé la coupe dorée,

Et que sa mère, pâle‖ et perdant la raison,Aura vu rapporter‖ au seuil de sa maison,Sous un suaire aux plis funèbres,Ce fils, naguère encor‖ pareil au jour qui naît,Maintenant blême et froid,‖ tel que la mort venaitDe le faire pour les ténèbres ;

Il ne sera pas dit‖ qu'il sera mort ainsi,Qu'il aura, cœur profond‖ et par l'amour saisi,Donné sa vie à ma colombe,Et qu'il l'aura suivie‖ au lieu morne et voilé,Sans que la voix du père‖ à genoux ait parléÀ cette âme dans cette tombe !

En présence de tant‖ d'amour et de vertu,Il ne sera pas dit‖ que je me serai tu,Moi qu'attendent les maux sans nombre !Que je n'aurai point mis‖ sur sa bière un flambeau,Et que je n'aurai pas‖ devant son noir tombeauFait asseoir une strophe sombre !

N'ayant pu la sauver,‖ il a voulu mourir.Sois béni, toi qui, jeune,‖ à l'âge où vient s'offrirL'espérance joyeuse encore,Pouvant rester, survivre,‖ épuiser tes printemps,Ayant devant les yeux‖ l'azur de tes vingt ansEt le sourire de l'aurore,

À tout ce que promet‖ la jeunesse, aux plaisirs,Aux nouvelles amours,‖ aux oublieux désirsPar qui toute peine est bannie,À l'avenir, trésor‖ des jours à peine éclos,À la vie, au soleil,‖ préféras sous les flotsL'étreinte de cette agonie !

Oh ! quelle sombre joie‖ à cet être charmantDe se voir embrassée‖ au suprême moment,Par ton doux désespoir fidèle !La pauvre âme a souri‖ dans l'angoisse, en sentantÀ travers l'eau sinistre‖ et l'effroyable instantQue tu t'en venais avec elle !

Leurs âmes se parlaient‖ sous les vagues rumeurs.— Que fais-tu ? disait-elle.‖ — Et lui, disait : — Tu meurs ;Il faut bien aussi que je meure ! —Et, les bras enlacés,‖ doux couple frissonnant,Ils se sont en allés‖ dans l'ombre ; et, maintenant,On entend le fleuve qui pleure.

Puisque tu fus si grand,‖ puisque tu fus si douxQue de vouloir mourir,‖ jeune homme, amant, époux,Qu'à jamais l'aube en ta nuit brille !Aie à jamais sur toi‖ l'ombre de Dieu penché !Sois béni sous la pierre‖ où te voilà couché !Dors, mon fils, auprès de ma fille !

Sois béni ! que la brise‖ et que l'oiseau des bois,Passants mystérieux,‖ de leur plus douce voixTe parlent dans ta maison sombre !Que la source te pleure‖ avec sa goutte d'eau !Que le frais liseron‖ se glisse en ton tombeauComme une caresse de l'ombre !

Oh ! s'immoler, sortir‖ avec l'ange qui sort,Suivre ce qu'on aima‖ dans l'horreur de la mort,Dans le sépulcre ou sur les claies,Donner ses jours, son sang‖ et ses illusions !… —Jésus baise en pleurant‖ ces saintes actionsAvec les lèvres de ses plaies.

Rien n'égale ici-bas,‖ rien n'atteint sous les cieuxCes héros, doucement‖ saignants et radieux,Amour, qui n'ont que toi pour règle ;Le génie à l'œil fixe,‖ au vaste élan vainqueur,Lui-même est dépassé‖ par ces essors du cœur ;L'ange vole plus haut que l'aigle.

Dors ! — O mes douloureux‖ et sombres bien-aimés !Dormez le chaste hymen‖ du sépulcre ! dormez !Dormez au bruit du flot qui gronde,Tandis que l'homme souffre,‖ et que le vent lointainChasse les noirs vivants‖ à travers le destin,Et les marins à travers l'onde !

Ou plutôt, car la mort‖ n'est pas un lourd sommeil,Envolez-vous tous deux‖ dans l'abîme vermeil,Dans les profonds gouffres de joie,Où le juste qui meurt‖ semble un soleil levant,Où la morte au front pâle‖ est comme un lys vivant,Où l'ange frissonnant flamboie !

Fuyez, mes doux oiseaux !‖ évadez-vous tous deuxLoin de notre nuit froide‖ et loin du mal hideux !Franchissez l'éther d'un coup d'aile !Volez loin de ce monde,‖ âpre hiver sans clarté,Vers cette radieuse‖ et bleue éternité,Dont l'âme humaine est l'hirondelle !

O chers êtres absents,‖ on ne vous verra plusMarcher au vert penchant‖ des coteaux chevelus,Disant tout bas de douces choses !Dans le mois des chansons,‖ des nids et des lilas,Vous n'irez plus semant‖ des sourires, hélas !Vous n'irez plus cueillant des roses !

On ne vous verra plus,‖ dans ces sentiers joyeux,Errer, et, comme si‖ vous évitiez les yeuxDe l'horizon vaste et superbe,Chercher l'obscur asile‖ et le taillis profondOù passent des rayons‖ qui tremblent et qui fontDes taches de soleil sur l'herbe !

Villequier, Caudebec,‖ et tous ces frais vallons,Ne vous entendront plus‖ vous écrier : « Allons,Le vent est bon, la Seine est belle ! »Comme ces lieux charmants‖ vont être pleins d'ennui !Les hardis goélands‖ ne diront plus : C'est lui !Les fleurs ne diront plus : C'est elle !

Dieu, qui ferme la vie‖ et rouvre l'idéal,Fait flotter à jamais‖ votre lit nuptialSous le grand dôme aux clairs pilastres ;En vous prenant la terre,‖ il vous prit les douleurs ;Ce père souriant,‖ pour les champs pleins de fleurs,Vous donne les cieux remplis d'astres !

Allez des esprits purs‖ accroître la tribu.De cette coupe amère‖ où vous n'avez pas bu,Hélas ! nous viderons le reste.Pendant que nous pleurons,‖ de sanglots abreuvés,Vous, heureux, enivrés‖ de vous-mêmes, vivezDans l'éblouissement céleste !

Vivez ! aimez ! ayez‖ les bonheurs infinis.Oh ! les anges pensifs,‖ bénissant et bénis,Savent seuls, sous les sacrés voiles,Ce qu'il entre d'extase,‖ et d'ombre, et de ciel bleu,Dans l'éternel baiser‖ de deux âmes que DieuTout à coup change en deux étoiles !

Jersey, 4 septembre 1852.

Versification

Forme
21 sizains (sizains)
Rimes
20(aabccb) 1(aabaab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (84 de 12, 42 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
21 sizains
Mots à la rime
a deuil / cercueil masculine, classiqueb abhorrée / dorée féminine, classiquec mort / bord masculine, classiquea raison / maison masculine, classiqueb funèbres / ténèbres féminine, classiquec naît / venait masculine, classiquea ainsi / saisi masculine, classiqueb colombe / tombe féminine, classiquec voilé / parlé masculine, classiquea vertu / tu masculine, classiqueb nombre / sombre féminine, classiquec flambeau / tombeau masculine, classiquea mourir / s'offrir masculine, classiqueb encore / l'aurore féminine, classiquec printemps / ans masculine, classiquea plaisirs / désirs masculine, classiqueb bannie / agonie féminine, classiquec éclos / flots masculine, classiquea charmant / moment masculine, classiqueb fidèle / elle féminine, classiquec sentant / instant masculine, classiquea rumeurs / meurs masculine, classiqueb meure / pleure féminine, classiquec frissonnant / maintenant masculine, classiquea doux / époux masculine, classiqueb brille / fille féminine, classiquec penché / couché masculine, classiquea bois / voix masculine, classiqueb sombre / l'ombre féminine, classiquec d'eau / tombeau masculine, classiquea sort / mort masculine, classiqueb claies / plaies féminine, classiquec illusions / actions masculine, classiquea cieux / radieux masculine, classiqueb règle / l'aigle féminine, classiquec vainqueur / cœur masculine, classiquea bien-aimés / dormez masculine, classiqueb gronde / l'onde féminine, classiquec lointain / destin masculine, classiquea sommeil / vermeil masculine, classiqueb joie / flamboie féminine, classiquec levant / vivant masculine, classiquea deux / hideux masculine, classiqueb d'aile / l'hirondelle féminine, classiquec clarté / éternité masculine, classiquea plus / chevelus masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquec lilas / hélas masculine, classiquea joyeux / yeux masculine, classiqueb superbe / l'herbe féminine, classiquec profond / font masculine, classiquea vallons / Allons masculine, classiqueb belle / elle féminine, classiquec d'ennui / lui masculine, classiquea l'idéal / nuptial masculine, classiqueb pilastres / d'astres féminine, classiquec douleurs / fleurs masculine, classiquea tribu / bu masculine, classiqueb reste / céleste féminine, classiquec abreuvés / vivez masculine, classiquea infinis / bénis masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquec bleu / Dieu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

126 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources