Les contemplations, 1855· Livre cinquième En marche
III. Écrit en 1846
« … Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre respectable
mère, et nous sommes même un peu parents, je crois.
J’ai applaudi à vos premières odes, la Vendée, Louis XVII…
Dès 1827, dans votre ode dite A la colonne, vous désertiez
les saines doctrines, vous abjuriez la légitimité ;
la faction libérale battait des mains à votre apostasie.
J’en gémissais… Vous êtes aujourd’hui, monsieur,
en démagogie pure, en plein jacobinisme. Votre discours
d’anarchiste sur les affaires de Galicie est plus digne du
tréteau d’une Convention que de la tribune d’une chambre
des pairs. Vous en êtes à la carmagnole… Vous vous perdez,
je vous le dis. Quelle est donc votre ambition ? Depuis ces
beaux jours de votre adolescence monarchique, qu’avez-vous
fait ? où allez-vous ?… »(Le marquis du C. d’E… — Lettre à Victor Hugo, Paris, 1846.).
I
Marquis, je m'en souviens,‖ vous veniez chez ma mère.Vous me faisiez parfois‖ réciter ma grammaire ;Vous m'apportiez toujours‖ quelque bonbon exquis ;Et nous étions cousins‖ quand on était marquis.Vous étiez vieux, j'étais‖ enfant ; contre vos jambesVous me preniez, et puis,‖ entre deux dithyrambesEn l'honneur de Coblentz‖ et des rois, vous contiezQuelque histoire de loups,‖ de peuples châtiés,D'ogres, de jacobins,‖ authentique et formelle,Que j'avalais avec‖ vos bonbons, pêle-mêle,Et que je dévorais‖ de fort bon appétitQuand j'étais royaliste‖ et quand j'étais petit.
J'étais un doux enfant,‖ le grain d'un honnête homme.Quand, plein d'illusions,‖ crédule, simple, en somme,Droit et pur, mes deux yeux‖ sur l'idéal ouverts,Je bégayais, songeur‖ naïf, mes premiers vers,Marquis, vous leur trouviez‖ un arrière-goût fauve,Les Grâces vous ayant‖ nourri dans leur alcôve ;Mais vous disiez : « Pas mal !‖ bien ! c'est quelqu'un qui naît ! »Et, souvenir sacré !‖ ma mère rayonnait.
Je me rappelle encor‖ de quel accent ma mèreVous disait : « Bonjour. » Aube !‖ avril ! joie éphémère !Où donc est ce sourire ?‖ où donc est cette voix ?Vous fuyez donc ainsi‖ que les feuilles des bois,O baisers d'une mère !‖ aujourd'hui, mon front sombre,Le même front, est là,‖ pensif, avec de l'ombre,Et les baisers de moins‖ et les rides de plus !
Vous aviez de l'esprit,‖ marquis. Flux et reflux,Heur, malheur, vous avaient‖ laissé l'âme assez nette ;Riche, pauvre, écuyer‖ de Marie-Antoinette,Émigré, vous aviez,‖ dans ce temps incertain,Bien supporté le chaud‖ et le froid du destin.Vous haïssiez Rousseau,‖ mais vous aimiez Voltaire.Pigault-Lebrun allait‖ à votre goût austère,Mais Diderot était‖ digne du pilori.Vous détestiez, c'est vrai,‖ madame Dubarry,Tout en divinisant‖ Gabrielle d'Estrée.Pas plus que Sévigné,‖ la marquise lettrée,Ne s'étonnait de voir,‖ douce femme rêvant,Blêmir au clair de lune‖ et trembler dans le vent,Aux arbres du chemin,‖ parmi les feuilles jaunes,Les paysans pendus‖ par ce bon duc de Chaulnes,Vous ne preniez souci‖ des manants qu'on abatPar la force, et du pauvre‖ écrasé sous le bât.Avant quatre-vingt-neuf,‖ galant incendiaire,Vous portiez votre épée‖ en quart de civadière ;La poudre blanchissait‖ votre dos de velours ;Vous marchiez sur le peuple‖ à pas légers — et lourds.
Quoique les vieux abus‖ n'eussent rien qui vous blesse,Jeune, vous aviez eu,‖ vous, toute la noblesse,Montmorency, Choiseul,‖ Noaille, esprits charmants,Avec la royauté‖ des querelles d'amants ;Brouilles, roucoulements ;‖ Bérénice avec Tite.La Révolution‖ vous plut toute petite ;Vous emboîtiez le pas‖ derrière Talleyrand ;Le monstre vous sembla‖ d'abord fort transparent,Et vous l'aviez tenu‖ sur les fonts de baptême.Joyeux, vous aviez dit‖ au nouveau-né : Je t'aime !Ligue ou Fronde, remède‖ au déficit, protêt,Vous ne saviez pas trop‖ au fond ce que c'était ;Mais vous battiez des mains‖ gaîment, quand LafayetteFit à Léviathan‖ sa première layette.Plus tard, la peur vous prit‖ quand surgit le flambeau.Vous vîtes la beauté‖ du tigre Mirabeau.Vous nous disiez, le soir,‖ près du feu qui pétille,Paris de sa poitrine‖ arrachant la Bastille,Le faubourg Saint-Antoine‖ accourant en sabots,Et ce grand peuple, ainsi‖ qu'un spectre des tombeaux,Sortant, tout effaré,‖ de son antique opprobre,Et le vingt juin, le dix‖ août, le six octobre,Et vous nous récitiez‖ les quatrains que BoufflersMêlait en souriant‖ à ces blêmes éclairs.
Car vous étiez de ceux‖ qui, d'abord, ne comprirentNi le flot, ni la nuit,‖ ni la France, et qui rirent ;Qui prenaient tout cela‖ pour des jeux innocents ;Qui, dans l'amas plaintif‖ des siècles rugissantsEt des hommes hagards,‖ ne voyaient qu'une meute ;Qui, légers, à la foule,‖ à la faim, à l'émeute,Donnaient à deviner‖ l'énigme du salon ;Et qui, quand le ciel noir‖ s'emplissait d'aquilon,Quand, accroupie au seuil‖ du mystère insondable,La Révolution‖ se dressait formidable,Sceptiques, sans voir l'ongle‖ et l'œil fauve qui luit,Distinguant mal sa face‖ étrange dans la nuit,Presque prêts à railler‖ l'obscurité difforme,Jouaient à la charade‖ avec le sphinx énorme.
Vous nous disiez : « Quel deuil !‖ les gueux, les mécontents,« Ont fait rage ; on n'a pas‖ su s'arrêter à temps.« Une transaction‖ eût tout sauvé peut-être.« Ne peut-on être libre‖ et le roi rester maître ?« Le peuple conservant‖ le trône eût été grand. »Puis vous deveniez triste‖ et morne ; et, murmurant :« Les plus sages n'ont pu‖ sauver ce bon vieux trône.« Tout est mort ; ces grands rois,‖ ce Paris Babylone,« Montespan et Marly,‖ Maintenon et Saint-Cyr ! »Vous pleuriez. — Et, grand Dieu !‖ pouvaient-ils réussir,Ces hommes qui voulaient,‖ combinant vingt régimes,La loi qui nous froissa,‖ l'abus dont nous rougîmes,Vieux codes, vieilles mœurs,‖ droit divin, nation,Chausser de royauté‖ la Révolution ?La patte du lion‖ creva cette pantoufle !
II
Puis vous m'avez perdu‖ de vue ; un vent qui souffleDisperse nos destins,‖ nos jours, notre raison,Nos cœurs, aux quatre coins‖ du livide horizon ;Chaque homme dans sa nuit‖ s'en va vers sa lumière.La seconde âme en nous‖ se greffe à la première ;Toujours la même tige‖ avec une autre fleur.J'ai connu le combat,‖ le labeur, la douleur,Les faux amis, ces nœuds‖ qui deviennent couleuvres ;J'ai porté deuils sur deuils ;‖ j'ai mis œuvres sur œuvres ;Vous ayant oublié,‖ je ne le cache pas,Marquis ; soudain j'entends‖ dans ma maison un pas,C'est le vôtre, et j'entends‖ une voix, c'est la vôtre,Qui m'appelle apostat,‖ moi qui me crus apôtre !Oui, c'est bien vous ; ayant‖ peur jusqu'à la fureur,Fronsac vieux, le marquis‖ happé par la Terreur,Haranguant à mi-corps‖ dans l'hydre qui l'avale.L'âge ayant entre nous‖ conservé l'intervalleQui fait que l'homme reste‖ enfant pour le vieillard,Ne me voyant d'ailleurs‖ qu'à travers un brouillard,Vous criez, l'œil hagard‖ et vous fâchant tout rouge :« Ah ! çà ! qu'est-ce que c'est‖ que ce brigand ? Il bouge ! »Et du poing, non du doigt,‖ vous montrez vos aïeux ;Et vous me rappelez‖ ma mère, furieux.— Je vous baise, ô pieds froids‖ de ma mère endormie !Et, vous exclamant : « Honte !‖ anarchie ! infamie !« Siècle effroyable où nul‖ ne veut se tenir coi ! »Me demandant comment,‖ me demandant pourquoi,Remuant tous les morts‖ qui gisent sous la pierre,Citant Lambesc, Marat,‖ Charette et Robespierre,Vous me dites d'un ton‖ qui n'a plus rien d'urbain :« Ce gueux est libéral !‖ ce montre est jacobin !« Sa voix à des chansons‖ de carrefour s'éraille.« Pourquoi regardes-tu‖ par-dessus la muraille ?« Où vas-tu ? d'où viens-tu ?‖ qui te rend si hardi ?« Depuis qu’on ne t’a vu, qu’as-tu fait ? »J’ai grandi.
Quoi ! parce que je suis‖ né dans un groupe d'hommesQui ne voyaient qu'enfers,‖ Gomorrhes et Sodomes,Hors des anciennes mœurs‖ et des antiques fois ;Quoi ! parce que ma mère,‖ en Vendée autrefois,Sauva dans un seul jour‖ la vie à douze prêtres ;Parce qu'enfant sorti‖ de l'ombre des ancêtres,Je n'ai su tout d'abord‖ que ce qu'ils m'ont appris,Qu'oiseau dans le passé‖ comme en un filet pris,Avant de m'échapper‖ à travers le bocage,J'ai dû laisser pousser‖ mes plumes dans ma cage ;Parce que j'ai pleuré,‖ — j'en pleure encor, qui sait ? —Sur ce pauvre petit‖ nommé Louis Dix-Sept ;Parce qu'adolescent,‖ âme à faux jour guidée,J'ai trop peu vu la France‖ et trop vu la Vendée ;Parce que j'ai loué‖ l'héroïsme breton,Chouan et non Marceau,‖ Stofflet et non Danton,Que les grands paysans‖ m'ont caché les grands hommes,Et que j'ai fort mal lu,‖ d'abord, l'ère où nous sommes,Parce que j'ai vagi‖ des chants de royauté,Suis-je à toujours rivé‖ dans l'imbécillité ?Dois-je crier : Arrière !‖ à mon siècle ; — à l'idée :Non ! — à la vérité :‖ Va-t'en, dévergondée ! —L'arbre doit-il pour moi‖ n'être qu'un goupillon ?Au sein de la nature,‖ immense tourbillon,Dois-je vivre, portant‖ l'ignorance en écharpe,Cloîtré dans Loriquet‖ et muré dans Laharpe ?Dois-je exister sans être‖ et regarder sans voir ?Et faut-il qu'à jamais‖ pour moi, quand vient le soir,Au lieu de s'étoiler,‖ le ciel se fleurdelise ?
III
Car le roi masque Dieu‖ même dans son église,L’azur.
IV
Écoutez-moi. J’ai vécu ; j’ai songé.La vie en larmes m'a‖ doucement corrigé.Vous teniez mon berceau‖ dans vos mains, et vous fîtesMa pensée et ma tête‖ en vos rêves confites.Hélas ! j'étais la roue‖ et vous étiez l'essieu.Sur la vérité sainte,‖ et la justice, et Dieu,Sur toutes les clartés‖ que la raison nous donne,Par vous, par vos pareils,‖ — et je vous le pardonne,Marquis, — j'avais été‖ tout de travers placé.J'étais en porte-à-faux,‖ je me suis redressé.La pensée est le droit‖ sévère de la vie.Dieu prend par la main l'homme‖ enfant, et le convieÀ la classe qu'au fond‖ des champs, au sein des bois,Il fait dans l'ombre à tous‖ les êtres à la fois.J'ai pensé. J'ai rêvé‖ près des flots, dans les herbes,Et les premiers courroux‖ de mes odes imberbesSont d'eux-même en marchant‖ tombés derrière moi.La nature devint‖ ma joie et mon effroi ;Oui, dans le même temps‖ où vous faussiez ma lyre,Marquis, je m'échappais‖ et j'apprenais à lireDans cet hiéroglyphe‖ énorme : l'univers.Oui, j'allais feuilleter‖ les champs tout grands ouverts ;Tout enfant, j'essayais‖ d'épeler cette bibleOù se mêle, éperdu,‖ le charmant au terrible ;Livre écrit dans l'azur,‖ sur l'onde et le chemin,Avec la fleur, le vent,‖ l'étoile ; et qu'en sa mainTient la création‖ au regard de statue ;Prodigieux poëme‖ où la foudre accentueLa nuit, où l'océan‖ souligne l'infini.Aux champs, entre les bras‖ du grand chêne béni,J'étais plus fort, j'étais‖ plus doux, j'étais plus libre ;Je me mettais avec‖ le monde en équilibre ;Je tâchais de savoir,‖ tremblant, pâle, ébloui,Si c'est Non que dit l'ombre‖ à l'astre qui dit Oui ;Je cherchais à saisir‖ le sens des phrases sombresQu'écrivaient sous mes yeux‖ les formes et les nombres ;J'ai vu partout grandeur,‖ vie, amour, liberté ;Et j'ai dit : — Texte : Dieu ;‖ contre-sens : royauté. —
La nature est un drame‖ avec des personnages :J'y vivais ; j'écoutais,‖ comme des témoignages,L'oiseau, le lis, l'eau vive‖ et la nuit qui tombait.Puis je me suis penché‖ sur l'homme, autre alphabet.
Le mal m'est apparu,‖ puissant, joyeux, robuste,Triomphant ; je n'avais‖ qu'une soif : être juste ;Comme on arrête un gueux‖ volant sur le chemin,Justicier indigné,‖ j'ai pris le cœur humainAu collet, et j'ai dit :‖ Pourquoi le fiel, l'envie,La haine ? Et j'ai vidé‖ les poches de la vie.Je n'ai trouvé dedans‖ que deuil, misère, ennui.J'ai vu le loup mangeant‖ l'agneau, dire : Il m'a nui !Le vrai boitant ; l'erreur‖ haute de cent coudées ;Tous les cailloux jetés‖ à toutes les idées.Hélas ! j'ai vu la nuit‖ reine, et, de fers chargés,Christ, Socrate, Jean Huss,‖ Colomb ; les préjugésSont pareils aux buissons‖ que dans la solitudeOn brise pour passer :‖ toute la multitudeSe redresse et vous mord‖ pendant qu'on en courbe un.Ah ! malheur à l'apôtre‖ et malheur au tribun !On avait eu bien soin‖ de me cacher l'histoire ;J'ai lu ; j'ai comparé‖ l'aube avec la nuit noireEt les quatre-vingt-treize‖ aux Saint-Barthélemy ;Car ce quatre-vingt-treize‖ où vous avez frémi,Qui dut être, et que rien‖ ne peut plus faire éclore,C'est la lueur de sang‖ qui se mêle à l'aurore.Les Révolutions,‖ qui viennent tout venger,Font un bien éternel‖ dans leur mal passager.Les Révolutions‖ ne sont que la formuleDe l'horreur qui, pendant‖ vingt règnes s'accumule.Quand la souffrance a pris‖ de lugubres ampleurs ;Quand les maîtres longtemps‖ ont fait, sur l'homme en pleurs,Tourner le Bas-Empire‖ avec le Moyen Age,Du midi dans le nord‖ formidable engrenage ;Quand l'histoire n'est plus‖ qu'un tas noir de tombeaux,De Crécys, de Rosbachs,‖ becquetés des corbeaux ;Quand le pied des méchants‖ règne et courbe la têteDu pauvre partageant‖ dans l'auge avec la bête ;Lorsqu'on voit aux deux bouts‖ de l'affreuse BabelLouis Onze et Tristan,‖ Louis Quinze et Lebel ;Quand le harem est prince‖ et l'échafaud ministre ;Quand toute chair gémit ;‖ quand la lune sinistreTrouve qu'assez longtemps‖ l'herbe humaine a fléchi,Et qu'assez d'ossements‖ aux gibets ont blanchi ;Quand le sang de Jésus‖ tombe en vain, goutte à goutte,Depuis dix-huit cents ans,‖ dans l'ombre qui l'écoute ;Quand l'ignorance a même‖ aveuglé l'avenir ;Quand, ne pouvant plus rien‖ saisir et rien tenir,L'espérance n'est plus‖ que le tronçon de l'homme ;Quand partout le supplice‖ à la fois se consomme,Quand la guerre est partout,‖ quand la haine est partout,Alors, subitement,‖ un jour, debout, debout !Les réclamations‖ de l'ombre misérable,La géante douleur,‖ spectre incommensurable,Sortent du gouffre ; un cri‖ s'entend sur les hauteurs ;Les mondes sociaux‖ heurtent leurs équateurs ;Tout le bagne effrayant‖ des parias se lève ;Et l'on entend sonner‖ les fouets, les fers, le glaive,Le meurtre, le sanglot,‖ la faim, le hurlement,Tout le bruit du passé,‖ dans ce déchaînement !Dieu dit au peuple : Va !‖ l'ardent tocsin qui râle,Secoue avec sa corde‖ obscure et sépulcraleL'église et son clocher,‖ le Louvre et son beffroi ;Luther brise le pape‖ et Mirabeau le roi !Tout est dit. C'est ainsi‖ que les vieux mondes croulent.Oh ! l'heure vient toujours !‖ des flots sourds au loin roulent.À travers les rumeurs,‖ les cadavres, les deuils,L'écume, et les sommets‖ qui deviennent écueils,Les siècles devant eux‖ poussent, désespérées,Les Révolutions,‖ monstrueuses marées,Océans faits des pleurs‖ de tout le genre humain.
V
Ce sont les rois qui font‖ les gouffres ; mais la mainQui sema, ne veut pas‖ accepter la récolte ;Le fer dit que le sang‖ qui jaillit, se révolte.
Voilà ce que m'apprit‖ l'histoire. Oui, c'est cruel,Ma raison a tué‖ mon royalisme en duel.Me voici jacobin.‖ Que veut-on que j'y fasse ?Le revers du louis‖ dont vous aimez la face,M'a fait peur. En allant‖ librement devant moi,En marchant, je le sais,‖ j'afflige votre foi,Votre religion,‖ votre cause éternelle,Vos dogmes, vos aïeux,‖ vos dieux, votre flanelle,Et dans vos bons vieux os,‖ faits d'immobilité,Le rhumatisme antique‖ appelé royauté.Je n'y puis rien. Malgré‖ menins et majordomes,Je ne crois plus aux rois‖ propriétaires d'hommes ;N'y croyant plus, je fais‖ mon devoir, je le dis.Marc-Aurèle écrivait :‖ « Je me trompai jadis ;« Mais je ne laisse pas,‖ allant au juste, au sage,« Mes erreurs d'autrefois‖ me barrer le passage. »Je ne suis qu'un atome,‖ et je fais comme lui ;Marquis, depuis vingt ans,‖ je n'ai, comme aujourd'hui,Qu'une idée en l'esprit :‖ servir la cause humaine.La vie est une cour‖ d'assises ; on amèneLes faibles à la barre‖ accouplés aux pervers.J'ai, dans le livre, avec‖ le drame, en prose, en vers,Plaidé pour les petits‖ et pour les misérables ;Suppliant les heureux‖ et les inexorables ;J'ai réhabilité‖ le bouffon, l'histrion,Tous les damnés humains,‖ Triboulet, Marion,Le laquais, le forçat‖ et la prostituée ;Et j'ai collé ma bouche‖ à toute âme tuée,Comme font les enfants,‖ anges aux cheveux d'or,Sur la mouche qui meurt,‖ pour qu'elle vole encor.Je me suis incliné‖ sur tout ce qui chancelle,Tendre, et j'ai demandé‖ la grâce universelle ;Et, comme j'irritais‖ beaucoup de gens ainsi,Tandis qu'en bas peut-être‖ on me disait : Merci,J'ai recueilli souvent,‖ passant dans les nuées,L'applaudissement fauve‖ et sombre des huées ;J'ai réclamé des droits‖ pour la femme et l'enfant ;J'ai tâché d'éclairer‖ l'homme en le réchauffant ;J'allais criant : Science !‖ écriture ! parole !Je voulais résorber‖ le bagne par l'école ;Les coupables pour moi‖ n'étaient que des témoins.Rêvant tous les progrès,‖ je voyais luire moinsQue le front de Paris‖ la tiare de Rome.J'ai vu l'esprit humain‖ libre, et le cœur de l'hommeEsclave ; et j'ai voulu‖ l'affranchir à son tour,Et j'ai tâché de mettre‖ en liberté l'amour.Enfin, j'ai fait la guerre‖ à la Grève homicide,J'ai combattu la mort,‖ comme l'antique Alcide ;Et me voilà ; marchant‖ toujours, ayant conquis,Perdu, lutté, souffert.‖ — Encore un mot, marquis,Puisque nous sommes là‖ causant entre deux portes.On peut être appelé‖ renégat de deux sortes :En se faisant païen,‖ en se faisant chrétien.L'erreur est d'un aimable‖ et galant entretien.Qu'on la quitte, elle met‖ les deux poings sur sa hanche.La vérité, si douce‖ aux bons ; mais rude et franche,Quand pour l'or, le pouvoir,‖ la pourpre qu'on revêt,On la trahit, devient‖ le spectre du chevet.L'une est la harengère,‖ et l'autre est l'euménide.Et ne nous fâchons point.‖ Bonjour, Épiménide.
Le passé ne veut pas‖ s'en aller. Il revientSans cesse sur ses pas,‖ reveut, reprend, retient,Use à tout ressaisir‖ ses ongles noirs ; fait rage ;Il gonfle son vieux flot,‖ souffle son vieil orage,Vomit sa vieille nuit,‖ crie : A bas ! crie : A mort !Pleure, tonne, tempête,‖ éclate, hurle, mord.L'avenir souriant‖ lui dit : Passe, bonhomme.
L'immense renégat‖ d'Hier, marquis, se nommeDemain ; mai tourne bride‖ et plante là l'hiver ;Qu'est-ce qu'un papillon ?‖ le déserteur du ver ;Falstaff se range ? il est‖ l'apostat des ribotes ;Mes pieds, ces renégats,‖ quittent mes vieilles bottes ;Ah ! le doux renégat‖ des haines, c'est l'amour.À l'heure où, débordant‖ d'incendie et de jour,Splendide, il s'évada‖ de leurs cachots funèbres,Le soleil frémissant‖ renia les ténèbres.
O marquis peu semblable‖ aux anciens barons loups,O Français renégat‖ du Celte, embrassons-nous.Vous voyez bien, marquis,‖ que vous aviez trop d'ire.
VI
Rien, au fond de mon cœur,‖ puisqu'il faut le redire,Non, rien n'a varié ;‖ je suis toujours celuiQui va droit au devoir,‖ dès que l'honnête a lui,Qui, comme Job, frissonne‖ aux vents, fragile arbuste,Mais veut le bien, le vrai,‖ le beau, le grand, le juste.Je suis cet homme-là,‖ je suis cet enfant-là.Seulement, un matin,‖ mon esprit s'envola,Je vis l'espace large‖ et pur qui nous réclame ;L'horizon a changé,‖ marquis, mais non pas l'âme.Rien au dedans de moi,‖ mais tout autour de moi.L'histoire m'apparut,‖ et je compris la loiDes générations,‖ cherchant Dieu, portant l'arche,Et montant l'escalier‖ immense marche à marche.Je restai le même œil,‖ voyant un autre ciel.Est-ce ma faute, à moi,‖ si l'azur éternelEst plus grand et plus bleu‖ qu'un plafond de Versailles ?Est-ce ma faute, à moi,‖ mon Dieu, si tu tressaillesDans mon cœur frémissant,‖ à ce cri : Liberté !L'œil de cet homme a plus‖ d'aurore et de clarté,Tant pis ! prenez-vous-en‖ à l'aube solennelle.C'est la faute au soleil‖ et non à la prunelle.Vous dites : Où vas-tu ?‖ Je l'ignore ; et j'y vais.Quand le chemin est droit,‖ jamais il n'est mauvais.J'ai devant moi le jour‖ et j'ai la nuit derrière ;Et cela me suffit ;‖ je brise la barrière.Je vois, et rien de plus ;‖ je crois, et rien de moins.Mon avenir à moi‖ n'est pas un de mes soins.Les hommes du passé,‖ les combattants de l'ombre,M'assaillent ; je tiens tête,‖ et sans compter leur nombre,À ce choc inégal‖ et parfois hasardeux.Mais, Longwood et Goritz‖ m'en sont témoins tous deux,Jamais je n'outrageai‖ la proscription sainte.Le malheur, c'est la nuit ;‖ dans cette auguste enceinte,Les hommes et les cieux‖ paraissent étoilés.Les derniers rois l'ont su‖ quand ils s'en sont allés.Jamais je ne refuse,‖ alors que le soir tombe,Mes larmes à l'exil,‖ mes genoux à la tombe ;J'ai toujours consolé‖ qui s'est évanoui ;Et, dans leurs noirs cercueils,‖ leur tête me dit oui.Ma mère aussi le sait !‖ et de plus, avec joie,Elle sait les devoirs‖ nouveaux que Dieu m'envoie ;Car, étant dans la fosse,‖ elle aussi voit le vrai.Oui, l'homme sur la terre‖ est un ange à l'essai ;Aimons ! servons ! aidons !‖ luttons ! souffrons ! Ma mèreSait qu'à présent je vis‖ hors de toute chimère ;Elle sait que mes yeux‖ au progrès sont ouverts,Que j'attends les périls,‖ l'épreuve, les revers,Que je suis toujours prêt,‖ et que je hâte l'heureDe ce grand lendemain :‖ l'humanité meilleure !Qu'heureux, triste, applaudi,‖ chassé, vaincu, vainqueur,Rien de ce but profond‖ ne distraira mon cœur,Ma volonté, mes pas,‖ mes cris, mes vœux, ma flamme !O saint tombeau, tu vois‖ dans le fond de mon âme !
Oh ! jamais, quel que soit‖ le sort, le deuil, l'affront,La conscience en moi‖ ne baissera le front ;Elle marche sereine,‖ indestructible et fière ;Car j'aperçois toujours,‖ conseil lointain, lumière,À travers mon destin,‖ quel que soit le moment,Quel que soit le désastre‖ ou l'éblouissement,Dans le bruit, dans le vent‖ orageux qui m'emporte,Dans l'aube, dans la nuit,‖ l'œil de ma mère morte !
Paris, juin 1846.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 209((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a mère / grammaire féminine, classiqueb exquis / marquis masculine, classiquec jambes / dithyrambes féminine, classiqued contiez / châtiés masculine, classiquee formelle / pêle-mêle féminine, classiquef appétit / petit masculine, classiquea homme / somme féminine, classiqueb ouverts / vers masculine, classiquec fauve / alcôve féminine, classiqued naît / rayonnait masculine, classiquea mère / éphémère féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec sombre / l'ombre féminine, classiqued plus / reflux masculine, classiqueb nette / Marie-Antoinette féminine, classiquec incertain / destin masculine, classiqued Voltaire / austère féminine, classiquee pilori / Dubarry masculine, classiquef d'Estrée / lettrée féminine, classiqueg rêvant / vent masculine, classiqueh jaunes / Chaulnes féminine, classiquei abat / bât masculine, classiquej incendiaire / civadière féminine, classiquek velours / lourds masculine, classiquea blesse / noblesse féminine, classiqueb charmants / d'amants masculine, classiquec Tite / petite féminine, classiqued Talleyrand / transparent masculine, classiquee baptême / t'aime féminine, classiquef protêt / c'était masculine, classiqueg Lafayette / layette féminine, classiqueh flambeau / Mirabeau masculine, classiquei pétille / Bastille féminine, classiquej sabots / tombeaux masculine, classiquek opprobre / octobre féminine, classiquel Boufflers / éclairs masculine, classiquea comprirent / rirent féminine, classiqueb innocents / rugissants masculine, classiquec meute / l'émeute féminine, classiqued salon / d'aquilon masculine, classiquee insondable / formidable féminine, classiquef luit / nuit masculine, classiqueg difforme / énorme féminine, classiquea mécontents / temps masculine, classiqueb peut-être / maître féminine, classiquec grand / murmurant masculine, classiqued trône / Babylone féminine, classiquee Saint-Cyr / réussir masculine, équivalentef régimes / rougîmes féminine, classiqueg nation / Révolution masculine, classiqueh pantoufle / souffle féminine, classiqueb raison / horizon masculine, classiquec lumière / première féminine, classiqued fleur / douleur masculine, classiquee couleuvres / œuvres féminine, classiquef pas masculine, classiqueg vôtre / apôtre féminine, classiqueh fureur / Terreur masculine, classiquei l'avale / l'intervalle féminine, classiquej vieillard / brouillard masculine, classiquek rouge / bouge féminine, classiquel aïeux / furieux masculine, classiquem endormie / infamie féminine, classiquen coi / pourquoi masculine, classiqueo pierre / Robespierre féminine, classiquep d'urbain / jacobin masculine, classiqueq s'éraille / muraille féminine, classiquer hardi / fait / grandi masculine, classiquea d'hommes / Sodomes féminine, classiqueb fois / autrefois masculine, classiquec prêtres / ancêtres féminine, classiqued appris / pris masculine, classiquee bocage / cage féminine, classiquef sait / Dix-Sept masculine, classiqueg guidée / Vendée féminine, classiqueh breton / Danton masculine, classiquei hommes / sommes féminine, classiquej royauté / l'imbécillité masculine, classiquek l'idée / dévergondée féminine, classiquel goupillon / tourbillon masculine, classiquem écharpe / Laharpe féminine, classiquen voir / soir masculine, classiqueo fleurdelise / église féminine, classiquea L’azur / songé / corrigé masculine, classiqueb fîtes / confites féminine, classiquec l'essieu / Dieu masculine, classiqued donne / pardonne féminine, classiquee placé / redressé masculine, classiquef vie / convie féminine, classiqueg bois / fois masculine, classiqueh herbes / imberbes féminine, classiquei moi / effroi masculine, classiquej lyre / lire féminine, classiquek l'univers / ouverts masculine, classiquel bible / terrible féminine, classiquem chemin / main masculine, classiquen statue / accentue féminine, classiqueo l'infini / béni masculine, classiquep libre / équilibre féminine, classiqueq ébloui / Oui masculine, classiquer sombres / nombres féminine, classiques liberté / royauté masculine, classiquea personnages / témoignages féminine, classiqueb tombait / alphabet masculine, classiquea robuste / juste féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquec l'envie / vie féminine, classiqued ennui / nui masculine, classiquee coudées / idées féminine, classiquef chargés / préjugés masculine, classiqueg solitude / multitude féminine, classiqueh un / tribun masculine, classiquei l'histoire / noire féminine, classiquej Saint-Barthélemy / frémi masculine, classiquek éclore / l'aurore féminine, classiquel venger / passager masculine, classiquem formule / s'accumule féminine, classiquen ampleurs / pleurs masculine, classiqueo Age / engrenage féminine, classiquep tombeaux / corbeaux masculine, classiqueq tête / bête féminine, classiquer Babel / Lebel masculine, classiques ministre / sinistre féminine, classiquet fléchi / blanchi masculine, classiqueu goutte / l'écoute féminine, classiquev l'avenir / tenir masculine, classiquew l'homme / consomme féminine, classiquex partout / debout masculine, classiquey misérable / incommensurable féminine, classiquez hauteurs / équateurs masculine, classiquea lève / glaive féminine, classiqueb hurlement / déchaînement masculine, classiquec râle / sépulcrale féminine, classiqued beffroi / roi masculine, classiquee croulent / roulent féminine, classiquef deuils / écueils masculine, classiqueg désespérées / marées féminine, classiqueh humain / main masculine, classiqueb récolte / révolte féminine, classiquea cruel / duel masculine, classiqueb fasse / face féminine, classiquec moi / foi masculine, classiqued éternelle / flanelle féminine, classiquee d'immobilité / royauté masculine, classiquef majordomes / d'hommes féminine, classiqueg dis / jadis masculine, classiqueh sage / passage féminine, classiquei lui / aujourd'hui masculine, classiquej humaine / amène féminine, classiquek pervers / vers masculine, classiquel misérables / inexorables féminine, classiquem l'histrion / Marion masculine, classiquen prostituée / tuée féminine, classiqueo d'or / encor masculine, classiquep chancelle / universelle féminine, classiqueq ainsi / Merci masculine, classiquer nuées / huées féminine, classiques l'enfant / réchauffant masculine, classiquet parole / l'école féminine, classiqueu témoins / moins masculine, classiquev Rome / l'homme féminine, classiquew tour / l'amour masculine, classiquex homicide / Alcide féminine, classiquey conquis / marquis masculine, classiquez portes / sortes féminine, classiquea chrétien / entretien masculine, classiqueb hanche / franche féminine, classiquec revêt / chevet masculine, classiqued l'euménide / Épiménide féminine, classiquea revient / retient masculine, classiqueb rage / orage féminine, classiquec mort / mord masculine, classiqued bonhomme / nomme féminine, classiqueb l'hiver / ver masculine, classiquec ribotes / bottes féminine, classiqued l'amour / jour masculine, classiquee funèbres / ténèbres féminine, classiquea loups / embrassons-nous masculine, classiqueb d'ire / redire féminine, classiqueb celui / lui masculine, classiquec arbuste / juste féminine, classiqued enfant-là / s'envola masculine, classiquee réclame / l'âme féminine, classiquef moi / loi masculine, classiqueg l'arche / marche féminine, classiqueh ciel / éternel masculine, classiquei Versailles / tressailles féminine, classiquej Liberté / clarté masculine, classiquek solennelle / prunelle féminine, classiquel vais / mauvais masculine, classiquem derrière / barrière féminine, classiquen moins / soins masculine, classiqueo l'ombre / nombre féminine, classiquep hasardeux / deux masculine, classiqueq sainte / enceinte féminine, classiquer étoilés / allés masculine, classiques tombe féminine, classiquet évanoui / oui masculine, classiqueu joie / m'envoie féminine, classiquev vrai / l'essai masculine, classiquew mère / chimère féminine, classiquex ouverts / revers masculine, classiquey l'heure / meilleure féminine, classiquez vainqueur / cœur masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiquea l'affront / front masculine, classiqueb fière / lumière féminine, classiquec moment / l'éblouissement masculine, classiqued m'emporte / morte féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
420 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources