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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1855· Livre cinquième En marche

XXVI. Les Malheureux

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 377 vers

À mes enfants

Puisque déjà l'épreuve‖ aux luttes vous convie,O mes enfants ! parlons‖ un peu de cette vie.Je me souviens qu'un jour,‖ marchant dans un bois noirOù des ravins creusaient‖ un farouche entonnoir,Dans un de ces endroits‖ où sous l'herbe et la ronceLe chemin disparaît‖ et le ruisseau s'enfonce,Je vis, parmi les grès,‖ les houx, les sauvageons,Fumer un toit bâti‖ de chaumes et de joncs.La fumée avait peine‖ à monter dans les branches ;Les fenêtres étaient‖ les crevasses des planches ;On eût dit que les rocs‖ cachaient avec ennuiCe logis tremblant, triste,‖ humble ; et que c'était luiQue les petits oiseaux,‖ sous le hêtre et l'érable,Plaignaient, tant il était‖ chétif et misérable !Pensif, dans les buissons‖ j'en cherchais le sentier.Comme je regardais‖ ce chaume, un muletierPassa, chantant, fouettant‖ quelques bêtes de somme.« Qui donc demeure là ?‖ » demandai-je à cet homme.L'homme, tout en chantant,‖ me dit : « Un malheureux. »

J'allai vers la masure‖ au fond du ravin creux ;Un arbre, de sa branche‖ où brillait une goutte,Sembla se faire un doigt‖ pour m'en montrer la route,Et le vent m'en ouvrit‖ la porte ; et j'y trouvaiUn vieux, vêtu de bure,‖ assis sur un pavé.Ce vieillard, près d'un âtre‖ où séchaient quelques toiles,Dans ce bouge aux passants‖ ouvert, comme aux étoiles,Vivait, seul jour et nuit,‖ sans clôture, sans chien,Sans clef ; la pauvreté‖ garde ceux qui n'ont rien.

J'entrai ; le vieux soupait‖ d'un peu d'eau, d'une pomme ;Sans pain ; et je me mis‖ à plaindre ce pauvre homme.— Comment pouvait-il vivre‖ ainsi ? Qu'il était durDe n'avoir même pas‖ un volet à son mur ;L'hiver doit être affreux‖ dans ce lieu solitaire ;Et pas même un grabat !‖ il couchait donc à terre ?Là ! sur ce tas de paille,‖ et dans ce coin étroit !Vous devez être mal,‖ vous devez avoir froid,Bon père, et c'est un sort‖ bien triste que le vôtre !

« — Fils », dit-il doucement,‖ »allez en plaindre un autre.« Je suis dans ces grands bois‖ et sous le ciel vermeil,« Et je n'ai pas de lit,‖ fils, mais j'ai le sommeil.« Quand l'aube luit pour moi,‖ quand je regarde vivre« Toute cette forêt‖ dont la senteur m'enivre,« Ces sources et ces fleurs,‖ je n'ai pas de raison« De me plaindre, je suis‖ le fils de la maison.« Je n'ai point fait de mal.‖ Calme, avec l'indigence« Et les haillons, je vis‖ en bonne intelligence,« Et je fais bon ménage‖ avec Dieu mon voisin.« Je le sens près de moi‖ dans le nid, dans l'essaim,« Dans les arbres profonds‖ où parle une voix douce,« Dans l'azur où la vie‖ à chaque instant nous pousse,« Et dans cette ombre vaste‖ et sainte où je suis né.« Je ne demande à Dieu‖ rien de trop, car je n'ai« Pas grande ambition,‖ et, pourvu que j'atteigne« Jusqu'à la branche où pend‖ la mûre ou la châtaigne,« Il est content de moi,‖ je suis content de lui.« Je suis heureux. »

J’étais jadis, comme aujourd’hui,Le passant qui regarde‖ en bas, l'homme des songes.Mes enfants, à travers‖ les brumes, les mensonges,Les lueurs des tombeaux,‖ les spectres des chevets,Les apparences d'ombre‖ et de clarté, je vaisMéditant, et toujours‖ un instinct me ramèneÀ connaître le fond‖ de la souffrance humaine.L'abîme des douleurs‖ m'attire. D'autres sontLes sondeurs frémissants‖ de l'océan profond ;Ils fouillent ; vent des cieux,‖ l'onde que tu balaies ;Ils plongent dans les mers ;‖ je plonge dans les plaies.Leur gouffre est effrayant,‖ mais pas plus que le mien.Je descends plus bas qu'eux,‖ ne leur enviant rien,Sachant qu'à tout chercheur‖ Dieu garde une largesse,Content s'ils ont la perle‖ et si j'ai la sagesse.

Or, il semble, à qui voit‖ tout ce gouffre en rêvant,Que les justes, parmi‖ la nuée et le vent,Sont un vol frissonnant‖ d'aigles et de colombes.

J'ai souvent, à genoux‖ que je suis sur les tombes,La grande vision‖ du sort ; et par momentLe destin m'apparaît,‖ ainsi qu'un firmamentOù l'on verrait, au lieu‖ des étoiles, des âmes.Tout ce qu'on nomme angoisse,‖ adversité, les flammes,Les brasiers, les billots,‖ bien souvent tout celaDans mon noir crépuscule,‖ enfants, étincela.J'ai vu, dans cette obscure‖ et morne transparence,Passer l'homme de Rome‖ et l'homme de Florence,Caton au manteau blanc,‖ et Dante au fier sourcil,L'un ayant le poignard‖ au flanc, l'autre l'exil ;Caton était joyeux‖ et Dante était tranquille.J'ai vu Jeanne au poteau‖ qu'on brûlait dans la ville,Et j'ai dit : Jeanne d'Arc,‖ ton noir bûcher fumantÀ moins de flamboiement‖ que de rayonnement.J'ai vu Campanella‖ songer dans la torture,Et faire à sa pensée‖ une âpre nourritureDes chevalets, des crocs,‖ des pinces, des réchauds,Et de l'horreur qui flotte‖ au plafond des cachots.J'ai vu Thomas Morus,‖ Lavoisier, Loiserolle,Jane Grey, bouche ouverte‖ ainsi qu'une corolle,Toi, Charlotte Corday,‖ vous, madame Roland,Camille Desmoulins,‖ saignant et contemplant,Robespierre à l'œil froid,‖ Danton aux cris superbes ;J'ai vu Jean qui parlait‖ au désert, Malesherbes,Egmont, André Chénier,‖ rêveur des purs sommets ;Et mes yeux resteront‖ éblouis à jamaisDu sourire serein‖ de ces têtes coupées.Coligny, sous l'éclair‖ farouche des épées,Resplendissait devant‖ mon regard éperdu.Livide et radieux,‖ Socrate m'a tenduSa coupe en me disant :‖ — As-tu soif ? bois la vie.Huss, me voyant pleurer,‖ m'a dit : — Est-ce d'envie ?Et Thraséas, s'ouvrant‖ les veines dans son bain,Chantait : — Rome est le fruit‖ du vieux rameau sabin ;Le soleil est le fruit‖ de ces branches funèbresQue la nuit sur nous croise‖ et qu'on nomme ténèbres,Et la joie est le fruit‖ du grand arbre douleur. —Colomb, l'envahisseur‖ des vagues, l'oiseleurDu sombre aigle Amérique,‖ et l'homme que Dieu mène,Celui qui donne un monde‖ et reçoit une chaîne,Colomb aux fers criait :‖ — Tout est bien. En avant !Saint-Just sanglant m'a dit :‖ — Je suis libre et vivant.Phocion m'a jeté,‖ mourant, cette parole :— Je crois, et je rends grâce‖ aux Dieux ! — Savonarole,Comme je m'approchais‖ du brasier d'où sa mainSortait, brûlée et noire‖ et montrant le chemin,M'a dit, en faisant signe‖ aux flammes de se taire :— Ne crains pas de mourir.‖ Qu'est-ce que cette terre ?Est-ce ton corps qui fait‖ ta joie et qui t'est cher ?La véritable vie‖ est où n'est plus la chair.Ne crains pas de mourir.‖ Créature plaintive,Ne sens-tu pas en toi‖ comme une aile captive ?Sous ton crâne, caveau‖ muré, ne sens-tu pasComme un ange enfermé‖ qui sanglote tout bas ?Qui meurt, grandit. Le corps,‖ époux impur de l'âme,Plein des vils appétits‖ d'où naît le vice infâme,Pesant, fétide, abject,‖ malade à tous moments,Branlant sur sa charpente‖ affreuse d'ossements,Gonflé d'humeurs, couvert‖ d'une peau qui se ride,Souffrant le froid, le chaud,‖ la faim, la soif aride,Traîne un ventre hideux,‖ s'assouvit, mange et dort.Mais il vieillit enfin,‖ et, lorsque vient la mort,L'âme, vers la lumière‖ éclatante et dorée,S'envole, de ce monstre‖ horrible délivrée. —

Une nuit que j'avais,‖ devant mes yeux obscurs,Un fantôme de ville‖ et des spectres de murs,J'ai, comme au fond d'un rêve‖ où rien n'a plus de forme,Entendu, près des tours‖ d'un temple au dôme énorme,Une voix qui sortait‖ de dessous un monceauDe blocs noirs d'où le sang‖ coulait en long ruisseau ;Cette voix murmurait‖ des chants et des prières.C'était le lapidé‖ qui bénissait les pierres ;Étienne le martyr,‖ qui disait : — O mon front,Rayonne ! Désormais‖ les hommes s'aimeront ;Jésus règne. O mon Dieu,‖ récompensez les hommes !Ce sont eux qui nous font‖ les élus que nous sommes.Joie ! amour ! pierre à pierre,‖ ô Dieu, je vous le dis,Mes frères m'ont jeté‖ le seuil du paradis ! —

Elle était là debout,‖ la mère douloureuse.L'obscurité farouche,‖ aveugle, sourde, affreuse,Pleurait de toutes parts‖ autour du Golgotha.Christ, le jour devint noir‖ quand on vous en ôta,Et votre dernier souffle‖ emporta la lumière.Elle était là debout‖ près du gibet, la mère !Et je me dis : Voilà‖ la douleur ! et je vins.— Qu'avez-vous donc, lui dis-je,‖ entre vos doigts divins ?Alors, aux pieds du fils‖ saignant du coup de lance,Elle leva sa droite‖ et l'ouvrit en silence,Et je vis dans sa main‖ l'étoile du matin.

Quoi ! ce deuil-là, Seigneur,‖ n'est pas même certain !Et la mère, qui râle‖ au bas de la croix sombre,Est consolée, ayant‖ les soleils dans son ombre,Et, tandis que ses yeux‖ hagards pleurent du sang,Elle sent une joie‖ immense en se disant :— Mon fils est Dieu ! mon fils‖ sauve la vie au monde ! —Et pourtant où trouver‖ plus d'épouvante immonde,Plus d'effroi ; plus d'angoisse‖ et plus de désespoirQue dans ce temps lugubre‖ où le genre humain noir,Frissonnant du banquet‖ autant que du martyre,Entend pleurer Marie‖ et Trimalcion rire !

Mais la foule s'écrie :‖ — Oui, sans doute, c'est beau,Le martyre, la mort,‖ quand c'est un grand tombeau !Quand on est un Socrate,‖ un Jean Huss, un Messie !Quand on s'appelle vie,‖ avenir, prophétie !Quand l'encensoir s'allume‖ au feu qui vous brûla,Quand les siècles, les temps‖ et les peuples sont làQui vous dressent, parmi‖ leurs brumes et leurs voiles,Un cénotaphe énorme‖ au milieu des étoiles,Si bien que la nuit semble‖ être le drap du deuil,Et que les astres sont‖ les cierges du cercueil !Le billot tenterait‖ même le plus timideSi sa bière dormait‖ sous une pyramide.Quand on marche à la mort,‖ recueillant en cheminLa bénédiction‖ de tout le genre humain,Quand des groupes en pleurs‖ baisent vos traces fières,Quand on s'entend crier‖ par les murs, par les pierres,Et jusque par les gonds‖ du seuil de sa prison :« Tu vas de ta mémoire‖ éclairer l'horizon ;« Fantôme éblouissant,‖ tu vas dorer l'histoire,« Et, vêtu de ta mort‖ comme d'une victoire,« T'asseoir au fronton bleu‖ des hommes immortels ! »Lorsque les échafauds‖ ont des aspects d'autels,Qu'on se sent admiré‖ du bourreau qui vous tue,Que le cadavre va‖ se relever statue,Mourant plein de clarté,‖ d'aube, de firmament,D'éclat, d'honneur, de gloire,‖ on meurt facilement !L'homme est si vaniteux,‖ qu'il rit à la tortureQuand c'est une royale‖ et tragique aventure,Quand c'est une tenaille‖ immense qui le mord.Quand les durs instruments‖ d'agonie et de mortSortent de quelque forge‖ inouïe et géante,Notre orgueil, oubliant‖ la blessure béante,Se console des clous‖ en voyant le marteau.Avoir une montagne‖ auguste pour poteau,Être battu des flots‖ ou battu des nuées,Entendre l'univers‖ plein de vagues huéesMurmurer : — Regardez‖ ce colosse ! les nœuds,Les fers et les carcans‖ le font plus lumineux !C'est le vaincu Rayon,‖ le damné Météore !Il a volé la foudre‖ et dérobé l'aurore ! —Être un supplicié‖ du gouffre illimité,Être un titan cloué‖ sur une énormité,Cela plaît. On veut bien‖ des maux qui sont sublimes ;Et l'on se dit : Souffrons,‖ mais souffrons sur les cimes !

Eh bien, non ! — Le sublime‖ est en bas. Le grand choix,C'est de choisir l'affront.‖ De même que parfoisLa pourpre est déshonneur,‖ souvent la fange est lustre.La boue imméritée‖ atteignant l'âme illustre,L'opprobre, ce cachot‖ d'où l'auréole sort,Le cul de basse-fosse‖ où nous jette le sort,Le fond noir de l'épreuve‖ où le malheur nous traîne,Sont le comble éclatant‖ de la grandeur sereine.Et, quand, dans le supplice‖ où nous devons lutter,Le lâche destin va‖ jusqu'à nous insulter,Quand sur nous il entasse‖ outrage, rire, blâme,Et tant de contre-sens‖ entre le sort et l'âmeQue notre vie arrive‖ à la difformité,La laideur de l'épreuve‖ en devient la beauté.C'est Samson à Gaza,‖ c'est Épictète à Rome ;L'abjection du sort‖ fait la gloire de l'homme.Plus de brume ne fait‖ que couvrir plus d'azur.Ce que l'homme ici-bas‖ peut avoir de plus pur,De plus beau, de plus noble‖ en ce monde où l'on pleure,C'est chute, abaissement,‖ misère extérieure,Acceptés pour garder‖ la grandeur du dedans.Oui, tous les chiens de l'ombre‖ autour de vous grondants,Le blâme ingrat, la haine‖ aux fureurs coutumière ;Oui, tomber dans la nuit‖ quand c'est pour la lumière,Faire horreur, n'être plus‖ qu'un ulcère, indignerL'homme heureux, et qu'on raille‖ en vous voyant saigner,Et qu'on marche sur vous,‖ qu'on vous crache au visage,Quand c'est pour la vertu,‖ pour le vrai, pour le sage,Pour le bien, pour l'honneur,‖ il n'est rien de plus doux.Quelle splendeur qu'un juste‖ abandonné de tous,N'ayant plus qu'un haillon‖ dans le mal qui le mine,Et jetant aux dédains,‖ au deuil, à la vermine,À sa plaie, aux douleurs,‖ de tranquilles défis !Même quand Prométhée‖ est là, Job, tu suffisPour faire le fumier‖ plus haut que le Caucase.

Le juste, méprisé‖ comme un ver qu'on écrase,M'éblouit d'autant plus‖ que nous le blasphémons.Ce que les froids bourreaux‖ à faces de démonsMêlent avec leur main‖ monstrueuse et servileÀ l'exécution‖ pour la rendre plus vile,Grandit le patient‖ au regard de l'esprit.O croix ! les deux voleurs‖ sont deux rayons du Christ !

Ainsi, tous les souffrants‖ m'ont apparu splendides,Satisfaits, radieux,‖ doux, souverains, candides,Heureux, la plaie au sein,‖ la joie au cœur ; les unsJetés dans la fournaise‖ et devenant parfums,Ceux-là jetés aux nuits‖ et devenant aurores ;Les croyants, dévorés‖ dans les cirques sonores,Râlaient un chant, aux pieds‖ des bêtes étouffés ;Les penseurs souriaient‖ aux noirs autodafés,Aux glaives, aux carcans,‖ aux chemises de soufre ;Et je me suis alors‖ écrié : Qui donc souffre ?Pour qui donc, si le sort,‖ ô Dieu, n'est pas moqueur,Toute cette pitié‖ que tu m'as mise au cœur ?Qu'en dois-je faire ? à qui‖ faut-il que je la garde ?Où sont les malheureux ?‖ — et Dieu m'a dit : — Regarde.

Et j'ai vu des palais,‖ des fêtes, des festins,Des femmes qui mêlaient‖ leurs blancheurs aux satins,Des murs hautains ayant‖ des jaspes pour écorces,Des serpents d'or roulés‖ dans des colonnes torses,Avec de vastes dais‖ pendant aux grands plafonds ;Et j'entendais chanter :‖ — Jouissons ! triomphons ! —Et les lyres, les luths,‖ les clairons dont le cuivreA l'air de se dissoudre‖ en fanfare et de vivre,Et l'orgue, devant qui‖ l'ombre écoute et se tait,Tout un orchestre énorme‖ et monstrueux chantait ;Et ce triomphe était‖ rempli d'hommes superbesQui riaient et portaient‖ toute la terre en gerbes,Et dont les fronts dorés,‖ brillants, audacieux,Fiers, semblaient s'achever‖ en astres dans les cieux.Et, pendant qu'autour d'eux‖ des voix criaient : — VictoireA jamais ! à jamais‖ force, puissance et gloire !Et fête dans la ville !‖ et joie à la maison ! —Je voyais, au-dessus‖ du livide horizon,Trembler le glaive immense‖ et sombre de l'archange.

Ils s'épanouissaient‖ dans une aurore étrange,Ils vivaient dans l'orgueil‖ comme dans leur cité,Et semblaient ne sentir‖ que leur félicité.Et Dieu les a tous pris‖ alors l'un après l'autre,Le puissant, le repu,‖ l'assouvi qui se vautre,Le czar dans son Kremlin,‖ l'iman au bord du Nil,Comme on prend les petits‖ d'un chien dans un chenil,Et, comme il fait le jour‖ sous les vagues marines,M'ouvrant avec ses mains‖ ces profondes poitrines,Et, fouillant de son doigt‖ de rayons pénétréLeurs entrailles, leur foie‖ et leurs reins, m'a montréDes hydres qui rongeaient‖ le dedans de ces âmes.

Et j'ai vu tressaillir‖ ces hommes et ces femmes ;Leur visage riant‖ comme un masque est tombé,Et leur pensée, un monstre‖ effroyable et courbé,Une naine hagarde,‖ inquiète, bourrue,Assise sous leur crâne‖ affreux, m'est apparue.Alors, tremblant, sentant‖ chanceler mes genoux,Je leur ai demandé :‖ « Mais qui donc êtes-vous ? »Et ces êtres n'ayant‖ presque plus face d'hommeM'ont dit : « Nous sommes ceux‖ qui font le mal ; et, commeC'est nous qui le faisons,‖ c'est nous qui le souffrons ! »

Oh ! le nuage vain‖ des pleurs et des affrontsS'envole, et la douleur‖ passe en criant : Espère !Vous me l'avez fait voir‖ et toucher, ô vous, Père,Juge, vous le grand juste‖ et vous le grand clément !Le rire du succès‖ et du triomphe ment ;Un invisible doigt‖ caressant se promèneSous chacun des chaînons‖ de la misère humaine ;L'adversité soutient‖ ceux qu'elle fait lutter ;L'indigence est un bien‖ pour qui sait la goûter ;L'harmonie éternelle‖ autour du pauvre vibreEt le berce ; l'esclave,‖ étant une âme, est libre,Et le mendiant dit :‖ Je suis riche, ayant Dieu.L'innocence aux tourments‖ jette ce cri : C'est peu.La difformité rit‖ dans Ésope, et la fièvreDans Scarron ; l'agonie‖ ouvre aux hymnes sa lèvre ;Quand je dis : « La douleur‖ est-elle un mal ? » ZénonSe dresse devant moi,‖ paisible, et me dit : « Non. »Oh ! le martyre est joie‖ et transport, le suppliceEst volupté, les feux‖ du bûcher sont délice,La souffrance est plaisir,‖ la torture est bonheur ;Il n'est qu'un malheureux :‖ c'est le méchant, Seigneur.

Aux premiers jours du monde,‖ alors que la nuée,Surprise, contemplait‖ chaque chose créée,Alors que sur le globe,‖ où le mal avait crû,Flottait une lueur‖ de l'Éden disparu,Quand tout encor semblait‖ être rempli d'aurore,Quand sur l'arbre du temps‖ les ans venaient d'éclore,Sur la terre, où la chair‖ avec l'esprit se fond,Il se faisait le soir‖ un silence profond,Et le désert, les bois,‖ l'onde aux vastes rivages,Et les herbes des champs,‖ et les bêtes sauvages,Émus, et les rochers,‖ ces ténébreux cachots,Voyaient, d'un antre obscur‖ couvert d'arbres si hautsQue nos chênes auprès‖ sembleraient des arbustes,Sortir deux grands vieillards,‖ nus, sinistres, augustes.C'étaient Ève aux cheveux‖ blanchis, et son mari,Le pâle Adam, pensif,‖ par le travail meurtri,Ayant la vision‖ de Dieu sous sa paupière.Ils venaient tous les deux‖ s'asseoir sur une pierre,En présence des monts‖ fauves et soucieux,Et de l'éternité‖ formidable des cieux.Leur œil triste rendait‖ la nature farouche ;Et là, sans qu'il sortît‖ un souffle de leur bouche,Les mains sur leurs genoux‖ et se tournant le dos,Accablés comme ceux‖ qui portent des fardeaux,Sans autre mouvement‖ de vie extérieureQue de baisser plus bas‖ la tête d'heure en heure,Dans une stupeur morne‖ et fatale absorbés,Froids, livides, hagards,‖ ils regardaient, courbésSous l'être illimité‖ sans figure et sans nombre,L'un, décroître le jour,‖ et l'autre, grandir l'ombre,Et, tandis que montaient‖ les constellations,Et que la première onde‖ aux premiers alcyonsDonnait sous l'infini‖ le long baiser nocturne,Et qu'ainsi que des fleurs‖ tombant à flots d'une urne,Les astres fourmillants‖ emplissaient le ciel noir,Ils songeaient, et, rêveurs,‖ sans entendre, sans voir,Sourds aux rumeurs des mers‖ d'où l'ouragan s'élance,Toute la nuit, dans l'ombre,‖ ils pleuraient en silence ;Ils pleuraient tous les deux,‖ aïeux du genre humain,Le père sur Abel,‖ la mère sur Caïn.

Marine-Terrace, septembre 1855.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
188((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a convie / vie féminine, classiqueb noir / entonnoir masculine, classiquec ronce / s'enfonce féminine, classiqued sauvageons / joncs masculine, classiquee branches / planches féminine, classiquef ennui / lui masculine, classiqueg l'érable / misérable féminine, classiqueh sentier / muletier masculine, classiquei somme / homme féminine, classiquej malheureux / creux masculine, classiqueb goutte / route féminine, classiquec trouvai / pavé masculine, classiqued toiles / étoiles féminine, équivalentee chien / rien masculine, classiquea pomme / homme féminine, classiqueb dur / mur masculine, classiquec solitaire / terre féminine, classiqued étroit / froid masculine, classiquee vôtre / autre féminine, classiqueb vermeil / sommeil masculine, classiquec vivre / m'enivre féminine, classiqued raison / maison masculine, classiquee l'indigence / intelligence féminine, classiquef voisin / l'essaim masculine, classiqueg douce / pousse féminine, classiqueh né / n'ai masculine, classiquei j'atteigne / châtaigne féminine, classiquej lui / heureux / aujourd’hui masculine, équivalenteb songes / mensonges féminine, classiquec chevets / vais masculine, classiqued ramène / humaine féminine, classiquee sont / profond masculine, classiquef balaies / plaies féminine, classiqueg mien / rien masculine, classiqueh largesse / sagesse féminine, classiquea rêvant / vent masculine, classiqueb colombes / tombes féminine, classiqueb moment / firmament masculine, classiquec âmes / flammes féminine, classiqued cela / étincela masculine, classiquee transparence / Florence féminine, classiquef sourcil / l'exil masculine, classiqueg tranquille / ville féminine, classiqueh fumant / rayonnement masculine, classiquei torture / nourriture féminine, classiquej réchauds / cachots masculine, classiquek Loiserolle / corolle féminine, classiquel Roland / contemplant masculine, classiquem superbes / Malesherbes féminine, classiquen sommets / jamais masculine, classiqueo coupées / épées féminine, classiquep éperdu / tendu masculine, classiqueq vie / d'envie féminine, classiquer bain / sabin masculine, classiques funèbres / ténèbres féminine, classiquet douleur / l'oiseleur masculine, classiqueu mène / chaîne féminine, classiquev avant / vivant masculine, classiquew parole / Savonarole féminine, classiquex main / chemin masculine, classiquey taire / terre féminine, classiquez cher / chair masculine, classiquea plaintive / captive féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquec l'âme / infâme féminine, classiqued moments / d'ossements masculine, classiquee ride / aride féminine, classiquef dort / mort masculine, classiqueg dorée / délivrée féminine, classiquea obscurs / murs masculine, classiqueb forme / énorme féminine, classiquec monceau / ruisseau masculine, classiqued prières / pierres féminine, classiquee front / s'aimeront masculine, classiquef hommes / sommes féminine, classiqueg dis / paradis masculine, classiquea douloureuse / affreuse féminine, classiqueb Golgotha / ôta masculine, classiquec lumière / mère féminine, classiqued vins / divins masculine, classiquee lance / silence féminine, classiquef matin / certain masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classiquec sang / disant masculine, classiqued monde / immonde féminine, classiquee désespoir / noir masculine, non classiquef martyre / rire féminine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb Messie / prophétie féminine, classiquec brûla / là masculine, classiqued voiles / étoiles féminine, classiquee deuil / cercueil masculine, classiquef timide / pyramide féminine, classiqueg chemin / humain masculine, classiqueh fières / pierres féminine, classiquei prison / l'horizon masculine, classiquej l'histoire / victoire féminine, classiquek immortels / d'autels masculine, classiquel tue / statue féminine, classiquem firmament / facilement masculine, classiquen torture / aventure féminine, classiqueo mord / mort masculine, classiquep géante / béante féminine, classiqueq marteau / poteau masculine, classiquer nuées / huées féminine, classiques nœuds / lumineux masculine, classiquet Météore / l'aurore féminine, classiqueu illimité / énormité masculine, classiquev sublimes / cimes féminine, classiquea choix / parfois masculine, classiqueb lustre / illustre féminine, classiquec sort masculine, classiqued traîne / sereine féminine, classiquee lutter / insulter masculine, classiquef blâme / l'âme féminine, classiqueg difformité / beauté masculine, classiqueh Rome / l'homme féminine, classiquei d'azur / pur masculine, classiquej pleure / extérieure féminine, classiquek dedans / grondants masculine, classiquel coutumière / lumière féminine, classiquem indigner / saigner masculine, classiquen visage / sage féminine, classiqueo doux / tous masculine, classiquep mine / vermine féminine, classiqueq défis / suffis masculine, classiquer Caucase / écrase féminine, classiqueb blasphémons / démons masculine, classiquec servile / vile féminine, classiqued l'esprit / Christ masculine, classiquea splendides / candides féminine, classiqueb uns / parfums masculine, classiquec aurores / sonores féminine, classiqued étouffés / autodafés masculine, classiquee soufre / souffre féminine, classiquef moqueur / cœur masculine, classiqueg garde / Regarde féminine, classiquea festins / satins masculine, classiqueb écorces / torses féminine, classiquec plafonds / triomphons masculine, classiqued cuivre / vivre féminine, classiquee tait / chantait masculine, classiquef superbes / gerbes féminine, classiqueg audacieux / cieux masculine, classiqueh Victoire / gloire féminine, classiquei maison / horizon masculine, classiquej l'archange / étrange féminine, classiqueb cité / félicité masculine, classiquec l'autre / vautre féminine, classiqued Nil / chenil masculine, classiquee marines / poitrines féminine, classiquef pénétré / montré masculine, classiqueg âmes / femmes féminine, classiqueb tombé / courbé masculine, classiquec bourrue / apparue féminine, classiqued genoux / êtes-vous masculine, classiquee d'homme / comme féminine, classiquef souffrons / affronts masculine, classiqueb Espère / Père féminine, classiquec clément / ment masculine, classiqued promène / humaine féminine, classiquee lutter / goûter masculine, classiquef vibre / libre féminine, classiqueg Dieu / peu masculine, classiqueh fièvre / lèvre féminine, classiquei Zénon / Non masculine, classiquej supplice / délice féminine, classiquek bonheur / Seigneur masculine, classiquea nuée / créée féminine, classiqueb crû / disparu masculine, classiquec d'aurore / d'éclore féminine, classiqued fond / profond masculine, classiquee rivages / sauvages féminine, classiquef cachots / hauts masculine, classiqueg arbustes / augustes féminine, classiqueh mari / meurtri masculine, classiquei paupière / pierre féminine, classiquej soucieux / cieux masculine, classiquek farouche / bouche féminine, classiquel dos / fardeaux masculine, classiquem extérieure / heure féminine, classiquen absorbés / courbés masculine, classiqueo nombre / l'ombre féminine, classiquep constellations / alcyons masculine, classiqueq nocturne / urne féminine, classiquer noir / voir masculine, classiques s'élance / silence féminine, classiquet humain / Caïn masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

377 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources