Les contemplations, 1855· Livre cinquième En marche
XVI. Lueur au couchant
Lorsque j'étais en France,‖ et que le peuple en fêteRépandait dans Paris‖ sa grande joie honnête,Si c'était un des jours‖ glorieux et vainqueursOù les fiers souvenirs,‖ désaltérant les cœurs,S'offrent à notre soif‖ comme de larges coupes,J'allais errer tout seul‖ parmi les riants groupes,Ne parlant à personne‖ et pourtant calme et doux,Trouvant ainsi moyen‖ d'être un et d'être tous,Et d'accorder en moi,‖ pour une double étude,L'amour du peuple avec‖ mon goût de solitude.Rêveur, j'étais heureux ;‖ muet, j'étais présent.Parfois je m'asseyais‖ un livre en main, lisant.Virgile, Horace, Eschyle,‖ ou bien Dante, leur frère ;Puis je m'interrompais,‖ et, me laissant distraireDes poëtes par toi,‖ poésie, et content,Je savourais l'azur,‖ le soleil éclatant,Paris, les seuils sacrés,‖ et la Seine qui coule,Et cette auguste paix‖ qui sortait de la foule.Dès lors pourtant des voix‖ murmuraient : Anankè.Je passais ; et partout,‖ sur le pont, sur le quai,Et jusque dans les champs,‖ étincelait le rire,Haillon d'or que la joie‖ en bondissant déchire.Le Panthéon brillait‖ comme une vision.La gaîté d'une altière‖ et libre nationDansait sous le ciel bleu‖ dans les places publiques ;Un rayon qui semblait‖ venir des temps bibliquesIlluminait Paris‖ calme et patriarcal ;Ce lion dont l'œil met‖ en fuite le chacal,Le peuple des faubourgs‖ se promenait tranquille.Le soir, je revenais ;‖ et dans toute la ville,Les passants, éclatant‖ en strophes, en refrains,Ayant leurs doux instincts‖ de liberté pour freins,Du Louvre au Champ-de-Mars,‖ de Chaillot à la Grève,Fourmillaient ; et, pendant‖ que mon esprit, qui rêveDans la sereine nuit‖ des penseurs étoilés,Et dresse ses rameaux‖ à leurs lueurs mêlés,S'ouvrait à tous ces cris‖ charmants comme l'aurore,À toute cette ivresse‖ innocente et sonore,Paisibles, se penchant,‖ noirs et tout semés d'yeux,Sous le ciel constellé,‖ sur le peuple joyeux,Les grands arbres pensifs‖ des vieux Champs-Élysées,Pleins d'astres, consentaient‖ à s'emplir de fusées.Et j'allais, et mon cœur‖ chantait ; et les enfantsEmbarrassaient mes pas‖ de leurs jeux triomphants,Où s'épanouissaient‖ les mères de famille ;Le frère avec la sœur,‖ le père avec la fille,Causaient ; je contemplais‖ tous ces hauts monumentsQui semblent au songeur‖ rayonnants ou fumants,Et qui font de Paris‖ la deuxième des Romes ;J'entendais près de moi‖ rire les jeunes hommesEt les graves vieillards‖ dire : « Je me souviens. »O patrie ! ô concorde‖ entre les citoyens !
Marine-Terrace, juillet 1855.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 26((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a fête / honnête féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classiquec coupes / groupes féminine, classiqued doux / tous masculine, classiquee étude / solitude féminine, classiquef présent / lisant masculine, classiqueg frère / distraire féminine, classiqueh content / éclatant masculine, classiquei coule / foule féminine, classiquej Anankè / quai masculine, classiquek rire / déchire féminine, classiquel vision / nation masculine, classiquem publiques / bibliques féminine, classiquen patriarcal / chacal masculine, classiqueo tranquille / ville féminine, classiquep refrains / freins masculine, classiqueq Grève / rêve féminine, classiquer étoilés / mêlés masculine, classiques l'aurore / sonore féminine, classiquet d'yeux / joyeux masculine, classiqueu Champs-Élysées / fusées féminine, classiquev enfants / triomphants masculine, classiquew famille / fille féminine, classiquex monuments / fumants masculine, classiquey Romes / hommes féminine, classiquez souviens / citoyens masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources