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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1855· Livre quatrième Pauca Meae

III. Trois ans après

Victor Hugo· 32 quatrains, octosyllabes, 128 vers

Il est temps que je me repose ;Je suis terrassé par le sort.Ne me parlez pas d'autre choseQue des ténèbres où l'on dort !

Que veut-on que je recommence ?Je ne demande désormaisÀ la création immenseQu'un peu de silence et de paix !

Pourquoi m'appelez-vous encore ?J'ai fait ma tâche et mon devoir.Qui travaillait avant l'aurore,Peut s'en aller avant le soir.

À vingt ans, deuil et solitude !Mes yeux, baissés vers le gazon,Perdirent la douce habitudeDe voir ma mère à la maison.

Elle nous quitta pour la tombe ;Et vous savez bien qu'aujourd'huiJe cherche, en cette nuit qui tombe,Un autre ange qui s'est enfui !

Vous savez que je désespère,Que ma force en vain se défend,Et que je souffre comme père,Moi qui souffris tant comme enfant !

Mon œuvre n'est pas terminée,Dites-vous. Comme Adam banni,Je regarde ma destinée,Et je vois bien que j'ai fini.

L'humble enfant que Dieu m'a ravieRien qu'en m'aimant savait m'aider ;C'était le bonheur de ma vieDe voir ses yeux me regarder.

Si ce Dieu n'a pas voulu cloreL'œuvre qu'il me fit commencer,S'il veut que je travaille encore,Il n'avait qu'à me la laisser !

Il n'avait qu'à me laisser vivreAvec ma fille à mes côtés,Dans cette extase où je m'enivreDe mystérieuses clartés !

Ces clartés, jour d'une autre sphère,O Dieu jaloux, tu nous les vends !Pourquoi m'as-tu pris la lumièreQue j'avais parmi les vivants ?

As-tu donc pensé, fatal maître,Qu'à force de te contempler,Je ne voyais plus ce doux être,Et qu'il pouvait bien s'en aller !

T'es-tu dit que l'homme, vaine ombre,Hélas ! perd son humanitéÀ trop voir cette splendeur sombreQu'on appelle la vérité ?

Qu'on peut le frapper sans qu'il souffre,Que son cœur est mort dans l'ennui,Et qu'à force de voir le gouffre,Il n'a plus qu'un abîme en lui ?

Qu'il va, stoïque, où tu l'envoies,Et que désormais, endurci,N'ayant plus ici-bas de joies,Il n'a plus de douleurs aussi ?

As-tu pensé qu'une âme tendreS'ouvre à toi pour se mieux fermer,Et que ceux qui veulent comprendreFinissent par ne plus aimer ?

O Dieu ! vraiment, as-tu pu croireQue je préférais, sous les cieux,L'effrayant rayon de ta gloireAux douces lueurs de ses yeux !

Si j'avais su tes lois moroses,Et qu'au même esprit enchantéTu ne donnes point ces deux choses,Le bonheur et la vérité,

Plutôt que de lever tes voiles,Et de chercher, cœur triste et pur,À te voir au fond des étoiles,O Dieu sombre d'un monde obscur,

J'eusse aimé mieux, loin de ta face,Suivre, heureux, un étroit chemin,Et n'être qu'un homme qui passeTenant son enfant par la main !

Maintenant, je veux qu'on me laisse !J'ai fini ! le sort est vainqueur.Que vient-on rallumer sans cesseDans l'ombre qui m'emplit le cœur ?

Vous qui me parlez, vous me ditesQu'il faut, rappelant ma raison,Guider les foules décrépitesVers les lueurs de l'horizon ;

Qu'à l'heure où les peuples se lèvent,Tout penseur suit un but profond ;Qu'il se doit à tous ceux qui rêvent,Qu'il se doit à tous ceux qui vont !

Qu'une âme, qu'un feu pur anime,Doit hâter, avec sa clarté,L'épanouissement sublimeDe la future humanité ;

Qu'il faut prendre part, cœurs fidèles,Sans redouter les océans,Aux fêtes des choses nouvelles,Aux combats des esprits géants !

Vous voyez des pleurs sur ma joue,Et vous m'abordez mécontents,Comme par le bras on secoueUn homme qui dort trop longtemps.

Mais songez à ce que vous faites !Hélas ! cet ange au front si beau,Quand vous m'appelez à vos fêtes,Peut-être a froid dans son tombeau.

Peut-être, livide et pâlie,Dit-elle dans son lit étroit :« Est-ce que mon père m'oublieEt n'est plus là, que j'ai si froid ? »

Quoi ! lorsqu'à peine je résisteAux choses dont je me souviens,Quand je suis brisé, las et triste,Quand je l'entends qui me dit : « Viens ! »

Quoi ! vous voulez que je souhaite,Moi, plié par un coup soudain,La rumeur qui suit le poëte,Le bruit que fait le paladin !

Vous voulez que j'aspire encoreAux triomphes doux et dorés !Que j'annonce aux dormeurs l'aurore !Que je crie : « Allez ! espérez ! »

Vous voulez que, dans la mêlée,Je rentre ardent parmi les forts,Les yeux à la voûte étoilée… —Oh ! l'herbe épaisse où sont les morts !

Novembre 1846.

Versification

Forme
32 quatrains (quatrains)
Rimes
32(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
32 quatrains
Mots à la rime
a repose / chose féminine, classiqueb sort / dort masculine, classiquea recommence / immense féminine, classiqueb désormais / paix masculine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb devoir / soir masculine, classiquea solitude / habitude féminine, classiqueb gazon / maison masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb qu'aujourd'hui / enfui masculine, classiquea désespère / père féminine, classiqueb défend / enfant masculine, classiquea terminée / destinée féminine, classiqueb banni / fini masculine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb m'aider / regarder masculine, classiquea clore / encore féminine, classiqueb commencer / laisser masculine, classiquea vivre / m'enivre féminine, classiqueb côtés / clartés masculine, classiquea sphère / lumière féminine, classiqueb vends / vivants masculine, classiquea maître / être féminine, classiqueb contempler / aller masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb humanité / vérité masculine, classiquea souffre / gouffre féminine, classiqueb l'ennui / lui masculine, classiquea l'envoies / joies féminine, classiqueb endurci / aussi masculine, classiquea tendre / comprendre féminine, classiqueb fermer / aimer masculine, classiquea croire / gloire féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea moroses / choses féminine, classiqueb enchanté / vérité masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb pur / obscur masculine, classiquea face / passe féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea laisse / cesse féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea dites / décrépites féminine, classiqueb raison / l'horizon masculine, classiquea lèvent / rêvent féminine, classiqueb profond / vont masculine, classiquea anime / sublime féminine, classiqueb clarté / humanité masculine, classiquea fidèles / nouvelles féminine, classiqueb océans / géants masculine, classiquea joue / secoue féminine, classiqueb mécontents / longtemps masculine, classiquea faites / fêtes féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea pâlie / m'oublie féminine, classiqueb étroit / froid masculine, classiquea résiste / triste féminine, classiqueb souviens / Viens masculine, classiquea souhaite / poëte féminine, classiqueb soudain / paladin masculine, classiqueb dorés / espérez masculine, classiquea mêlée / étoilée féminine, classiqueb forts / morts masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources