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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1843· Livre premier Aurore

XXIX. Halte en marchant

Victor Hugo· 3 distiquess, alexandrins, 74 vers

Une brume couvrait‖ l'horizon ; maintenant,Voici le clair midi‖ qui surgit rayonnant ;Le brouillard se dissout‖ en perles sur les branches,Et brille, diamant,‖ au collier des pervenches.Le vent souffle à travers‖ les arbres, sur les toitsDu hameau noir cachant‖ ses chaumes dans les bois ;Et l'on voit tressaillir,‖ épars dans les ramées,Le vague arrachement‖ des tremblantes fumées ;Un ruisseau court dans l'herbe,‖ entre deux hauts talus,Sous l'agitation‖ des saules chevelus ;Un orme, un hêtre, anciens‖ du vallon, arbres frèresQui se donnent la main‖ des deux rives contraires,Semblent, sous le ciel bleu,‖ dire : A la bonne foi !L'oiseau chante son chant‖ plein d'amour et d'effroi,Et du frémissement‖ des feuilles et des ailes ;L'étang luit sous le vol‖ des vertes demoiselles.Un bouge est là, montrant,‖ dans la sauge et le thym,Un vieux saint souriant‖ parmi des brocs d'étain,Avec tant de rayons‖ et de fleurs sur la berge,Que c'est peut-être un temple‖ ou peut-être une auberge.Que notre bouche ait soif,‖ ou que ce soit le cœur,Gloire au Dieu bon qui tend‖ la coupe au voyageur !Nous entrons. « Qu'avez-vous ?‖ — Des œufs frais, de l'eau fraîche. »On croit voir l'humble toit‖ effondré d'une crèche.À la source du pré,‖ qu'abrite un vert rideau,Une enfant blonde alla‖ remplir sa jarre d'eau,Joyeuse et soulevant‖ son jupon de futaine.Pendant qu'elle plongeait‖ sa cruche à la fontaine,L'eau semblait admirer,‖ gazouillant doucement,Cette belle petite‖ aux yeux de firmament.Et moi, près du grand lit‖ drapé de vieilles serges,Pensif, je regardais‖ un Christ battu de verges.Eh ! qu'importe l'outrage‖ aux martyrs éclatants,Affront de tous les lieux,‖ crachat de tous les temps,Vaine clameur d'aveugle,‖ éternelle huéeOù la foule toujours‖ s'est follement ruée !

Plus tard, le vagabond‖ flagellé devient Dieu.Ce front noir et saignant‖ semble fait de ciel bleu,Et, dans l'ombre, éclairant‖ palais, temple, masure,Le crucifix blanchit‖ et Jésus-Christ s'azure.La foule un jour suivra‖ vos pas ; allez, saignez,Souffrez, penseurs, des pleurs‖ de vos bourreaux baignés !Le deuil sacre les saints,‖ les sages, les génies ;La tremblante auréole‖ éclôt aux gémonies,Et, sur ce vil marais,‖ flotte, lueur du ciel,Du cloaque de sang‖ feu follet éternel.Toujours au même but‖ le même sort ramène :Il est, au plus profond‖ de notre histoire humaine,Une sorte de gouffre,‖ où viennent, tour à tour,Tomber tous ceux qui sont‖ de la vie et du jour,Les bons, les purs, les grands,‖ les divins, les célèbres,Flambeaux échevelés‖ au souffle des ténèbres ;Là se sont engloutis‖ les Dantes disparus,Socrate, Scipion,‖ Milton, Thomas Morus,Eschyle, ayant aux mains‖ des palmes frissonnantes.Nuit d'où l'on voit sortir‖ leurs mémoires planantes !Car ils ne sont complets‖ qu'après qu'ils sont déchus.De l'exil d'Aristide‖ au bûcher de Jean Huss,Le genre humain pensif —‖ c'est ainsi que nous sommes —Rêve ébloui devant‖ l'abîme des grands hommes.Ils sont, telle est la loi‖ des hauts destins penchant,Tes semblables, soleil !‖ leur gloire est leur couchant ;Et, fier Niagara‖ dont le flot gronde et lutte,Tes pareils : ce qu'ils ont‖ de plus beau, c'est leur chute.

Un de ceux qui liaient‖ Jésus-Christ au poteau,Et qui, sur son dos nu,‖ jetaient un vil manteau,Arracha de ce front‖ tranquille une poignéeDe cheveux qu'inondait‖ la sueur résignée,Et dit : « Je vais montrer‖ à Caïphe cela ! »Et, crispant son poing noir,‖ cet homme s'en alla.La nuit était venue‖ et la rue était sombre ;L'homme marchait ; soudain,‖ il s'arrêta dans l'ombre,Stupéfait, pâle, et comme‖ en proie aux visions,Frémissant ! — Il avait‖ dans la main des rayons.

Forêt de Compiègne, juin 1837.

Versification

Forme
3 distiquess (distiques)
Rimes
37((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiquess
Mots à la rime
a maintenant / rayonnant masculine, classiqueb branches / pervenches féminine, classiquec toits / bois masculine, classiqued ramées / fumées féminine, classiquee talus / chevelus masculine, classiquef frères / contraires féminine, classiqueg foi / d'effroi masculine, classiqueh ailes / demoiselles féminine, classiquei thym / d'étain masculine, classiquej berge / auberge féminine, classiquek cœur / voyageur masculine, classiquel fraîche / crèche féminine, classiquem rideau / d'eau masculine, classiquen futaine / fontaine féminine, classiqueo doucement / firmament masculine, classiquep serges / verges féminine, classiqueq éclatants / temps masculine, classiquer huée / ruée féminine, classiquea Dieu / bleu masculine, classiqueb masure / s'azure féminine, classiquec saignez / baignés masculine, classiqued génies / gémonies féminine, classiquee ciel / éternel masculine, classiquef ramène / humaine féminine, classiqueg tour / jour masculine, classiqueh célèbres / ténèbres féminine, classiquei disparus / Morus masculine, classiquej frissonnantes / planantes féminine, classiquek déchus / Huss masculine, classiquel sommes / hommes féminine, classiquem penchant / couchant masculine, classiquen lutte / chute féminine, classiquea poteau / manteau masculine, classiqueb poignée / résignée féminine, classiquec cela / alla masculine, classiqued sombre / l'ombre féminine, classiquee visions / rayons masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources